MADAME DE COISLIN
M""^ de Coislin était une femme du plus grand air. Agée de prés de quatre-vingts ans, ses yeux, fiers et dominateurs avaient une expression d'esprit et d'ironie. M'"* de Coislin n'avait aucunes lettres, et s'en faisait gloire ; elle avait passé à travers le
* Après le portrait de M"" de Chateaubriand, après ceux de M'»» de Beaumont et de Mn^^ de Cusline, il en est un que le lecteur de Mémoires s'attendrait à trouver, celui de M™^ de Mouchy, la brillante duchesse qui avnit donné rendez-vous à Chateaubriand, parlant pour son voyage d'Orient, sous les arcades maur ?sque3 de l'Alhambra. Mais le bonheur n'a pas d'histoire, et Chateaubriand a été discret.
2 M""" de Coislin avait été aimée de Louis XV; peut-être avaitelle été sa maîtresse. Elle avait été une des femmes les plus brillantes de la cour. Elle demeurait à ce moment place Louis XV e* avait loué l'attiquc de son hôtel à Chateaubriand.
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siècle voltairien sans s'en clouter; si elle en avait conçu une idée quelconque, c'était comme d'un temps de bourgeois diserts'. Ce n'est pas qu'elle parlât jamais de sa naissance ; elle était trop supérieure pour tomber dans un ridicule ; elle savait irés bien voir les petites gens sans déroger; mais enfin, elle était née du premier marquis de France. Elle avouait d'ailleurs que c'était une bêtise du sort dont on ne devait pas la rendre responsable; elle était naturellement de la cour, comme d'autres plus heureux sont de la rue, comme on est cavale de race ou haridelle de fiacre : elle ne pouvait rien à cet accident, et force lui était de supporter le mal dont il avait plu au ciel de l'affliger.
M""* de Coislin habitait dans son hôtel une chambre s'ouvrant sous la colonnade qui correspond à la colonnade du Garde-Meuble. Deux marines de Vernet, que Louis le Bien Aimé avait données à la noble dame, étaient accrochées sur une vieille tapisserie de satin verdâtre. M""' de Coislin restait couchée jusqu'à deux heures après midi, dans un grand lit à rideaux également de soie verte, assise et soutenue par des oreillers; une espèce de coiffe de nuit mal attachée sur sa tête laissait passer ses cheveux gris. Des girandoles de diamants montées à l'ancienne façon descendaient sur les épaules de son manteau de lit semé de tabac, comme au temps des élégantes de la Fronde. Autour d'elle, sous la couverture, gisaient ■éparpillées des adresses de lettres, détachées des lettres mêmes, et sur lesquelles adresses M™* de Coislin 'crivait en tous sens des pensées : elle n'achetai! point de papier, c'était la poste qui le lui fournissait. De temps en temps, une petite chienne appelée Lili
1 Pourtant elle avait essayé d'attirer chez elle Bernardin de Saint. Pierre. Mai- Bernardin de Saint-Pierre était un sauvage : il répondil ;ort mal à ces avances.
mettait le nez hors de ses draps, venait m'aboyer pendant cinq à dix minutes et rentrait en grognant dans le chenil de sa maitresse. Ainsi le temps avait arrangé les jeunes amours de Louis XV.
Avare, de même que beaucoup de gens d'esprit, elle entassait son argent dans des armoires. Elle vivait toute rongée d'une vermine d'écus qui s'attachait à sa peau : ses gens la soulageaient. Quand je la trouvais plongée dans d'inextricables chiffres, elle me rappelait Tavara Hermocrate, qui, dictant son testament, s'était institué son héritier. Elle donnait cependant à diner par hasard; mais elle déblatérait contre le café que personne n'aimait, suivant elle, et dont on n'usait que pour allonger le repas.
M"' de Chateaubriand fit un voyage à Vichy avec madame de Coislin et le marquis de Nesle ; le marquis courait en avant en faisant préparer d'excellent dtners. M™' de Coislin venait à la suite, et ne demandait qu'une demi-livre de cerises. Au départ, on lui présentait d'énormes mémoires, alors c'était un train atfreux. Elle ne voulait entendre qu'aux cerises ; l'hôte lui soutenait que, soit que l'on mangeât, ou qu'on ne mangeât pas, l'usage, dans une auberge, était de payer le diner.
