‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 71 sur 302 · L'Indienne à la vache · texte numérisé non relu

L'Indienne à la vache

Fatigué de ma course, je m'assis au haut du coteau que je parcourais ', ayant en face la hutte indienne sur le coteau opposé. Je couchai mon fusil auprès de moi, et je m'abandonnai à ces rêveries dont j"ai souvent goûté le charme.

J'avais à peine passé ainsi quelques minutes que j'entendis des voix au fond du vallon. J'aperçus trois hommes qui conduisaient cinq ou six vaches grasses. Après les avoir mises paître dans les prairies, ils marchèrent vers la vache maigre, qu'ils éloignèrent à coups de bâton.

L'apparition de ces Européens dans un lieu si désert me fut extrêmement désagréable; leur violence me les rendit encore plus importuns. Ils chassaient la pauvre bête parmi les roches en riant aux éclats et en l'exposant à se rompre les jambes. Une

1 Voy. Mémoires d'Outre-Tombe, t. I, le même récit, mais plu» sobrement écrit, plu; rapidement mené :

( Je m'assii sur la pente en face de la hutte plantée sur le coteau opposé. Au bout de quelques minutes, j'entendis des voix dans le vallon : trois hommes conduisaient cinq à six vaches grasses ; ils les mirent paître et éloignèrent à coups de gaule la vache maigre. Une femme sauvage sortit delà hutte, b'avança vers l'animal elfrayé et l'appela. La vache courut à elle en allongeant le cou avec un petit mugissement. Les planteurs menacèrent de loin l'Indienne qui revint à sa cabane. La vache la suivit. Je me levai, descendis le rampant delà côie, traversai le vallon et, montant la colline parallèle, j'eirrivai à la hutte. »

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femme sauvage, en apparence aussi misérable qae sa vache, sortit de la hutte isolée, s'avança vers Tani mal effrayé, l'appela doucement et lui offrit quelque fMiose à manger. La vache courut à elle en allongeant le cou avec un petit mugissement de joie. Les colons menacèrent de loin l'Indienne, qui revint à sa cabane. La vache la suivit. Elle s'arrêta à la porte, où son amie la flattait de la main, tandis que l'animal reconnaissant léchait cette main secourable. Les colons s'étaient retirés.

Je me levai, je descendis la colline, je traversai le vallon, et, remontant la colline opposée, j'arrivai à la hutte, résolu de réparer autant qu'il étoit en moi la brutalité des hommes blancs. La vache m'aperçut, et lit un mouvement pour fuir ; je m'avançai avec précaution, et je parvins, sans qu'elle s'en allât, jus([u'à l'habitation de sa maîtresse.

L'Indienne était rentrée chez elle. Je prononçai le salut qu'on m'avait appris : Siegoh! Je suis venu! L'Indienne, au lieu de me rendre mon salut par la répétition d'usage : Vous êtes venu ! ne répondit rien. Je jugeai que la visite d'un de ses tyrans lui était importune. Je me mis alors à mon tour à caresser la vache. L'Indienne parut étonnée : je vis sur son visage jaune et attristé des signes d'attendrissement et presque de gratitude. Ces mystérieuses relations de l'infortune remplirent mes yeux de larmes : il }' a de la douceur k pleurer sur des maux qui n'ont été pleures de personne.

Mon hôtesse me regarda encore quelque temp? avec un reste de doute' comme si elle craignait qu( je ne cherchasse à la tromper; elle fit ensuite quelques pas, et vint elle-même passer sa main sur le front de sa compagne de misère et de solitude.

Encouragé par cette marque de confiance, je dis en anglais, car j'avais épuisé mon indien : « Elle est

bien maigre ! » L'Indienne repartit aussitôt en mauvais anglais : « Elle mange fort peu. » She eats. venj Utile. « On l'a chassée rudement, » repris-je. Et la femme me répondit : « Nous sommes accoutumées k cela toutes deux, both. » Je repris : « Cette prairie n'est donc pas à vous ? » Elle répondit : « Cette prairie était à mon mari, qui est mort. Je n'ai point d'enfants, et les blancs mènent leurs vaches dans ma prairie . »

Je n'avais rien à offrir à cette indigente créature : mon dessein eût été de réclamer la justice en sa faveur; mais à qui m'adresser dans un pays où le mélange des Européens et des Indiens rendait les autorités confuses, où le droit de la force enlevait l'indépendance au sauvage, et où l'homme policé, devenu à demi-sauvage, avait secoué le joug de l'autorité civile?

^ Nous nous quittâmes, moi et l'Indienne, après nous être serré la main. Mon hôtesse me dit beaucoup de choses que je ne compris point, et qui étaient sans doute des souhaits de prospérité pour l'étranger. S'ils n'ont pas été entendus du ciel, ce n'est pas la faute de celle qui priait, mais la faute de celui pour qui la prière était offerte : toutes les âmes n'ont pas une égale aptitude au bonheur, comme toutes les terres ne portent pas également des moissons.

L'Essai sur les Révolutions est, après l'idylle : V Amour de la Campagne, le premier ouvrage qu'ait publié Chateaubriand. Il vivait alors à Londres, e'mi^re', presque réduit au dénuement, la poitrine malade, l'àme pleine de sombres pensées. C'est dans ces dispositions d"esprit, et avec une audace de jeune homme qui ne doute point de la valeur absolue de ses idées, qu'il aborda ce redoutable sujet : l'étude des révolutions comparées dans leurs causes et leurs effets à la Révolution française. Commencé en 1794, l'Essai ne fut achevé et ne parut qu'en 1797 i.Ilne traitait que des Révolutions grecques et devait être suivi de deux autres volumes. La nouvelle que reçut Chateaubriand de la mort de sa mère, puis de la mort de sa sœur Julie le jeta dans d'autres pensées.

L'Essai se compose de deux parties :

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