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MOUT DE VELLÉDA

« Un centurion vint m'apprendre qu'on entendait retentir de village en village le cri que poussent les Gaulois quand ils veulent se communiquer une nouvelle. Je crus que les Francs avaient attaqué quelque partie du rivage, et je me hâtai de sortir avec mes soldats.

« Bientôt j'aperçois des paysans qui courent de toutes parts. Ils se réunissent à une grande troupe qui s'avance vers moi.

« Je marche à la tête des Romains vers les bataillons rustiques. Arrivé à la portée du javelot, j'arrête mes soldats, et, m'avançant seul, la tête nue, entre les deux armées :

« Gaulois, quel sujet vous rassemble? Les Francs sont-ils descendus dans les Armoriques? Venez-vous m'offrir votre secours, ou vous présentez- vous ici comme ennemis de César"? »

le soc des dards rongés par la rouille, heurtera de sa pesante herse des casques ■vides, et dans ces tombeaux ouverts contemplera d'un œil étonné la grandeur des ossements romains. »

1. Eudorc a exigé des Gaulois qu'ils lui donnassent des otages : ils lui livrent Velléda et son père Ségcnax. Velléda s'éprend d'Eudore. Celui-ci la renvoie en »ain pour se délivrer d'une tentation à laquelle il craint de succomber. Il la rencontre, de nuit, au milieu d'une forêt; et là trouve place uue scène qui rappelle celle de l'orage dans Atala. Cependant Ségenax, s'apercevant du tendre délire de sa fille, soulève les Gaulois pour venger l'honneur de la prêtresse... C'est ici que commeoce le morceau.

« Un vieillard sort des rangs. Ses épaules tremblaient souy le poids de sa cuirasse, et son bras était chargé d'un fer inutile. 0 surprise! je crois reconnaître une de ces armures que j'avais vues suspendues au bois des Druides. 0 confusion! ô douleur! ce vénérable guerrier était Ségenax!

« Gaulois, s'écrie-t-il, j'en atteste ces armes de ma jeunesse, que j'ai reprises au tronc d'Irminsul où je les avais consacrées, voilà celui qui a déshonoré mes cheveux blancs. Un Eubage ^ avait suivi ma flUe, dont la raison est égarée : il a vu dans l'ombre le crime du Romain. La vierge de Sayne a été outragée. Vengez vos filles et vos épouses; vengez les Gaulois et vos Dieux ! »

« Il dit, et me lance un javelot d'une main impuissante. Le dard, sans force, vient tomber à mes pieds; je l'aurais béni, s'il m'eût percé le cœur. Les Gaulois, poussant un cri, se précipitent sur moi ; mes soldats s'avancent pour me secourir. En vain je veux arrêter les combattants. Ce n'est plus un tumulte passager, c'est un véritable combat, dont les clameurs s'élèvent jusqu'au ciel. On eût cru que les divinités des Druides étaient sorties de leurs forêts, et que du faîte de quelque bergerie elles animaient les Gaulois au carnage, tant ces laboureurs montraient d'audace ! Indifférent sur les coups qui menacent ma tête, je ne songe qu'à sauver Ségenax; mais tandis que je l'arrache aux mains des soldats, et que je cherche à lui faire un abri du tronc d'un chêne, une javeline lancée du milieu de la foule vient, avec un affreux sifflement, s'enfoncer dans les entrailles du vieillard : il tombe sous l'arbre de ses aïeux, comme l'antique Priam sous le laurier qui embrassait ses autels domestiques.

« Dans ce moment, un char paraît à l'extrémité do la plaine, l'enchée sur les coursiers, une femme échcvelée excite leur ardeur, et semble vouloir leur donner des ailes. Velléda n'avait point trouvé son père. Elle avait appris qu'il assemblait les (iaulois pour venger l'honneur de sa fîllc. La Druidesso voit qu'elle est trahie, et connaît toute l'étendue de

1. J'ai iriiilii par liubagos Oiàtn; du grec de l'édition do Casaiibon, quo lo lutiu roud jiar valet, (Note de Cliatciiubriaiid.)

sa faute. Elle vole sur les traces du vieillard, arrive dans la plaine où se donnait le combat fatal, pousse ses chevaux à travers les rangs, et me découvre gémissant sur son père étendu mort à mes pieds. Transportée de douleur, Velléda arrête ses coursiers, et s'écrie du haut de son char :

« Gaulois, suspendez vos coups. C'est moi qui ai causé vos maux, c'est moi qui ai tué mon père. Cessez d'exposer vos jours pour une fille criminelle. Le Romain est innocent. La vierge de Sayne n'a point été outragée : elle s'est livrée ellemême, elle a violé volontairement ses vœux. Puisse ma mort rendre la paix à ma patrie ! »

« Alors, arrachant de son front sa couronne de verveine, et prenant à sa ceinture sa faucille d'or, comme si elle allait faire un sacrifice à ses dieux :

« Je ne souillerai plus, dit-elle, ces ornements d'une vestale! »

« Aussitôt elle porte à sa gorge l'instrument sacré : le sang jaillit. Comme une moissonneuse qui a fini son ouvrage, et qui s'endort fatiguée au bout du sillon, Velléda s'affaisse sur le char ; la faucille d'or échappe à sa main défaillante, et sa tête se penche doucement sur son épaule. