CARACTÈRE DES ATHÉNIENS ET DES FRANÇAIS
Quels peuples furent jamais plus aimables dans le monde ancien et moderne que les nations brillantes
1 Pausanias, Spartiate, vainqueur des Pei-ses à Platées, trahit la Grèce, péril victime de la vengeance des éphores.
2 Pichegru (1761-1804). Commandait en 1794 l'armée du Nord, conquit la Belgique et la Hollande (179b). Soupçonné de royalisme, il dut résigner son commandement. Proscrit au 18 Fructidor, il se fit à son retour de la Guyane l'agent des Bourbons, entra dans la conspiration de Cadoudal, et, dans la prison du Temple où il avait élé enfermé, fut trouvé étranglé.
3 « Cette facilité de confronter les hommes d'un jour avec les homme? des siècles, de comparer des personnages vivants, dont le nom ett à peine connu {') à des personnages qui reposent depuis des milliers d'années dans la tombe, et dont le temps a sanctiotiné la gloire; cette facilité est un prodigieux exemple de la folie de l'esprit de système. » N. de G , éd. 1826.
de lAtlique et de la France ? L'étranger, charmé à Paris et k Athènes, ne rencontre que des cœurs compatissants et des bouches toujours prêtes à lui sourire. Les légers habitants de ces deux capitales du goût et des beaux-arts semblent formés pour couler leurs jours au sein des plaisirs. C"est là qu'assis à des banquets vous les entendrez se lancer de fines railleries, rire avec grâce de leurs maîtres; parler à la fois de politique et d'amour, de l'existence de Dieu et du succès de la comédie nouvelle, et répandre profusément les bons mots et le sel attique, au bruit des chansons d'Anacréon et de Voltaire, au milieu des vins, des femmes et des fleurs.
Mais où court tout ce peuple furieux ? D'où viennent ces cris de rage dans les uns et de désespoir dans les autres ? Quelles sont ces victimes égorgées sur l'autel des Euménides ? Quel cœur ces monstres à la bouche teinte de sang ont-ils dévoré?... Ce n'est rien : ce sont ces Épicuriens que vous avez vus danser à ^a fête, et qui ce soir assisteront tranquillement aux farces de Thespis ou aux ballets de l'Opéra.
A la fois orateurs, peintres, architectes, sculpteurs, amateurs de l'existence, pleins de douceur et d'humanité, du commerce le plus enchanteur dans la vie, la nature a créé ces peuples pour sommeiller dans les délices de la société et de la paix. Tout à coup la trompette guerrière se fait entendre; soudain toute cette nation de femmes lève la tête. Se précipitant du milieu de leurs jeux, échappés aux voluptés et aux bras des courtisanes, voyez ces jeunes gens, sans tentes, sans lits, sans nourriture, s'avancer en riant contre ces innombrables armées de vieux soldats, ou les chasser devant eux comme des troupeaux de brebis obéissantes. Les cours qui gouvernent sont pleines de gaieté et de pompe. Qu'importent leurs vices? Qu'ils dissipent leurs jours au milieu des orages, ceux-là
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qui aspirent ;l de plus hautes destinées; pour nous, chantons, rions aujourd'hui. Passagers inconnus, embarqués sur le fleuve du temjà», glissons sans bruit dans la vie. La meilleure constitution nest pas la plus libre, mais celle qui nous laisse le plus de loisirs... 0 ciel ! pourquoi tous ces citoyens condamnés à la ciguë ou à la guillotine, ces trônes ensanglantés, ces troupes de bannis fuyant sur tous les chemins de la patrie ? Comment ne savez-vous pas que ce sont des tjrans qui voulaient retenir un peuple fier et indépendant dans la servitude ?
Inquiets et volages dans le bonheur, constants et invincibles dans l'adversité, nés pour tous les arts, -civilisés jusqu'à lexcès durant le calme de TÉtat, grossiers et sauvages dans leurs troubles politiques, flottant comme un vaisseau sans lest au gré de leurs passions impétueuses, à présent dans les cieux, le moment d'après dans Tabime, enthousiastes et du bien et du mal, faisant le premier sans en exiger de reconnaissance, le second sans en sentir de remords, ne se rappelant ni leurs crimes ni leurs vertus, amants pusillanimes de la vie durant la paix, prodigues de leurs jours dans les batailles; vains, railleurs, ambitieux, novateurs, méprisant tout ce qui n'est pas eux, individuellement les plus aimables des hommes, en corps les plus détestables de tous, charmants dans leur propre pays,- insupportables chez l'étranger, tour à tour plus doux, plus innocents que la brebis qu'on égorge, et plus féroces que le tigTe qui déchire les entrailles de sa victime : tels lurent les Athéniens d'autrefois, et tels sont les Français d'aujourdhui '.
• Assez juste, ce parallèle, si l'on s'en lient aux grandes lignes, déclamatoire d'ailleurs et tout en traits brillants. Ce n'est plu» aujourdhui, après Chateaubriand et tant d'autres qu'un thème rebattu.
