AUX INFORTUNÉS : RÈGLES DE CONDUITE DANS LE MALUEUR
J'en sais trois :
Un misérable est un objet de curiosité pour les hommes. On l'examine, on aime à toucher la corde des angoisses,pour jouir du plaisir d'étudier son cœur au moment de la convulsion de la douleur, comme ces chirurgiens qui suspendent des animaux dans des tourments, afin d'épier la circulation du sang et le jeu des organes. La première règle est donc de cacher ses
* a Voilà certes un des plus éu-anges chapitres de l'ouvrage, et peut-être un des plus extraordinaires qui soient jamais échappés à la plume d'un écrivain : c'c?l une so:te d'orgie noire d'un cœur blessé, d'uti esprit mnlodo. d'une imneinnlion qui reproduit les fantômes dont el'e c-t obsédée : c'est du Hnussoau, c'est du René, c'est du déguùt de tout, de rcnuui de tout. » (N. de C. Ed. 1826.)
pleurs. Qui peut s'intéresser au récit de nos maux? Les uns les écoutent sans les entendre, les autres avec ennui, tous avec malignité. La prospérité est une statue d'or dont les oreilles ressemblent à ces cavernes sonores décrites par quelques voyageurs : le plus léger soupir s'y grossit en un son épouvantable.
La seconde règle, qui découle de la première, consiste à s'isoler entièrement. 11 faut éviter la société lorsqu'on souffre, parce qu'elle estrennemie naturelle des malheureux; sa maxime est: l'infortuné — coupable. Je suis si convaincu de cette vérité sociale, que je ne passe guère dans les rues sans baisser la tête.
Troisième règle : Fierté intraitable. L'orgueil est la vertu du malheur. Plus la fortune nous abaisse, plus il faut nous élever, si nous voulons sauver notre caractère. Il faut se ressouvenir que partout on honore Ihabit et non l'homme. Peu importe que vous soyez un fripon si vous êtes riche ; un honnête homme, si vous êtes pauvre. Les positions relatives font dans la société l'estime, la considération, la vertu. Comme il n'y a rien d'intrinsèque dans la naissance, vous fûtes roi à Syracuse, et vous devenez particulier malheureux à Corinthe. Dans la première position, vous devez mépriser ce que vous êtes; dans la seconde, vous enorgueillir de ce que vous avez été; non qu'au fond vous ne sachiez à quoi vous en tenir sur ce frivole avantage, mais pour vous en servir comme d'un bouclier contre le mépris attaché à l'infortune. On se familiarise aisément avec le malheureux; et il se trouve sans cesse dans la dure nécessité de se rappeler sa dignité d'homme, s'il ne veiit pas que les autres l'oublient'.
' « Il faut me passer cet éternel moi et ce ton de confidence que je prends avec les lecteurs. L'amour du raisonner que j'avais dans
lis CHATEAUBRIAND
JOUISSANCES OLE DONNE l'inFOKTUNE
Lorsque les chances de la destinée nous jettiint hors de la société, la surabondance de notre âme, faute d'objet réel, se répand jusque sur Tordre muet de la création et nous y trouvons une sorte de plaisir que nous n'aurions jamais soupçonnée. La vie est douce avec la nature. Pour moi, je me suis sauvé dans la solitude, et j'ai résolu d'y mourir, sans me rembarquer sur la mer du monde. J'en contemple encore quelquefois les tempêtes, comme un homme jeté seul sur une ile déserte, qui se plaît, par une secrète mélancolie, à voir les flots se briser au loin sur les 4ùtes où il fit naufrage. Le malheur nous est utile, sans lui les facultés aimantes de notre âme resteraient inactives : il la rend un instrument tout harmonie, dont, au moindre souffle, il sort des murmures inexprimables. Que celui que le chagrin mine s'enfonce dans les forêts; qu'il erre sous leur voûte mobile; qu'il gravisse la colline, d'où l'on découvre d'un côté de riches campagnes, de l'autre le soleil levant sur des mers étincelantes, dont le vert changeant se glace de cramoisi et de feu; sa douleur ne tiendra point contre un pareil spectacle : non qu'il oublie ceux qu'il aima, car alors ses maux seraient préférables; mais leur souvenir se fondra avec le calme des bois et des cieux : il gardera sa douceur et ne perdra que son amertume. Heureux ceux qui aiment la nature; ils la trouveront, et trouveront seulement elle au jour de l'adversité.
