‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 78 sur 302 · APOLOGIE DES EMIGRES · texte numérisé non relu

APOLOGIE DES EMIGRES

Si l'on considère sans passion ce que les émigrés ont souffert en France, quel est l'homme maintenant heureux qui mettant la main sur son cœur, ose dire : (( Je n'eusse pas fait comme eux ? »

La persécution commença en même temps dans toutes les parties de la France ; et qu'on ne croie pas que l'opinion en fut la cause. Eussiez-vous été le meilleur patriote, le démocrate le plus extravagant, il suffisait que vous portassiez un nom connu pour être noble, pour être persécuté, brûlé, lanterné : témoin les Lameth* et tant d'autres, dont les propriétés furent dévastées, quoique révolutionnaires et de la majorité de l'Assemblée constituante.

Des troupes de sauvages, excitées par d'autres sauvages, sortirent de leur antre. Un malheureux gentilhomme, dans sa maison de campagne, voyait tour à tour accourir les paysans efîrayés : « Monsieur, on sonne le toscin ; monsieur, les voici ; monsieur, ils ont résolu de vous tuer ; monsieur, fuyez, fuyez, ou vous êtes perdu!... » Au milieu de la nuit, réveillés par des cris de feu ou de meurtre, si ces infortunés, échappés à travers mille périls de leurs châteaux réduits en cendres, voulaient avec leurs épouses et leurs enfants à demi-nus, se retirer dans les villes voisines, ils étaient reçus avec les cris de mort: « A la lanterne, l'aristocrate ! » Aussitôt la municipalité en ruban rouge, et à la tête de la populace, venait, dans une visite solennelle, examiner s'ils n'avaient point d'armes. Que malheureusement un vieux couteau de

1 Us étaient trois frères : Théodore, qui fut député du Jura à rAsiemblée législative, Charles et Alexandre, députés à l'Assemblée constituante. Tous trois furent poursuivis comme nobles et obligés de s'exiler.

chasse rouillé, un pistolet sans batterie, se trouvassent, en leur possession, les vociférations de traîtres, de consfiraleurs, de scélérats retentissaient de toutes parts. Ici on les traînait à la Maison commune, pour rendre compte de prétendus discours contre le peuple : là, pour avoir entendu la messe, selon la foi de leurs pères ; ailleurs, on les surchargeait de taxes arbitraires par d'infâmes décrets qui les obligeaient de payer sur le pied de leurs anciennes rentes tandis que d'autres décrets en abolissant ces rentes ne leur avaient quelquefois rien laissé : taxes qui souvent surpassaient le revenu de la terre entière', tant ils étaient absurdes et méchants !

Dans l'abandon général et la persécution attachée à leurs pas, il restait aux gentilshommes une ressource: la capitale. Là, perdus dans la foule, ils espéraient échapper par leur petitesse, contents de dévorer en paix dans quelque coin obscur le triste morceau de pain qui leur restait : il n'en fut pas ainsi.

Il semble que l'on fît tout ce que l'on put pour les forcer à s'expatrier, et plusieurs pensent que c'était un plan de l'Assemblée pour s'emparer de leurs biens. Ces victimes dévouées étaient obligées de quitter Paris dans un certain temps donné. Le matin ils voyaient leur hôtel marqué de rouge ou de noir, signe de meurtre ou d'incendie. Ce fut alors qu'ils se trouvèrent dans une position si horrible que j'essayerais en vain de la peindre. Où aller ? où fuir ? où se cacher ? Réduits à la plus profonde misère, encore pleins de l'amour de la patrie, on les vit à pied, sur les grand chemins, retourner dans les villes de province, où, plus connus, ils éprouvèrent tout ce qu'une haine rafTmée peut

1 « Ceci est arrivé à la mère de l'auteur. Pour payer les taxes de 1791, elle fut obligée d'ajouter au revenu de la terre taxée six milla livres de sa poche. » (N. de G.)

faire souffrir. D'autres rentrèrent dans les ruines de leurs châteaux dévastés par la flamme. Ils y furent saisis et assassinés : quelques-uns rûtis, comme sous le roi Jean, à la vue de leur famille. En vain les malheureux gentilshommes qui survécurent criaient: Nous sommes patriotes, nous vous cédons nos biens, notre vêtement, notre demeure ; on insultait à leurs cris, on redoublait de rage : le désespoir les prit, et ils émigrérent^

Voilà une partie des raisons sans réplique de l'émigration. Qui serait assez absurde pour se laisser prendre aux déclamations des révolutionnaires, qui joignent la moquerie à la férocité, en condamnant des misérables sur un principe qu'ils ne leur ont pas permis de suivre? Vous m'assassinez, et vous m'appelez un traître si je crie I Vous mettez le feu à ma maison, et vous me condamnez à mort parce que je me sauve par la fenêtre ! Et quel droit avez-vous de me punir comme déserteur ? Laissant un moment à part votre barbarie, ne m'avez-vous pas, par des décrets multipliés, rendu incapable de toutes fonctions? Ne m'avez-vous pas condamné à la plus parfaite inactivité sous les peines les plus sévères ? Et vous osez dire que la patrie avait besoin de moi ? Grand Dieu ! quand la pudeur est perdue jusqu'à cet excès, tout raisonnement est inutile. Comme le philosophe dont parle Jean-Jacques, nous nous bouchons les oreilles de peur d'entendre le cri de l'humanité, et nous argumentons.

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