LYCURGUE ET LES JACOm>«
Quoique les Jacobins se soient indubitablement proposé Lycurgue * pour modèle, ils sont cependant partis d"un principe totalement opposé. La grande base de leur doctrine était le fameux système de perfection que je développerai dans la suite; savoir, que les hommes parviendront un jour à une pureté inconnue de gouvernement et de mœurs.
Le premier pas à faire vers le système était l'établissement d'une république. Les jacobins, à qui on ne peut refuser l'affreuse louange d'avoir été conséquents dans leurs principes, avaient aperçu avec génie que le vice radical existait dans les mœurs, et que dans l'état actuel delà nation française, l'inégalité des fortunes, les différences d'opinion, les sentiments religieux et mille autres obstacles, il était absurde de songer à une démocratie sans une révolution complète du côté de la morale. Uù trouver le talisman pour faire disparaître tant d'insurmontables difficultés ? A Sparte. Quelles mœurs substituera-t-on aux anciennes? Celles que Lycurgue mit à la place des antiques désordres de sa patrie. Le plan était donc tracé depuis longtemps, et il ne restait plus aux Jacobins qu'à le suivre. Mais comment l'exécuter? Attaquée par l'Europe entière, déchirée par des guerres civiles, agitée de mille factions, ses places frontières ou prises ou assiégées,
' Lycurgue (ix" siècle avant J.-C), d'après la tradition, le législateur de Sparte. — Que les Jacobins se soient exclusivement « préposé Lycurgue pour modèle », il y a de bonnes raisons d'en douter. Ce qui esi sûr, c'est que nourris des déclamations de J.-J. Rousseau, l'imagination toute pleine des grandes scèiies et des magnifiques tableaux qu'évoquait le Foj/aflc d'Anacharsis (abbé Barlhéiemy), ils ont cru possible de faire revivre chez nous le patriotisme et les vertus des cités antiques.
sans soldats, sans finances, hors un papier discrédité qui tombait de jour en jour, le découragement dans tous les états, et la famine presque assurée : telle était la France, tel le tableau qu'elle présentait à l'instant même qu'on méditait de la livrer à une révolution générale. 11 fallait remédier à cette complication de maux; il fallait établir à la fois par un miracle la république de Lycurgue chez un vieux peuple nourri sous une monarchie, immense dans sa population et corrompu dans ses mœurs, et sauver un grand pays sans armées, amolli dans la paix et expirant dans les convulsions politiques, de l'invasion de cinq cent mille hommes des meilleures troupes de l'Europe.
Ces forcenés pouvaient en imaginer les moyens, et, ce qui est encore plus incroyable, parvenir en partie à les exécuter : moyens exécrables sans doute, mais, il faut l'avouer, d'une conception gigantesque. Ces esprits raréfiés au feu de l'enthousiasme républicain et, pour ainsi dire, réduits parleurs scrutins épuratoires à la quintessence du crime, déployèrent à la fois une énergie dont il n'y a jamais eu d'exemple et des forfaits que tous ceux de l'histoire mis ensemble pourraient à peine égaler.
Ils virent que, pour ohtenir le résultat qu'ils se proposaient, les systèmes reçus de justice, les axiomes communs d'humanité, tout le cercle des principes adoptés par Lycurgue, ne pouvaient être utiles, et qu'il fallait parvenir au même but par un chemin différent. Attendre que la mort vint saisir les grands propriétaires , ou que ceux-ci consentissent à se dépouiller, que les années déracinassent le fanatisme et vinssent changer les costumes et les mœurs, que des recrues ordinaires fussent envoyées aux armées, attendre tout cela leur parut douteux et trop long : et comme si l'établissement de la République et la défense dî la France, pris séparément, eussent été trop peu
pour leur génie, ils résolurent de tenter les deux à la fois.
Les gardes nationales étant achetées, des agents placés à leurs postes dans tous les coins de la République, le mot communiqué aux sociétés affiliées, les monstres se bouchant les oreilles, ou s'arrachant, pour ainsi dire, les entrailles de peur d'être attendris donnèrent l'affreux signal qui devait rappeler Sparte de ses ruines. Il retentit dans la France, comme la trompette de l'ange exterminateur : les monuments des fils des hommes s'écroulèrent, et les tombes s'ouvrirent'.
PARALLÈLE DE CARTUAGE ET DE l' ANGLETERRE. LEURS CONSTITUTIONS
J'ai souvent considéré avec étonnement les similitudes de mœurs et de génie qui se trouvent entre les anciens souverains des mers et les maîtres de l'Océan d'aujourd hui. Ils se ressemblent et par leurs constitutions politiques, et par leur esprit à la fois commerçant et guerrier*. Examinons le premier de ces deux rapports.
