‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 77 sur 302 · LA RAISON EFFICIENTE DES RÉVOLUTIONS · texte numérisé non relu

LA RAISON EFFICIENTE DES RÉVOLUTIONS

Malgré mille efforts pour pénétrer dans les causes des troubles des États on sent quelque chose qui échappe ; un je ne sais quoi, caché je ne sais où, et ce je ne sais quoi paraît être la raison efficiente de toutes les révolutions. Cette raison secrète est d'autant plus inquiétante, qu'on ne peut l'apercevoir dans l'homme de la société. Mais l'homme de la société n'a-t-il pas commencé par être l'homme de la nature ^ ? C'est donc celui-ci qu'il faut interroger. Ce principe inconnu ne naît-il point de cette vague inquiétude, particulière à notre cœur, qui nous fait dégoûter également du bonheur et du malheur*, et nous précipitera de révolution en révolution jusqu'au dernier siècle? Et cette

' Quel est cet Épicyde ? Chateaubriand ne nous le dit pas : et son érudition semble ici un peu en défaut.

^ Alexandre l" de Macédoine avait suivi Xerxès, lors de son invasion en Grèce; mais après Salamine, il trahit les Perses, et, sur le cliamp de bataille de Platées, passa aux Grecs.

■ C'est ici appliquée la méthode de J.-J. Rousseau. Comme Jean-Jacques l'avait fait pour retrouver les «auses de l'inégalité parmi les hommes et fixer les principes du contrat social, Chateau- 'iriand, soucieux de montrer la raison efficiente des révolutions, remonte jusqu'à l'homme de la nature. Entendons : l'homme tel que tn nature i'a fait ; et le procédé sera légitime. Chateaubriand prétend faire œuvre non de constructeur, mais de philosophe et d'historien.

^ La description de cet état est juste et convient également au t\'pe de René et au caraclère de Chateaubriand.

inquiétude, d'où vient-elle à son toar ? Je n'en sais rien : peut-être de la conscience d'une autre vie; peutêtre d'une aspiration secrète vers la Divinité. Quelle que soit son origine, elle existe chez tous les peuples. On la rencontre chez les sauvages et dans nos sociétés. Elle s'augmente surtout par les mauvaises mœurs, et bouleverse les empires.

J'en trouve une preuve bien frappante dans les causes de notre révolution.

Qu'étions-nous au moral dans l'année 1789? Pouvions-nous espérer échapper à une destruction épouvantable? Je ne parlerai point du gouvernement : je remarque seulement que partout où un petit nombre d'hommes réunit pendant de longues années le pouvoir et les richesses, quels que soient d'ailleurs la naissance de ces gouvernants, plébéienne ou patricienne, le manteau dont ils se couvrent, républicain ou monarchique, ils doivent nécessairement se corrompre dans la même progression qu'ils s'éloignent du premier terme de leur institution. Chaque homme alors a ses vices, plus les vices de ceux qui l'ont précédé : la cour de France avait treize cents ans d'antiquité.

Un monarque faible et amateur de son peuple était aisément trompé par des ministres incapables ou méchants. L'intrigue faisait et défaisait chaque jour des hommes d'État; et ses ministres éphémères, qui apportaient dans le gouvernement leur ineptie et leurs mœurs, y apportaient encore la haine de ceux qui les avaient précédés. De là ce changement continuel de systèmes, de projets, de vues ; ces nains politiques étaient suivis d'une nuée famélique de commis, de laquais, de flatteurs, de comédiens, de maîtresses. Tous ces êtres d'un moment se hâtaient de sucer le sang du misérable, et s'abîmaient bientôt devant une autre génération d'insectes, aussi fugitive et dévorante que la première.

Tandis que les folies et les imbécillités du gouver. nement exaspéraient Tesprit, les désordres de Tordre moral étaient montés à leur comble, et commençaient à attaquer Tordre social d'une manière effrayante. L'homme qui ne trouvait plus son bonheur dans l'union d'une famille, qui souvent se défiait même du doux nom de père, s'accoutumait à se former une félicité indépendante des autres. Rejeté du sein de la nature par les mœurs de son siècle, il se renfermait dans un dur égoïsme, qui flétrit jusqu'à la racine de la vertu. Pour comble de maux, en perdant le bonheur sur la terre, des bourreaux philosophes lui avaient -enlevé Tespérance d'une meilleure vie. Dans cette situation, se trouvant seul au milieu de l'univers, n'ayant à dévorer qu'un cœur vide et solitaire qui n'avait jamais senti un autre cœur battre contre lui, faut-il s'étonner que le Français fût prêt à embrasser le premier fantôme qui lui montrait un univers nouveau ?

Et il n'est pas question de ce que la nation semblait être, mais de ce qu'elle était réellement. Ceux qui ne voient dans un État que des voitures, des grandes villes, des troupes, de Téclat et du bruit, ont raison de penser que la France était heureuse. Mais ceux qui croient que la grande question du bonheur est le plus près possible de la nature, que plus on s'en écarte, plus on tombe dans l'infortune ; qu'alors on a beau avoir le sourire sur les lèvres devant les hommes, le cœur, en dépit des plaisirs factices, est agité, triste, consumé dans le secret de la vie : dans ce cas, on ne peut disconvenir que ce mécontentement général de soi-même, qui augmente l'inquiétude secrète dont j'ai parlé; que ce sentiment de malaise que chaque individu porte avec soi, ne soient dans un peuple J'état le plus propre à une révolution.

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