‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 98 sur 302 · ASSEMBLEE DES INDIENS · texte numérisé non relu

ASSEMBLEE DES INDIENS

Toutes les nations étant arrivées, elles montèrent au rocher du Grand-Esprit et vinrent occuper tour à tour l'enceinte préparée.

Les Iroquois parurent les premiers : nulle autre nation n'aurait osé passer avant eux. Ces guerriers avaient la tête rasée, à l'exception d'une touffe de cheveux qui composait avec des plumes de corbeau une espèce de diadème ; leur front était peint en rouge; leurs sourcils étaient épilés : leurs longues oreilles découpées se rattachaient sur leur poitrine. Chargés d'armes européennes et sauvages, ils portaient une carabine en bandoulière, un poignard à la ceinture, un casse-tête à la main. Leur démarche était fière, leur regard intrépide : c'étaient les républicains de l'état de nature. Seuls de tous les sauvages, ils avaient résisté aux Européens et dompté les Indiens de l'Amérique septentrionale. Le Canada était leur pays. Ils entrèrent dans la salle du conseil en exécutant le pas dune danse guerrière ; ils prirent à la droite du torrent la place la plus honorable.

Après eux parurent les Algonquins, reste d'une nation autrefois si puissante et qu'après trois siècles de guerre les Iroquois avaient presque entièrement exterminée. Leur langue, devenue la langue polie du désert, comme celle des Grecs et des Romains dans l'ancien monde, attestait leur grandeur passée. Ils n'avaient que deux jeunes hommes pour députés; ceux-ci, d'une taille élevée, dune contenance guerrière, ne portant ni ornements ni peintures, entrèrent simplement et sans danser dans l'enceinte. Ils passèrent devant les Iroquois, la tête haute, et se placèrent

* II* partie.

en silence sur la gauche du torrent, en face de leurs ennemis.

Les Hurons venaient les troisièmes : vifs, légers, braves, d'une figure sensible et animée, c'étaient les Français du Nouveau-Monde. De tout temps alliés dOnonthio ' et ennemis des Iroquois, ils occupaient quelques bourgades autour de Québec. Ils se précipitèrent dans la salle du conseil, jetèrent en passant un regard moqueur aux Iroquois, et s'assirent auprès de leurs amis les Algonquins.

Un prêtre, suivi d"un vieillard, et ce vieillard, suivi lui-même d'un guerrier sur l'âge, arrivèrent après les Hurons. Le prêtre n'avait pour tout vêtement qu'une étoffe rouge roulée en écharpe autour de lui : il tenait à la main deux tisons enflammés, et murmurait à voix basse des paroles magiques. Le vieillard qui le suivait était un Sagamo ou un roi ; ses cheveux longs flottaient sur ses épaules; son corps nu était chargé d'hiéroglyphes. Le guerrier qui marchait après le vieillard portait sur la tête un berceau, par honneur pour les enfants qu'on adorait dans son pays. Ces rois sauvages représentaient les nations abénaquises, habitantes de l'Acadie et des côtes du Canada. Ils prirent la gauche des Iroquois.

Un homme dont le visage annonçait la majesté tombée se présenta le cinquième sur le rocher. Un manteau de plumes de perruche et de geai bleu, suspendu à son cou par un cordon, flottait derrière lui comme des ailes. C'était un empereur de ces anciens peuples qui habitaient jadis la Virginie, et qui depuis se sont retirés dans les montagnes aux confins des Carolines.

1 Ononthio : la grande montagne; c'est de ce nom, et parce qu'il résidait à Québec, que les Indiens désignaient le gouverneur du Canada.

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Un autre débris des grandeurs sauvages venait après l'empereur virginien : il était chef des Paraoustis. race indigène des Carolines, presque totalement extirpée par les Européens. Le prince était jeune, d'une mine lière, mais aimable; tout son corps, frotté d'huile, avait une couleur cuivrée; un androgyne, être douteux, très commun chez les Paraoustis, portait les armes de ce chef. Un lonas, prêtre, ou un jongleur, le précédait en jouant d'un instrument bizarre.

Parurent alors les députés des nations confédérées de la Floride, les fameux Criques, Muscogulges, Siminoies et Chéroquois. Un nez aquilin, un front élevée des yeux longs, distinguaient ces Indiens des autres sauvages : leur tête était ceinte d'un bandeau, ombragée d'un panache; en guise de tunique, ils portaient une chemise européenne bouffante, rattachée par une ceinture ; le Mico ou le roi marchait à leur tête; des esclaves yamasées et des femmes gracieuses le suivaient. Tout ce cortège entra avec de grandes cérémonies : les nations déjà assises, excepté les Iroquois, se levèrent et chantèrent sur son passage. Les Criques s'assirent au fond de la salle sur des troncs de pins qui faisaient face au lac, et qui n'étaient point encore occupés.

