‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 97 sur 302 · RÉCOLTE DE LA FOLLE-AVOL\E · texte numérisé non relu

RÉCOLTE DE LA FOLLE-AVOL\E

On s'embarque dans des canots, sur la rivière qui coulait au bas de la colline où la cabane de René était bâtie. On remonte le courant pour arriver au lieu de la moisson. Les chênes-saules dont la rivière était bordée y répandaient Tombre; les pirogues s'ouvraient un chemin à travers les plantes qui couvraient de feuilles et de fleurs la surface de l'eau. Par intervalles, l'œil pénétrait la profondeur des flots roulant sur des sables d'or, ou sur des lits veloutés d'une mousse verdoyante. Des martins-pêcheurs se reposaient sur des branches pendantes au-dessus de l'onde, ou fuyaient devant les canots, en rasant le bord de la rivière.

On arrive au lieu désigné : c'était une baie où la folle-avoine - croissait en abondance. Ce blé, que la Providence a semé en Amérique pour le besoin des sauvages, prend racine dans les eaux; son grain est de la nature du riz ; il donne une nourriture douce et bienfaisante.

A la vue du champ merveilleux, les Natchez poussèrent des cris, et les rameurs, redoublant d'efforts, lancèrent leurs pirogues au milieu des moissons flot-

Gelte description, toute en grisaille ou en teintes douces, a sa valeur originale. Elle est d'un poète et d'un poète qui a su s'élever jusqu'à la région sereine des idées pures et des scnlirnents affinés. Elle est plus qu'ingénieuse, elle a de la grandeur et je ne sais quelle sérénité large : ce n'est pas un mince mérite en un sujet où des poète- délicats, Virgile, d'aimables métaphysiciens, Fénelon. n'ont :-u que trahir leur impuissance.

1 1!^ partie.

2 Folle-avoine : espèce d'avoine dont la panicule grêie et étalée «scille au moindre souffle.

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tant 5 . Des milliers d'oiseaux s'envolèrent, et, après avoir joui des bienfaits de la nature, cédèrent leur place aux hommes. En un instant les nacelles furent cachées dans la hauteur et l'épaisseur des épis. Les voix qui sortaient du labyrinthe mobile ajoutaient à la mairie de la scène. Des cordes de bouleau furent distribuées aux moissonneurs; avec ces cordes ils saisissaient les tiges de la folle-avoine, qu'ils liaient en gerbe; puis, inclinant cette gerbe sur le bord de la pirogue, ils la frappaient avec un tléau léger; le grain mûr tombait dans le fond du canot. Le bruit des fléaux qui battaient les gerbes, le murmure de l'eau, les rires et les joyeux propos des sauvages, animaient cette scène, moitié marine, moitié rustique.

Le champ était moissonné : la lune se leva pour éclairer le retour de la flotte ; sa lumière descendait sur la rivière, entre les saules à peine frémissants. Déjeunes Indiens et de jeunes Indiennes suivaient les canots à la nage, comme des sirènes ou des tritons; l'air s'embaumait de l'odeur de la moisson nouvelle mêlée aux émanations des arbres et des fleurs. La pirogue du grand-chef était à la tête de la flotte, et un prêtre, debout à la poupe de cette pirogue, redisait le chant consacré à l'astre des voyageurs :

« Salut, épouse du Soleil! tu n'as pas touiours ét^ heureuse! Lorsque, contrainte par Athaensic de quitter le lit nuptial, tu sors des portes du matin, tes bras arrondis, étendus vers l'orient, appellent inutilement ton époux.

« Ce sont encore ces beaux bras que tu entr'ouvres lorsque tu te retournes vers l'occident, et que la cruelle Athaensic force à son tour le Soleil à fuir devant toi.

« Depuis ton hymen infortuné, la mélancolie est devenue ta compagne ; elle ne te quitte jamais, soit que tu te plaises à errer à travers les nuages, soit

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qu"immobile dans le ciel, tu tiennes tes yeux lixés sur les bois, soit que, penchée au bord des ondes du Meschacebé, tu t'abandonnes à la rêverie, soit que tes pas s'égarent avec les fantômes le long des pâles bruyères.

« Mais, ô LiîUt;! que tu es belle dans ta tristesse! L'Ourse étoilée s'éclipse devant tes charmes, tes regards veloutent l'azur du ciel* ils rendent les nues diaphanes; ils font briller les fleuves comme des serpents; ils agitent la cime des arbres; ils couvrent de blancheur le sommet des montagnes; ils changent en une mer de lait les vapeurs de la vallée.

« C'est ta lumière, ô Lune ! qui donne de grandes pensées aux sachems; c'est ta lumière qui remplit le cœur d'un amant du souvenir de sa maîtresse ; à ta clarté, la mère veille au berceau de son fils; à ta clarté, les guerriers marchent aux ennemis de la patrie; à ta clarté, les chasseurs tendent des pièges aux hôtes des forêts; et maintenant à ta clarté, chargés des dons du Grand-Esprit, nous allons revoir nos heureuses cabanes. »

Ainsi chantait le prêtre : à chaque strophe, la conque mêlait ses sons au chœur général des Natchez ; un recueillement religieux avait saisi Céluta, René, Outougamiz et le vieux Chactas : le pressentiment d'un avenir malheureux s'était emparé de leur cœur. La tristesse est au fond des joies de l'homme : la nature attache une douleur à tous ses plaisirs, et quand elle ne nous peut refuser le bonheur, par un dernier artifice elle y mêle la crainte de le perdre. *

1 Déjà s'affirment dans cette narration pittoresque les qualités propres à Chateaubriand; l'art de la compo-ilion, le sens do la couleur, la science du nombre et de l'harmonie. — Déjà aussi prend sa première forme littéraire, ce sentiment de la mélancolie que les anciens avaient à peine connu, que le christianisme révéla au.\ hommes, et qui, si profondément, a transformé l'âme moderne.

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