QUELQUES PARALLÈLES
Au nom de Miltiade \ on frissonne d'un saint respect, non que l'éclat de ses victoires nous éblouisse, mais parce qu'il arracha son pays à la servitude. Les qualités guerrières de cet homme fameux furent l'activité et le jugement. Connaissant le caractère de ses compatriotes, il ne balança pas à les précipiter sur les Perses, à Marathon, certain que la réflexion était dangereuse à ces bouillants courages. Les traits du général athénien brillaient de ses vertus, dirai-je de ses vices? Un front large, un nez un peu aquilin, une bouche ferme et compressée, une vigueur de génie répandue sur tout son visage, montraient le redoutable ennemi des tyrans, mais peut-être l'homme un peu enclin lui-même à la tyrannie . Le poignard d'un Brutus peut être aisément forgé dans le sceptre de fer d'un César ; et les âmes énergiques, comme les volcans, jettent de grandes lumières et de grandes ténèbres.
De petites formes, de petits traits, un air remuant et pertinent, cachent cependant dans M. Dumouriez* des talents peu ordinaires. On lui a fait un crime de la versatilité de ses principes ; supposé que ce reproche fût vrai, aurait-il été plus coupable que le reste
1 Miltiade, Athénien, vainqueur des Perses à Marathon (490 av. J.-C).
2 Dumouriez (Ch.-François Duperrier) (1739-1823. Avait servi pendant la guerre de Sept Ans, puis avait été employé par Choiseul dans diverses négociations et intrigues ; était, en il6S, maréchal decamp. Ministre des Affaires étraneères, (1792) dans le ministère girondin, il donna bientôt sa démission et, promu au commandement de Tarmée du Nord, l'emporta les victoires do Valmy et de Jemmapes (1792). Battu à Nerwinden (1~93), il traita avec le prince de Cobourg et s'engagea à lui livrer son année. Abandonné de ses soldats, il dut fuir et passer à l'ennemi.
ESSAI SUR LES RÉVOLUTIONS 9o
de son siècle? Nous autres Romains de cet âge de vertu, tous tant que nous sommes, nous tenons en réserve nos costumes politiques pour le moment de la pièce ; et moyennant un dcmi-écu, qu'on donne à la porte, chacun peut se procurer le plaisir de nous faire jouer avec la toge ou la livrée , tour à tour, un €assius ou un valet '.
— Mardonius ^ qui commandait les troupes persanes demeurées en Grèce, était un satrape d'un rang élevé et allié au sang de ses maîtres. Son ambition, trop immense pour son génie, en faisait un de ces êtres disproportionnés qui paraissent grands parce qu'ils sont difformes. Vain, impatient, orgueilleux, il ne possédait que le courage brutal du grenadier ^ qui donne la mort sans pitié et la reçoit sans crainte.
Placé à la tête des troupes alliées de rAutriche, le prince de Cobourg% d'une naissance encore plus
1 « Si je ne m'étais fait une loi de ne rien changer au texte de VEssai, j'aurais effacé, dans ses passages, les incorrections d"un écrivain jeune et peu e.xercé. Par exemple, il fallait écrire ici : « Pc jr un peu d'argent qu'on donne à la porte, chacun peut se procurer le plaisir de nous faire jouer en toge ou en livrée le rôle de Cassius ou celui d'un valet. » N. de C, éd. 1826.
* Mardonius commandait l'armée perse qui était restée 'en Grèce après Salamine; il fut iiattu par Pausanias et tué à la bataille de Platées ('479 av. J.-C).
3 « En parlant de Mardonius, il fallait dire du soldai, et non du grenadier. Au reste, cette disproportion entre la capacité et l'ambition est une chose extrêmement commune, et une des plaies de la société; mais elle ne produit pas toujours une sorte de grandeur comme dans Mardonius : l'ambition est souvent placée dans des hommes si inférieurs sous tous les rapports, qu'ils n'ont .pas même la force d'en porter le poids, et qu'ils en sont écrasé». » Note deC, éd. 1826.
* Cobourg (Fréd.-Josie duc de Saxe-), feld-maréchal autrichien (1737-1815), commandait en 1792 l'armée des coalisés dans les Pa.ys-Bas; vainquit Dumouriez à Nerwinden (1793) et reprit la Belgique aux Français ; battu par Jourdan à Waltignies et à Fleurus, il se démit de son commandement.
illustre que Mardonius, le surpassait de même en qualités personnelles. A la fois brave et prudent, il réunissait les talents et les vertus militaires, Tart du général et la loyauté du soldat.
— Pausanias ^ de la famille royale de Lacédémone, généralissime des armées combinées des Grecs, était un homme plein de jactance et de paroles magnifiques ; toujours prêt à faire valoir ses grands services et à trahir son pays. Il sauva la patrie aux -hamps de Platées, et la vendit quelques mois après au tyran de Suze.
Pichegru -, dont le nom plébéien, l'humble fortune et la modestie contrastent avec l'éclat de sa renommée conduisait les Français aux combats. Cet homme extraordinaire, enfanté par la révolution, sut s'élever de l'obscurité d'une classe inférieure à la place la plus brillante de son pays, et redescendre avec non moins de grandeur à l'ombre de sa condition première ^