Les Chicassaws et les Illinois, voisins des Natchez, leur ressemblaient par l'habillement et par les armes. Après eux défilèrent les députés des fleuves transmeschacébéens : les Clamoëtz qui soufflaient en passant dans l'oreille des autres sauvages pour les saluer; les Cénis, qui portaient au bras gauche un petit plastron de cuir pour parer les flèches; les Macoulas, qui habitent des espèces de ruches, comme les abeilles; les Cachenouks, qui ont appris à faire la guerre à cheval, qui lancent une fronde avec le pied, et cas- .seul, en galopant, la tête à leurs ennemis; les Ouras,

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au crâne aplati, qui marchent en imitant la danse de l'ours, et dont les joues sont traversées par des os de poisson.

Des sauvages petits, d'un air doux et timide, vêtus d'un habit qui leur descendait jusqu'à la moitié des cuisses, s'avancèrent : ils avaient sur la tête des touffes de plumes, à la main des quipos^ aux bras et au cou des colliers de cet or qui leur fut si funeste. Un cacique portait devant lui le premier calumet envoyé de nie de Saint-Salvador pour annoncer aux nations américaines l'arrivée de Colomb. On reconnut les tristes débris des Mexicains. Il se fit un profond silence dans l'assemblée à mesure que ces Indiens passaient.

Les Sioux, peuple pasteur, auraient fermé la marche si derrière eux on n'eût aperçu les Esquimaux. Une triple paire de chaussons et de bottes fourrées abritaient les cuisses, les jambes et les pieds de ces sauvages; deux casaques, l'une de peau de cygne, l'autre de veau marin, enveloppaient leur corps ; un capuchon, ramené sur leur tête, laissait à peine voir leurs petits yeux couverts de lunettes; un toupet de cheveux noirs, qui leur pendait sur le front venait rejoindre leur barbe rousse. Ils menaient en laisse des chiens semblables à des loups; de la main droite ils tenaient un harpon; de la main gauche une outre remplie d'huile de baleine. Ces pauvres barbares, en horreur aux autres sauvages, furent repoussés de tous les rangs où ils se voulurent asseoir : le cacique mexicain les appela, et leur fit une placf auprès de lui.

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Chactas '.

CHACTAS AUX GALERES

Une forte résolution de mourir m'empêcha d'abord de sentir trop vivement mon malheur dans la hutte de l'esclavage : trois jours entiers nous chantâmes notre chanson de mort, moi et les autres chefs. Jusqu'alors je m'étais cru la prudence d'un sacheni; et pourtant, loin d'enseignerlesautres,je reçus desleçons de sagesse. Un Français, mon frère de chaîne, s'était rendu coupable dune actionquil'avait fait condamner au tribunal de tes vieillards. Jeune encore, Honfroy prenait légèrement la vie ; charmé de m'entendre parler sa langue, il me racontait ses aventures ; il me disait : <( Chactas, tu es un sauvage, et je suis un homme civilisé. Vraisemblablement tu es un honnête homme, et moi je suis un scélérat. N'est-il pas singulier que tu arrives exprès de l'Amérique pour être mon compagnon de boulet en Europe, pour montrer la liberté et la servitude, le vice et la vertu accouplés au même joug? Voilà, mon cher Iroquois, ce que c'est que la société. N'est-ce pas une très-belle chose ? Mais prends courage et ne t'étonne de rien : qui sait si un jour je ne serai point assis sur un trône ? Ne t'alarme pas trop d'être appareillé avec un criminel au char de la vie : la journée est courte, et la mort viendra vite nous dételer. »

Je n'ai jamais été si étonné qu'en entendant parler

* Ce nom de Chactas que porte le héros d''Atala, le vieillard, ami de René dans les Natchtz, est le nom d'une peuplade indienne de l'Amérique du Nord, établie aujourd'hui sur le territoire indien des Etats-Unis.

- !• partie. — Chactas, avec plusieurs Indiens qui, comme lui avaient été députés auprès du gouverneur de Québec, sur une fausse accusation, s'est vu chargé de fers, embarqué pour la France, et enfermé aux galères.

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cet homme : il avait] dans son insouciance une espèce d'horrible raison qui me confondait. « Quelle est, disais-jc en moi-même, cette étrange nation où les insensés semblent avoir étudié la sagesse, où les scélérats supportent la douleur comme ils goûteraient le plaisir? » Honfroy m'engagea à lui ouvrir mon cœur; il me fit sentir qu'il y avait lâcheté à se laisser vaincre du chagrin. Ce malheureux me persuada : je consentis à vivre, et j'engageai les autres chefs à suivre mon exemple.