M""" de Coislin s'était fait un illuminisme à sa guise '. Crédule ou incrédule, le manque de foi la portait à se moquer des croyances dont la superstition lui faisait peur. Elle avait rencontré M™^ de Kriidener ^ ; la mystérieuse Française n'était illuminée que
1 Elle avait connu rilluminé Saint-Martin, et s'était laissé prendre au mysticisme de la doctrine du Spiritualisme pur.
2 Mme de Krûdener (176(3 -182 '<], après une vie assez dissipée et des aventures dont peut-être elle-môme s'est souvenue dans son roman de Valérie {18U3), s'abandonna aux doctrines et aux pratiques du mystici me. Elle était à Paris en 18i/i, fut présentée à l'empereur Alexandre I" et exerça surson esprit une puis-anle influence.
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SOUS bénéfice d'inventaire ; elle ne plut pas à la fervente Russe, laquelle ne lui agréa pas non plus. Madame de Kriidener dit passionnément à M""* de Coislin : '•: Madame, quel est votre confesseur intérieur? — Madame, répliqua M""^ de Coislin, je ne connais point mon confesseur intérieur; je sais seulement que mon confesseur est dans l'intérieur de son confessionnal. » Sur ce, les deux dames ne se virent plus.
M"!' de Coislin se vantait d'avoir introduit une nouveauté à la cour, la mode des chignons flottants, malgré la reine Marie Leczinska, fort pieuse, qui s'opposait à cette dangereuse innovation. Elle soutenait qu'autrefois une personne comme il faut ne se serait jamais avisée de payer son médecin. Se récriant contre l'abondance du linge de femme ' « Cela sent la a parvenue, disait-elle; nous autres, femmes de la (' cour, nous n'avions que deux chemises; on les « renouvelait quand elles étaient usées; nous étions ( vêtues de robes de soie, et nous n'avions pas l'air « de grisettes comme ces demoiselles de maintenant. »
M""* Suard, qui demeurait rue Royale, avait un coq dont le chant, traversant l'intérieur des cours, importunait M""° de Coislin. Elle écrivit à M"» Suard : « Madame, faites couperle couà votre coq. »M™° Suard renvoya le messager avec ce billet : « Madame, j'ai l'honneur devons répondre quejene ferai pas couper le cou à mon coq. » La correspondance en demeura là. M"- de Coislin dit à M'"^ de Chateaubriand : « Ahl mon cœur, dans quel temps nous vivons ! C'est pourtant cette fille de Panckoucke, la femme de ce membre de l'Académie, vous savez? »
M. Hénin, ancien commis des affaires étrangères, et ennuyeux comme un protocole, barbouillait de gros romans. 11 lisait un jour a madame de Coislin une description : une amante en larmes et abandon-
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née péchait mélancoliquement un saumon. M"" de Coislin, qui s'impatientait et n'aimait pas le saumon, interrompit l'auteur, et lui dit de cet air sérieux, qui la rendait si comique : « Monsieur Hénin, ne pourriez-vous pas faire prendre un autre poisson à cette dame? »
Les histoires que faisait M"*' de Coislin ne pouvaient se retenir, car il n'y avait rien dedans : tout était dans la pantomime, l'accent et l'air de la conteuse : jamais elle ne riait. Il y avait un dialogue entre monsieur et madame Jacqueminot, dont la perfection passait tout. Lorsque, dans la conversation entre les deux époux, madame Jacqueminot répliquait : « Mais, monsieur Jacqueminot ! » ce nom était prononcé d'un tel ton qu"un fou rire vous saisissait. Obligée de le laisser passer, madame de Coislin attendait gravement, en prenant du tabac.
Lisant dans un journal la mort de plusieurs rois, elle ôta ses lunettes et dit en se mouchant : « Il y a une épizootie sur les bêtes à couronne. »
Au moment où elle était prête à passer, on soutetenait au bord de son lit qu'on ne succombait que parce qu'on se laissait aller; que si l'on était bien attentif et qu'on ne perdit jamais de vue l'ennemi, on ne mourrait point : « Je le crois, dit-elle; mais j'ai peur d'avoir une distraction. » Elle expira.
Je descendis le lendemain chez elle, je trouvai monsieur et madame d'Avaray, sa sœur et son beaufrère, assis devant la cheminée, une petite table entre eux, et comptant les louis d'un sac qu'ils avaient tiré d'une boiserie creuse. La pauvre morte était là dans son lit, les rideaux à demi fermés : elle nentendait plus le bruit de l'or qui aurait dû la réveiller, et que comptaient des mains fraternelles.
