La Vallée aux Loups
Le premier livre de ces Mémoires est daté de la Vallée-aux-Loups, le 4 octobre 1811 : là se trouve la description de la petite retraite que j'achetai pour me cacher à cette époque '. Quittant notre appartement chez M"° de Coislin, nous allâmes d'abord demeurer rue des Saints-Pères, hôtel de Lavalette, qui tirait son nom de la maîtresse et du maître de Ihôtel.
M. de Lavalette, trapu, vOlu d'un habit prune de Monsieur, et marchant avec une canne à pomme d'or, devint mon homme d'affaires, si j'ai jamais eu des affaires. Il avait été officier du gobelet chez le roi, et ce que je ne mangeais pas, il le buvait.
Vers la fin de novembre, voyant que les réparations de ma chaumière n'avançaient pas, je pris le parti de les aller surveiller. Nous arrivâmes le soirà la vallée. Nous ne suivîmes pas la route ordinaire ; nous entrâmes
1 II a paru intéressant de citer ici une page de Lucile, la dernière ' leltre qu'elle écrivit à son frère. La lettre est vraiment touchante,
pleine de tendres reproches et d'expressives réticences.
2 Pour les années de la vie de Chaleau'jriand qui vont de 1806 à ISl-'j. voyez la notice biographique.
' C'est en 1b07, à son retour de Terre-Sainte, que Chateaubriand acheta pris du hameau d'Aulnay, dans le voi^in.•l^e de Sceaux et de Chfitonay, cotte « chaumière, maison de jardinier cachée parmi les collines couvertes de bois ».
par la grille au bas du jardin. La terre des allées, détrempée par la pluie, empêchait les chevaux d'avancer ; la voiture versa. Le buste en plâtre d'Homère, placé auprès de M™^ de Chateaubriand, sauta par la portière et se cassa le cou : mauvais augure pour les Martyrs, dont je m'occupais alors.
La maison, pleine d'ouvriers qui riaient, chantaient, cognaient, était chauffée avec des copeaux et éclairée par des bouts de chandelle ; elle ressemblait à un ermitage illuminé la nuit par des pèlerins, dans les bois. Charmés de trouver deux chambres passablement arrangées et dans l'une desquelles on avait préparé le couvert, nous nous mîmes à table. Le lendemain, réveillé au bruit des marteaux et des chants des colons, je vis le soleil se lever avec moins de souci que le maître des Tuileries.
J'étais dans des enchantements sans fin; sans être M"^ de Sévigné, j'allais, muni d'une paire de sabots, planter mes arbres dans la boue, passer et repasser dans les mêmes allées, voir et revoir tous les petits coins, me cacher partout où il y avait une broussaille, me représentant ce que serait mon parc dans l'avenir, car alors l'avenir ne manquait point. En cherchant à rouvrir aujourd'hui par ma mémoire l'horizon qui s'est fermé, je ne retrouve plus le même, mais j'en rencontre d'autres. Je m'égare dans mes pensées évanouies; les illusions sur lesquelles je tombe sont peut-être aussi belles que les premières ; seulement elles ne sont plus si jeunes; ce que je voyais dans la splendeur du midi, je l'aperçois à la lueur du couchant. — Si je pouvais néanmoins cesser d'être harcelé par des songes ! Bayard, sommé de rendre une place, répondit : « Attendez que j'aie fait un pont de « corps morts, pour pouvoir passer avec ma garni- « son. » Je crains qu'il ne me faille, pour sortir, passer sur le ventre de mes chimères.
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Mes arbres, étant encore petits, ne recueillaient pas les bruits des vents de l'automne; mais, au printemps, les brises qui haleinaient les fleurs des prés voisins en gardaient le souffle, qu'elles reversaient sur ma vallée.
Je fis quelques additions à la chaumière; j "embellis sa muraille de briques d'un portique soutenu par deux colonnes de marbre noir et deux cariatides de femmes (le marbre blanc : je me souvenais d'avoir passé à Athènes. Mon projet était d'ajouter une tour au bout de mon pavillon; en attendant, je simulai des créneaux sur le mur qui me séparait du chemin : je précédais ainsi la manie du moyen âge qui nous hébète à présent*.