C'est-à-dire d'une joie qui les mettait hors de sens
6. Chateaubriand escelle ù peindre de vastes tableaux en quelques traits. L'effet grandiose de celui-ci u'est gâté par aucune trace de rlictorique.
7. La saye ressemblait à un petit surtout sans manches; elle ne descendait pai plus bas que les genoux.
bouleau : il aperçut mon mouvement, accourut vers moi, et reconnaissant ma patrie à mon vêtement : « Jeune Grec, me dit-il, prenez courage. » Et il se mit à genoux à mes côtés, se pencha sur moi, examina mes blessures. « Je ne les crois pas mortelles, » s'écria-t-il après un moment de silence. Aussitôt il tira d'un sac de peau de chevreuil du baume, des simples, un vase plein d'une eau pure. Il lava mes plaies, les essuya légèrement, les banda avec de longues feuilles de roseau. Je ne pouvais lui témoigner ma reconnaissance que par un mouvement de tête et par l'admiration qu'il devait lire dans mes yeux presque éteints. Quand il fallut me transporter, son embarras devint extrême. 11 regardait avec inquiétude autour de nous; il craignait, comme il me l'a dit depuis, d'être découvert par quelque parti i de Barbares. L'heure du flux approchait; mon libérateur tira du danger même le moyen de mon salut : il aperçut une nacelle des Francs échouée sur le sable ; il commença par me soulever à moitié; puis, se couchant pres(jue à terre devant moi, il m'attira doucement à lui, me chargea sur ses épaules, se leva, et me porta avec peine au balcau voisin, car il était déjà sur l'âge. La mer ne tarda pas à couvrir ses grèves. L'esclave arracha du sable une pique dont le fer était rompu, et, lorsque les flots soulevèrent la nacelle, il la dirigea avec son arme brisée, comme aurait fait le pilote le plus habile. Chassés par le flux, nous entrâmes bien avant dans les terres, sur les rives d'un fleuve bordé de forêts.
« Ces lieux étaient connus du Franc. Il descendit dans l'eau, et me prenant de nouveau sur ses épaules, il me déposa dans une espèce de souterrain où les Barbares ont coutume de cachor leur blé pendant la guerre -. Là, il me fit un lit (le mousse, et me donna un peu de vin pour me ranimer.
(( Pauvre infortuné, me dit-il on me parlant dans ma propre langue, il faut que je vous quitte, et vous serez obligé de passer la nuit seul ici. J'espère vous apporter demain malin
I. Troupe de goiis île gu>>rpn qiio l'on détaolio pour ballio la campigiic. î. Cf. Tacite, Du AJor. Genn., XVI.
208 LA VIE ET l'œuvre DE CHATEAUBRIAND
de bonnes nouvelles ; en attendant, tâchez de goûter un peu de sommeil.
« En disant ces mots, il étendit sur moi sa misérable saye, dont il se dépouilla pour me couvrir, et il s'enfuit dans les bois 1. »
PREMIERE APPARIT10^ DE VELLEDA 2
« Vers le soir, je me revêtis de mes armes, que je couvris d'une saye ^, et sortant secrètement du château, j'allai me placer sur le rivage du lac, dans l'endroit que les soldats m'avaient indiqué.
« Caché parmi les rochers, j'attendis quelque temps sans voir rien paraître. Tout à coup mon oreille est frappée des sons que le vent m'apporte du milieu du lac. J'écoute, et je distingue les accents d'une voix humaine; en même temps, je découvre .un esquif suspendu au sommet d'une vague ; il redescend, disparaît entre deux flots, puis se montre encore sur la cime d'une lame élevée ; il approche du rivage. Une femme le conduisait ; elle chantait en luttant contre la tempête, et semblait se jouer dans les vents : on eût dit qu'ils étaient sous sa puissance, tant elle paraissait les braver. Je la voyais jeter tour à tour, en sacrifice dans le lac, des pièces de toile, des toisons de brebis, des pains de cire et de petites meules d'or et d'argent.
