Portraits d'amies
MADAME DE CnATEAUBRIAND ^
Je ne sais s'il a jamais existé une intelligence plus fine que celle de ma femme : elle devine la pensée
* a De 1812 à 1814, il n'y a plus que deux années pour finii- l'Empire, et ces deux années, je les employai à des recherches sur la France et à la rédaction de quelques livres de ces Mémoires, mais je n'imprimai plus rien. Ma vie de poésie et d'érudition fut véritableme'it close par la publication de mes trois ouvrages : le Génie du Christianisme, les Martyrs et l'Itinéraire. Mes écrite politiques commencèrent à la Restauration; avec ces écrits és^i'enaent commença mon existence politique active. Ici donc se termine ma carrière littéraire proprement dite. » (N. de G.)
2 En tète de ces portraits d'amies, il paraît équitable de placer celui de M""' de Chateaubrinnd. La femme de Chateaubriand ne fut guère pour lui qu'une amie : elle lui fut d'ailleurs une amie très fidèle et très sin-e.
3 « M"« de La Vigne avait dix-sept ans lor.-que, à mon retour d'Amérique, j'arrivai à Saint-Malo. Elle était blanche, délicate, mince et fort jolie ; elle hissait pendre, comme un enfant, de beaux cheveux blonds naturellement bouclé-. Oi. estimait sa fortune de 5 à 000,000 francs. » G.
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et la parole à naître sur le front ou sur les lèvres de la personne à qui elle cause : la tromper en rien est impossible. D'un esprit original et cultivé, écrivant de la manière la plus piquante, racontant à merveille, M™*" de Chateaubriand m'admire sans jamais avoir lu deux lignes de mes ouvrages ; elle craindrait d'y rencontrer des idées qui ne sont pas les siennes, ou de découvrir qu'on n'a pas assez d'enthousiasme pour ce que je vaux. Quoique juge passionné, elle est instruite et bon juge.
Les inconvénients de M""*" de Chateaubriand, si elle en a, découlent de la surabondance de ses qualités ; mes inconvénients très réels résultent de la stérilité des miennes. Il est aisé d'avoir de la résignation, de la patience, de l'obligeance générale, de la sérénité d'humeur, lorsqu'on ne prend plaisir à rien, qu'on s'ennuie de tout, qu'on répond au malheur comme au bonheur par un désespéré et désespérant : « Qu'est-ce que cela me fait? »
M'"« de Chateaubriand est meilleure que moi, bien que d'un commerce moins facile. Ai-je été irréprochable envers elle? Ai-je reporté à ma compagne tous les sentiments qu'elle méritait et qui lui devaient appartenir? S'en est-elle jamais plainte? Quel bonheur a-t-elle goûté pour salaire d'une affection qui ne s'est jamais démentie? Elle a subi mes adversités; elle a été plongée dans les cachots de la Terreur, les persécutions de l'Empire, les disgrâces de la Restauration, et n'a point trouvé dans les joies maternelles le contrepoids de ses chagrins. Privée d'enfants, qu'elle aurait eus peut-être dans une autre union, et qu'elle eût aimés avec folie; n'ayant point ces honneurs et ces tendresses de la mère de famille, qui consolent une femme de ses belles années, elle s'est avancée, stérile et solitaire, vers la vieillesse. Souvent séparée de moi, adverse aux lettres, lorgueil de porter mon
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nom ne lui est point un dédommagement. Timide nt tremblante pour moi seul, ses inquiétudes sans cesse renaissantes lui ôtent le sommeil et le temps de guérir ses maux : je suis sa permanente infirmité et la cause de ses rechutes. Pourrais-je consparer quelques impatiences (qu'elle m'a données aux soucis que je lui ai causés? Pourrais-je opposer mes qualités telles quelles à ses vertus qui nourrissent le pauvre, qui ont élevé l'infirmerie de Marie-Thérèse en dépit de tous les obstacles? Qu'est-ce que mes travaux auprès des œuvres de cette chrétienne? Quand l'un et l'autre nous paraîtrons devant Dieu, c'est moi qui serai condamné.