ma jeunesse, cette manière de faire une thèse de tout, ces argumentations en forme rur le malheur, ces aphorismes à l'égard des inforlunés, s'éloignent tout à fait de la manière que j'emploierais aujourd'hui dans un pareil sujet : les traits pourraient être semblablc::. mais la chaîne des idées ne serait pas la mêm.e. » ',N. de C. Ed. 1826.)
Telle est la première sorte de plaisir qu'on peut tirer du malheur; mais on en compte plusieurs autres. Je recommanderais particulièrement l'étude de la botanique, comme propre à calmer Tàme en détournant les yeux des passions des hommes, pour les porter sur le peuple innocent des fleurs. Armé de ses ciseaux, de son style, de sa lunette, on s'en va tout courbé, longeant les fossés d'un vieux chemin, s'arrêtant au massif d'une tour en ruine, aux mousses d'une antique fontaine, à Torée septentrionale d'un bois; ou peutêtre on parcourt des grèves que les algues festonnent de leurs grands falbalas frisés et couleur d'écaill(? fondue. Notre botanophile se plaît à rencontrer la tulipa silveslris, qui se retire comme lui sous les ombrages les plus solitaires; il s'attache à ces lis mélancoliques, dijnt le front penché semble rêver sur le courant des eaux. A l'aspect attendrissant du convolvulus^, qui entoure de ses fleurs pâles quelque aulne décrépit, il croit voir une jeune fille presser de ses bras d'albâtre son vieux père mourant ; Yulex^ épineux, couvert de ses papillons d'or, qui présente un asile assure aux petits des oiseaux, lui montre une puissance protectrice du faible ; dans les thyms et les calamens qui embellissent généreusement un sol ingrat de leur verdure parfumée, il reconnaît le symbole de l'amour de la patrie ^ Parmi les végétaux supérieurs, il s'égare volontiers sous ces arbres dont les sourds mugissements imitent la triste voix des mers lointaines; il affecte cette famille américaine qui laisse pendre ses branches négligées comme dans la dou-
* Nom scientifique du liseron.
2 Nom scientifique de Vajonc.
3 C'est l'élude moins de la nature que des symboles et des images qu'elle tient caché» au vulgaire. Bernardin de Saint- Pierre le premier, en ses Eludes de la Nature, avait essayé de rév»,ler la secret de ces harmonies.
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leur; il aime le saule au front languissant, qui res semble avec sa tête blonde et sa chevelure en désordre, à une bergère pleurant au bord d'une onde. Enfin il recherche de préférence, dans ce règne aimable, les plantes qui par leurs accidents, leurs gotits, leurs mœurs entretiennent des intelligences secrètes avec son âme*.
Oh! qu'avec délices, après cette course laborieuse, on rentre dans sa misérable demeure chargé de la dépouille des champs! Comme si Ton craignait que quelqu'un ne vînt ravir ce trésor, fermant mystérieusement la porte sur soi, on se met à faire l'analyse de sa récolte, blâmant ou approuvant Tournefort, Linné, Vaillant, Jussieu, Solander, du Bourg ^ Cependant la nuit approche. Le bruit commence à cesser au dehors, et le cœur palpite d'avance du plaisir qu'on s'est préparé. Un livre qu'on a eu bien de la peine à se procu-
1 Note de l'exemplaire confidentiel. — « C'est ce qui m'est arrivé vingt fois, mais malheureusement j'avais l'inquiétude du lendemain. Je pourrais encore être heureux et à peu de frais ; il ne s'agirait que de trouver quelqu'un qui voulût me prendre à la campagne ; je payerais ma pension après la guerre ; là, je pourrais écrire, herboriser, me promener tout à mon aise, pourvu que je ne fusse obligé de faire compagnie à personne, qu'on me laissât tranquille et livré à mon humeur sauvage. Ce qu'il y a de singulier, c'est que ce bonheur, qui a l'air si facile à obtenir, est cependant presque impossible, et je ne sais, après tout, si je voudrai:^ moi-même demeurer chez des étrangers. Si la paix se fait, j'obtiendrai aisément ma radiation, et je m'en retournerai à Paris, où je prendrai un logement au Jardin des Plantes; je publierai mes Sauvages, et je reverrai toute ma société. » — Le dernier trait n'est guère d'un misanthrope.