«Bientôt elle touche à la rive, s'élance à terre, attache sa nacelle au tronc d'un saule, et s'enfonce dans le bois en
1. Le lecteur peut se rendre compte maintenant du pLiisirque peut lui avoir fait ce combat des Francs et des Roni:iins. Coiix qui parcourcut en quelques heures un ouvrage en apparence de pure imagination ne se doutent pas du temps et de la peine qu'il a coûté à l'autour, quand il est fait comme il doit l'être, c'està-dire en conscience... Dans le combat des Francs, où l'on n'a vu qu'une description brillante, on saura qu'il n'y a pas un seul mol qu'on ne puisse retenir comme un fait liistoriquo. (Note de Cliateaubriand.)
2. Eudore, nommé chef des forces romaines en Armorique, apprend la formation d'un complot tramé par les prêtres gaulois. Une prophètesse, Velléda, en est l'âme. Caché derrière des rochers, Eudore assiste pendant une nuit aux conciliabules des rebelles.
i. Cf. page 2u6, note 7.
s'appuyant sur la rame de peuplier qu'elle tenait à la main. Elle passa tout près de moi sans me voir. Sa taille était haute; une tunique noire, courte et sans manches, servait à peine de voile à sa nudité. Elle portait une faucille d'or suspendue aune ceinture d'airain, et elle était couronnée d'une branche de chêne. La blancheur de ses bras et de son teint, ses yeux bleus, ses lèvres de rose, ses longs cheveux blonds, qui flottaient épars, annonçaient la fîUe des Gaulois, et contrastaient, par leur douceur, avec sa démarche lière et sauvage. Elle chantait d'une voix mélodieuse des paroles terribles, et son sein découvert s'abaissait et s'élevait comme l'écume des flots i.
« Je la suivis à quelque distance. Elle traversa d'abord une châtaigneraie dont les arbres, vieux comme le temps, étaient presque tous desséchés par la cime. Nous marchâmes ensuite plus d'une heure sur une lande couverte de mousse et de fougère. Au bout de cette lande, nous trouvâmes un bois, et au milieu de ce bois une autre bruyère de plusieurs milles de tour. Jamais le sol n'en avait été défriché, et l'on y avait semé des pierres, pour qu'il restât inaccessible à la faux et à la charrue. A l'extrémité de cette arène s'élevait une de ces roches isolées que les Gaulois appellent dolmen, et qui marquent le tombeau de quelque guerrier. Un jour, le laboureur, au milieu de ses sillons, contemplera ces informes [lyraraides : efl'rayé de la grandeur du monument, il attribuera peut-être à des puissances invisibles et funestes ce qui ne sera que le témoignage de la force et de la rudesse de ses aïeux ^.
l. Voihi UQO figure aoiivelle, uii^' création qui vil déj:'i ;\ nos yeux, ot telle que Chateaubriand les aime, une sœur d'Atala. — Velléda vil pour nous et pour tous, elle rr-alisc à jamais: dans notre litlératiiri' ce type des fcmnis };aidoises on germiiiHS dont Tacite a dit : " Ils ponscnt moitié qu'il y a en elles quelque cliuse d« saint fit (lo prophétii|ii(', netc. (Sainte-Beuve.)
î. or. Virgile, Géorgiq., 1. 493 :
Scilicet et tonipus véniel rum (inihus illis Agricola, iururvo forram niolitus nratn», Ejrsa inveniet scahra rnbigioo pila Aut gravibus raatris galea'* pnl.'nliit inanei, Grnniliaque eiïosiis niirabitur ussa scpulcris,
■ L'n jour, dauBces plaines, le laboureur, cd remuant la terre. rencontri<ri sou»
« La nuit était descendue. La jeune fille s'arrêta non loin de la pierre, frappa trois fois des mains en prononçant à haute voix ce mot mystérieux :
w Au-gui-l'an-neuf ! »
(f A l'instant je vis briller dans la profondeur du bois mille lumières ; chaque chêne enfanta pour ainsi dire un Gaulois; les Barbares sortirent en foule de leurs retraites : les uns étaient complètement armés ; les autres portaient une branche de chêne dans la main droite et un flambeau dans la gauche. A la faveur de mon déguisementje me mêle à leur troupe : au premier désordre de l'assemblée succèdent bientôt l'ordre et le recueillement, et l'on commence une procession solennelle. »