LA CATARACTE DU NIAGARA
La cataracte est formée par la rivière Niagara *, qui
' « Ces cris relig eux, échappés tout à coup et comme involontairement du fond de l'âme, prouvent mieux mes sentiments intérieurs qie touè les raisonnements de la terre. » (N. de C , éd. 1826).
2 Voy. : Atala, Epilogue.
« Depuis le lac Erié jusqu'au saut, le Qeuve accourt par une pente rapide, et, au moment de la chute, c'est moins un Qeuve qu'une mer, dont les torrents se pressent à la bouche béante d'un goulTre. La cataracte se divise en deux branches et se courbe en fer à cheval. Entre les deux chutes s'avance une île creusée en dessous, qui pend avec tous ses arbres sur le chaos des ondes. La masse du fleuve qui se piécipite au midi s'arrondit en un vaste cylindre, puis se déroule en nappe de neige et brille au soleil de
sort du lac Érié et se jette dans l'Ontario. A environ neuf milles de ce ce dernier lac se trouve sa chute : sa hauteur perpendiculaire peut être d'environ deux cents pieds. Mais ce qui contribue à la rendre si violente, c'est que depuis le lac Érié jusqu'à la cataracte, le fleuve arrive toujours en déclinant par une pente rapide, dans un cours de près de six lieues, en sorte qu'au moment même du saut, c'est moins une rivière qu'une mer impétueuse, dont les cent mille torrents se pressent à la bouche béante d'un gouffre. La cataracte se divise en deux branches, et se courbe en un fer à cheval d'environ un demi-mille de circuit. Entre les deux chutes s'avance un énorme rocher creusé en dessous, qui pend avec tous ses sapins sur le chaos des ondes. La masse du fleuve qui se précipite au midi se bombe et s'arrondit comme un vaste cylindre au moment qu'elle quitte le bord, puis se déroule en nappe de neige, et brille au soleil de toutes les couleurs du prisme : celle qui tombe au nord descend dans une ombre effrayante comme une colonne d'eau du déluge. Des arcs-en-ciel sans nombre se courbent et se croisent sur l'abîme, dont les terribles mugissements se font entendre à soixante milles à la ronde. L'onde, frappant le roc ébranlé,
toutes les couleurs ; celle qui tombe au levant descend dans une ombre eiïrayanle; on dirait d'une colonne d'eau du déluge. Mille arcs-en-ciel te courbent et se croisent sur l'abîme. Frappant le roc ébranlé, l'eau rejaillit en lourbillons d'écume, qui s'élèvent audessus des l'orèts comme les fumées d'un vaste embrasement. Des pins, des noyers sauvages, des rochers taillé- en forme de fantômes, décorent la scène. Des aigles, entraînés par le courant d'air, descendent en tournoyant au fond du gouffre, et des carcajous se su.-pendent, par leurs queues flexibles, au bout d'une branche abaissée pour saisir dans l'abîme les cadavres brisés des élans et des ours. »
De l'ébauche au lahleau achevé, on voit, par ce rapprochement, quelle était la distance
rejaillit en tourbillons d'écume qui, s'élevant au-dessus des forêts, ressemblent aux fumées épaisses d'un vaste embrasement. Des rochers démesurés et gigantesques, taillés en forme de fantômes, décorent la scène sublime; des noyers sauvages, un aubier rougeâtre et écailleux, croissent chétivement sur ces squelettes fossiles. On ne voit auprès aucun animal vivant, hors des aigles qui en planant au-dessus de la cataracte, oîi ils viennent chercher leur proie, sont entraînés par le courant d'air et forcés de descendre en tournoyant au fond de l'abîme. Quelque carcajou^ tigré, se suspendant par sa longue queue à l'extrémité d'une branche abaissée, essaye d'attraper les débris des corps noyés des élans et des ours que la remole ^ jette à bord ; et les serpents à sonnettes font entendre de toutes parts leurs bruits sinistres ^.
l'île gracioza*
Le 6 mai, vers huit heures du matin, nous découvrîmes le pic de Gracioza, qui, dit-on, surpasse en hauteur celui de Ténériffe ; bientôt nous aperçûmes une terre basse, et, entre onze heures et midi, nous jetâmes l'ancre dans une mauvaise rade, sur un fond de roches, par quarante-cinq brasses d'eau.
L'île, sur laquelle nous étions mouillés, se forme de petites collines un peu renflées au sommet, comme les belles courbes des vases corinthiens. Elles étaient
* Carcajou : blaireau de rAmérique du Nord, plus gros et plus sauvage que le blaireau d'Europe.
2 Remole : lournanl d'eau.
3 Cette cataracte du Niagara, qu'il a si admirablement décrite, Chateaubriand l'avait vue et de près. Même, s'il faut en croire le récit des Mémoires, par la faute de son cheval qu'effraya un serpent à sonnettes, il fjillit y périr.