Que lâurs gouvernements étaient les mêmes, c'est ce qui se prouve évidemment par les principes. La chose publique se composait à Carlhage, ainsi qu'en Angleterre, d'un roi^ et de deux chambres : la pre-
* C'est un émigré qui parle, et c'est aussi un systématique. La .vérité est que les choses ne sont pas aussi simples qu'elles en ont l'air : dans les événements humains la part du hasard et de la fatalité est grande. Il n'est pa^ toujours vrai que les hommes conduisent la marche des faits; et nulle préméditation d'ordinaire ne dirige ks pratiques les plus savantes, les combinaisons en apparence les mieu.v ourdies.
2 « Là finit la ressemblance. On ne peut comparer l'humanilé et leB lumières des Anglais avec l'ignorance et la cruauté des Carthaginois » (N. de C).
* « Lsfc Grecs ont quelquefois appelé du nom de roi ce que noii^
mière appelée le sénat, et représentant les communes ; la seconde connue sous le nom du conseil des Cent^ Cette puissance, en s'ajoutant ou se retranchant, selon les temps, aux deux autres membres de la législature, devenait, de même que les pairs de la Grande-Bretagne, le poids régulateur de la balance de lÉtat. Mais comment arrivait-il que la constitution punique fût républicaine, et la constitution anglaise monarchique ? Par une de ces opérations merveilleuses * de politique que je vais tâcher d'expliquer.
Supposons une proportion politique, dont les moyens soient P, S, R. Si vous intervertissez l'ordre de ces lettres, vous aurez des rapports différents, mais les termes resteront les mêmes. F^e gouvernement de Carthage était composé de trois parties ; le peuple, le sénat et les rois, P, S, R. Elle était une république, parce que le peuple en corps était législateur et formait le premier terme de la proportion. Pour rendve cette constitution monarchique, sans en altérer les principes, c'est-à-dire sans la rendre despotique, qu'aurait-il fallu faire? Changer notre proportion, P, S, R, en cette autre, R, S, P, c'est-à-dire transposer les moyens extrêmes, P et R, le pouvoir législatif se trouvant alors dévolu aux rois et au sénat, en même temps que le peuple en retient encore une troisième partie. Mais si le peuple, n'étant plus qu'un tiers du
connaissons sous celui de siiffèle : ceux-ci, comme nous l'avons vu, étaient au nombre de deux et changeaient tous les ans. Carthsg* eût elle été gouvernée par un seul, conservant sa place à vie, sa constitution n'en aurait pas moins et'' i>^|)ul'licaine, parce que tout découle du principe de ï'assemhlée ou de la non-assemblée générale du peuple. Je m'étonne que les publicistes n'aient pas établi solidement ce grand axiome, qui simplifie la politique et donna l'explication d'une multitude de problènies, sans cela insolubles. » (N. de C).
1 Le mot est un peu fort. Mais fut-il jamais décourreu»' qui n'ai* pas cru découvrir des merveilles !
ESSAi SUR LES RÉVOLUTIONS 103
législateur, continue d'exercer en corps ses fonctions, la proportion est illusoire, car là où la nation s'assemble en masse, là existe une république. Le peuple dans ce cas ne peut donc qu'être représenté. De là la constitution anglaise. Et l'un e»t l'autre gouvernement seront excellents : le premier à Carthage, chez un petit peuple simple et pauvre* : le second, en Angleterre, chez une grande nation, cultivée et riche. A présent, si dans notre proportion politique, après avoir changé les deux termes extrêmes, toujours en conservant les trois moyens primitifs P, S, R, nous voulions trouver la pire des combinaisons, que ferionsnous! Ce serait de n'admettre ni de roi, ni de peuple, mais d'avoir je ne sais quoi qui en tiendrait lieu; et c'est précisément ce que nous avons vu faire en France. En laissant dehors les deux termes P et R, la Convention a rejeté les deux principes, sans lesquels il n'y a pas de gouvernement. Les Français ne sont point sujets, puisqu'ils n'ont point de roi; ni républicains, parce que le peuple est représenté. Qu'est-ce donc que leur constitution? Je n'en sais rien : un chaos qui a toutes les formes sans en avc'r aucune, une masse indigeste où les principes sont tous confondus. Ou plutôt c'est le terme moyen do notre proportion S, multiplié par les deux extrêmes P et R; c'est le sénat enflé de tout le pouvoir du roi et du peuple. Que sortira-t-il de ce corps gros de puissance et de passions ? Une foule de sales tyrans qui, nés et nourris dans ses entrailles, en sortiront tout à coup pour dévorer le peuple et le monstre politique qui les aura onfantés -.
' <■ L'Etat était opulent: maiàle citoyen, quoique riche d'argent, était pauvre de co-tumes et de goùLs » (N. de C).
La distinction est t-ubtile, (>ius suljlile que juste.
^ « i\"cst-il pas assez singulier de trouver celle algèbre politique dans la ti" te d'un auteur qui avait déjà ébauché dan.- ses manuscrits /es premiers tableau.\ de René et d'Alala 9 Puisque l'on aime le