L'ŒUYRE D'IMAGINATION
. Les Natchez. Atala. René*. — II. Le Génie dl' Christianisme. — III, Voyages. — IV. Les Martyrs. — V. L'Itinéraire de Paris a Jérusalem. — VI. Aventures LU dernier Abencerage.
Lorsqu'en 1800, Chateaubriand quitta Londres pour rentrer en France, il ne prit avec lui que René, Atala et quelques descriptions de l'Amérique.
Les autres manuscrits ou plutôt l'énorme manuscrit de 2,383 pases in-folio, où tous les genres se confondaient : récits de voyages, descriptions, proses poétiques, il le laissa à son hôtesse, enfermé dans une malle. Quinze ans après, MM. de Thuisy retrouvaient la famille de cette femme et renvoyaient le manuscrit à Chateaubriand.
C'est de ce manuscrit que l'auteur tira les Natchez, I' épopée sur l'homme de la nature », qui, « montrait les tribus indiennes conspirant, après deux siècles d'oppression
• Nous réunissons ici les fragments des Natchez-, d' Atala, de René. Ces trois œuvres, bien qu'elles aient paru à des dales dilTérentes (Atala, avril I^Jl; René, dans le Géjiie du Christianisme, avril 1?02, édition séparée, 1805; les Natches, 1S26), ne formaient d'abord qu'un même tout; et Atala, René n'étaient que des épiodes des Natchez, cette épopée sur l'homme de la nature dont, aux années de jeunesse, Chateaubriand avait entrepris la composilion. C'est dans les trois œuvres la même nature décrite, co sont les mêmes personnages de premier plan; surtout c'est le même René, avec le même dégoût de la vie, le même désenchantement amer, la même inaptitude à l'amour et au bonheur simple.
pour rendre la liberté au iSouveau-Monde ». Cette œuvre de jeunesse, il la publia, en 1826, dans la première édition complète de ses œuvres ; et il la publia, telle qu'il la retrouvait, en deux parties différentes de ton, l'une, « s'élevant à la dignité de l'épopée, l'autre écrite dans la forme du roman. » Il se contenta d'y apporter quelques retouches.
Analyse : René est venu demander aux Natchez de le recevoir parmi eux comme un de leur nation. Le vieux Chactas, fils d'Outalissi, l'accueille avec bonté. Et bientôt René s'attire l'amitié simple et dévouée d'Outougamiz, l'amour de l'enfant Mi la, et de Céluta,la sœur d'Outougamiz, la haine d'Ondouré qui aime Céluta d'une passion jalouse et brutale. Adopté par les Natchez, il devient le fidèle compaf;non de Chactas : il recueille de lui le récit de oes amours avec Atala, de son voyage en France, de ses aventures dans les régions septentrionales de l'Amérique; il lui conte sa jeunesse et cette fatale passion de sa sœur Amélie dont le souvenir le trouble encore dans le désert. Mais Ondouré a juré de le perdre. Trahi, René tombe aux mains des Illinois : il va être brûlé, quand son frère de cœur Outougamiz le délivre et l'emporte blessé.
René, plus par reconnaissance que par amour, a épousé Céluta : il n'est point heureux, il ne fait point sa femme heureuse. Cependant les Natchez, irrités des violences du gouverneur français et abusés par Ondouré, dont ils ont fait l'édile de la nation, préparent secrètement la révolte. Pour plus de sûreté, on a éloigné Chactas, on a envoyé René en mission. Et Ondouré, qu'accompagne Outougamiz, s'est rendu à l'assemblée générale des Indiens pour leur proposer le massacre des Européens. Le massacre est décidé. Avant de savoir à quoi il s'enga^'e, Outoucramiz a juré le secret: il doit se taire, il ne peut prévenir René. Eu vain Céluta et Mila essaient-elles de retarder le retou? de René. Au jour du massacre, Ondouré surprend René et le tue: il outrage Céluta évanouie. Outougamiz les venge. Forcés par les représailles des Français d'abandonner leurs terres, les Natchez ont pris le chemin de fexil. Céluta et Mila qui les ont suivis, lasses de vivre, se donnent la mort. Amélie, la fille de René, meurt jeune et triste.
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