* Ile de l'Océan Atlantique, appartenant au groupe des Açores.
alors couvertes de la verdure naissante des blés, d'où s 'xhalaitune odeur suave, particulière aux moissons d-'S Açores. On voyait paraître, au milieu de ces tapis Oiidaleux, les divisions symétriques des champs, formées de pierres volcaniques mi-partie blanches et noires, et entassées les unes sur les autres, comme des murs à hauteur d"appui bâtis à froid. Des figuiers sauvages, avec leurs feuilles violettes et leurs petites ligues pourprées, arrangées comme des nœuds de chapelet sur les branches, étaient semés çà et là dans la < ampagne. Une abbaye se montrait au haut dun mont ; au pied de ce mont, dans une anse caillouteuse, apparaissaient les toits rouges de la petite ville de Santa-Cruz. Toute lile, avec ses découpures de baies, de caps, de criques, de promontoires, répétait son paysage inverti dans les flots. De grands rochers nus, verticaux au plan des vagues, lui servaient de ceinture extérieure, et contrastaient, par leurs couleurs enfumées, avec les festons d"écume qui s"y appendaient au soleil comme une dentelle d'argent. Le pic de Tile du même nom, par delà Gracioza, s'élevait majestueusement dans le fond du tableau au-dessus d'une coupole de nuages. Une mer couleur d'émeraude et un ciel du bleu le plus pur formaient la tenture de la scène, tandis que des goélands, des mauves blanches, des corneilles marbrées des Açores, planaient pesamment en criant au-dessus des vaisseaux à l'ancre, coupaient la surface des vagues avec leurs grandes ailes recourbées en manière de faux, et augmentaient autour de nous le bruit, le mouvement et la vie.
NUIT CHEZ LES SAUVAGES DE l'aMÉRIQUE *
La lune était au plus haut point du ciel : on voyait * « Ici commence la description d'une nuit que l'on retrouve dans
çàetlà, dans de grands intervalles épurés, scintiller mille étoiles. Tantôt la lune reposait sur un groupe de nuages, qui ressemblaient à la cime de hautes montagnes couronnées de neiges ; peu à peu, ces nues s'allongeaient, se déroulaient en zones diaphanes et ondiileuses de satin blanc, ou se transformaient en légers flocons d'écume, en innombrables troupeaux errants dans les plaines bleues du firmament. Une autre fois, la voûte aérienne paraissait changée en une grève où l'on distinguait les couches horizontales, les rides parallèles tracées comme par le flux et le reflux x'égulier de la mer: une bouffée de vent venait encore déchirer le voile, et partout se formaient dans les cieux de grands bancs d'une ouate éblouissante de blancheur, si doux à l'œil, qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité. La scène sur la terre n'était pas moins ravissante : le jour cérus on et velouté de la lune flottait silencieusement sur la cime des forêts, et descendant dans les intervalles des arbres, poussait des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. L'étroit ruisseau qui coulait à mes pieds, s'enfonçant tour à tour sous des fourrés de chênes-saules et d'arbres à sucre, et reparaissant un peu plus loin dans des clairières tout, brillant des constellations de la nuit, ressemblait à un ruban de moire et d'azur, semé de crachats de diamants, et coupé transversalement de bandes noires. De l'autre côté de la rivière, dans une vaste prairie naturelle, la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons où elle était étendue comme des toiles. Des bouleaux dispersés çà et là dans la savane, tantôt selon le caprice des brises, se confon-
le Génie du Christianisme, liv. V, chap. xii, intitulé : Deux perspectivc:i de la Nature. On peut, en comparant les deux descriptions, voir ce que le goût m'a fait changer ou retrancher dans moa leciind travail. » (N. de C).
ESSAI SUrt LES RÉVOLUTIONS 127
daient avoc le sol en s'enveloppant de gazes pâles, tantôt se détachaient du fond de craie en se couvrant d'obscurité, et formant comme des iles d'ombres flottantes sur une mer immobile de lumière. Auprès, tout était silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le passage brusque d'un vent subit, les gémissements rares et interrompus de la hulotte ; mais au loin, par intervalles, on entendait les roulements solennels de la cataracte de Niagara, qui dans le calme de la nuit se prolongeaient de désert en désert et expiraient à travers les forêts solitaires ^
La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau ne sauraient s'exprimer dans les langues humaines ; les plus belles nuits en Europe ne peuvent en donner une idée. Au milieu de nos champs cultivés, en vain l'imagination cherche à s'étendre, elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes; mais dans ces pays déserts, l'âme se plait à s'enfoncer, à se perdre dans un océan d'éternelles forêts ; elle aime à errer, à la clarté des étoiles, aux bords des lacs immenses, à planer sur le goutfre mugissant des terribles cataractes, à tomber avec la masse des ondes, et pour ainsi dire à se mêler, à se fondre avec toute une nature sauvage et sublime.
Ces jouissances sont trop poignantes : telle est notre faiblesse, que les plaisirs exquis deviennent des douleurs, comme si la nature avait peur que nous oubliassions que nous sommes hommes. Absorbé dans mon existence, ou plutôt répandu tout entier hors de moi, n'ayant ni sentiment ni pensée distincts, mais un ineffable je ne sais quoi qui ressemblait à ce bonheur mental dont on prétend que nous jouirons
• 11 est difficile d'imaginer description, sinon plus sobre, du moins plus juste de nuances, plus riche de couleurs. Dès VEssai, Chateaubriand ae révèle peintre, et peintre à larges touches.
dans l'autre vie, je fus tout à coup rappelé à celle-ci. Je me sentis mal, et je vis qu'il fallait finir. Je retournai à notre ajouppa\ où, me couchant auprès des sauvages, je tombai bientôt dans un profond sommeil.
' Ajouppa ou ajoupa : cabane servant d'abri, formée de pieux dressés et recouverts de feuillage.