Le soir, après le travail, mes compagnons s'assemblaient autour de moi et me demandaient des histoires de mon pays. Je leur disais comment nous poursuivions les élans dans nos forêts, comment nous nous plaisions à errer dans la solitude avec nos femmes et nos enfants. A ces peintures de la liberté, je voyais des pleurs couler sur toutes les mains enchaînées. Les galériens me racontaient à leur tour les diverses causes du châtiment qu'ils éprouvaient. Il m'arriva à ce sujet une chose bizarre : je m'imaginai que ces malfaiteurs devaient être les véritables honnêtes gens de la société, puisqu'ils me semblaient punis pour des choses que nous faisons tous les jours dans nos bois. '

CHACTAS A l'académie

Plein de joie, je sors avec mon guide ; comme un aigle qui demande sa pâture, je m'élance plein de la faim de la sagesse. Nous arrivons à une cabane ' où étaient assemblés des hommes vénérables.

J'entrai avec un profond respect dans le conseil, et je fus d'autant plus satisfait, qu'on ne parut faire

* Voilà qui ne manque pas de hardiesse. Mais ChateauLriaod n'es; pas un timide. 11 n'a point peur d'un parado.\e : au besoir., il estiriicrail qu'ua paradoxe n'est qu'une vérité méconnue.

2 Le Leurre.

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aucune attention à moi. Je remerciai les génies, et je me dis : « Voici enfin la nation française. C'est comme nos sachems ! » Je pris une pipe consacrée à la paix, et je m'apprêtai à répondre à ce qu'on allait sans doute me demander touchant les mœurs, les usages et les lois des chairs rouges. Je prêtai attentivement l'oreille, et je promis le sacrifice d'un ours à Michabou^ s'il voulait m'envoyer la prudence pour faire honneur à mon pays.

Par le Grand-Lièvre-, o mon fils! je fus dans la dernière confusion quand je m'aperçus que je n'entendais pas un mot de ce que disaient les divins sachems. Je m'en pris d'abord à quelque Manitou ennemi de ma gloire et de mes forêts : je m'allais retirer plein de honte, lorsqu'un des vieillards, se tournant vers moi, dit gravement : u Cet homme est rouge, non par nature, car il a la peau blanche comme l'Européen , » Un autre soutint que la nature m'avait donné une peau rouge ; un troisième fut d'avis de m'adresser des questions, mais un quatrième s'y opposa, disant que d'après la conformation extérieure de ma tête il était impossible que je comprisse ce qu'on me demanderait.

l*cnsant, dans la simplicité de mon cœur, que les sachems se divertissaient, je me pris à rire. « Voyez, s'écria celui qui avait énoncé la dernière opinion, je vous l'avais dit! Je serais assez porté à croire, à en juger par ses longues oreilles, que le Canadien est l'espèce mitoyenne entre l'homme et le singe. » Ici s'éleva une dispute violente sur la forme de mes oreilles. « Mais voyons, dit enfin un des vieillards qui avait l'air plus réfléchi que les autres : il ne se faut pas laisser aller à des préventions. »

Alors le sachem s'approcha de moi avec des précau-

* Génie des eaux.

* Divinité souveraine des clias&eurb.

lions qu'il crut nécessaires, et me dit: « Mon ami, qu'avez-vous trouvé de mieux dans ce pays-ci ? »

Charmé de comprendre enfin quelque chose à tou! ces discours, je répondis : « Sachem, on voit bien l votre âge que les génies vous ont accordé une grande sagesse; les mots qui viennent de sortir de votre bouche prouvent que je ne me suis pas trompé. Je n'ai pas encore acquis beaucoup d'expérience, et je pourrais être un de vos fils. Quand je quittai les rives du Meschacebé, les magnolias avaient fleuri dix-sept fois, et il y a dix neiges que je pleure la hutte de ma mère. Cependant, tout ignorant que je suis, je vous dirai la vérité. Jusqu'à présent je n'ai point encore vu votre nation, ainsi jo r.(} saurais vous parler des guerriers libres ; mais voici ce que j'ai trouvé de mieux parmi vos esclaves : les huttes de commerce* où l'on expose la chair des victimes me semblent bien entendues et parfaitement utiles. »

A cette réponse, un rire qui ne finissait point bouleversa l'assemblée : mon conducteur me fit sortir, priant les sachems d'excuser la stupidité d'un sauvage. Comme je traversais la hutte, j'entendis argumenter sur mes ongles et ordonner de noter aux colliers* ce conseil, comme un des meilleurs de la lune dans laquelle on était alors ^

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