- C'est le moment des discussions que soulève le grave problème de la classification et de la nomenclature botaniques. A la «lassification tout artificielle de Tournefort (16o6-170S), à celle de Linné (1707-1778), fondée sur les rapports des oi'ganes floraux, vient de se substituer la clnssification des Jussieu [Bernard et Ant. Laurent), la première qui ait su poser et appliquer le principe de la subordination des caractères.
rer, un livre, qu'on tire précieusement du lieu obscur où on le tenait caché, va remplir ces heures de silence. Auprès d'un humble feu et d'une lumière vacillante, certain de n'être point entendu, on s'attendrit sur les maux imaginaires des Clarisse, des Clémentine, des Cécilia'. Les romans sont les livres des malheureux : ils nous nourrissent d'illusions, il est vrai; mais en sont-ils plus remplis que la vie?
IL EST UN dieu'
Il est un Dieu. Les herbes de la vallée et les cèdres du Liban le bénissent, l'insecte bruit ses louanges, et l'éléphant le salue au lever du soleil ; les oiseaux le chantent dans le feuillage, le vent le murmure dans les forêts, la foudre tonne sa puissance, et l'Océan déclare son immensité ; l'homme seul a dit : Il n'y a point de Dieu.
Il n'a donc jamais, celui-là, dans ses infortunes, levé les yeux vers le ciel? Ses regards n'ont donc jamais erré dans ces régions étoilées, où les mondes furent semés comme des sables? Pour moi, j'ai vu, et c'en est assez, j'ai vu le soleil suspendu aux portes du couchant dans des draperies de pourpre d'or. La lune, à l'horizon opposé, montait comme une lampe d'argent dans l'orient d'azur. Les deux astres mêlaient au zénith leurs teintes de céruse et de carmin. La mer multipliait la scène orientale en girandoles de diamants, et roulait la pompe de l'Occident en vagues de roses. Les flots calmes, mollement enchaînés
' Toutes héroïnes de romans et de romans aujourd'hui bien oubliés: celle dont on se souvient le mieux est cette Clarisse, qui avec Lovelace, dans Clarisse Harlowe de Richardson détient le premier rôle.
2 A comparer le même morceau dans le Génie du Christianisme, V partie, L. V, 2.
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l'un à l'autre, expiraient tour à tour à mes pieds sur la rive, et les premiers silences de la nuit et les derniers murmures du jour luttaient sur les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et dans les vallées.
0 toi que je ne connais point! toi, dont j'ignore et le nom et la demeure ; invisible architecte de cet univers, qui m'as donné un instinct pour te sentir et refusé une raison pour te comprendre, ne serais-tu qu'un être imaginaire, que le songe doré de l'infortune? Mon âme se dissoudra-t-elle avec le reste de ma poussière? Le tombeau est-il un abîme sans issue ou le portique d'un autre monde ? N'est-ce que par une cruelle pitié que la nature a placé dans le cœur do l'homme l'espérance d'une meilleure vie à côté des misères humaines ? Pardonne à ma faiblesse. Père des miséricordes ! non, je ne doute point de ton existence ; et soit que tu m'aies destiné une carrière immortelle, soit queje doive seulement passer et mourir, j'adore tes décrets en silence, et ton insecte confesse ta Divinité ^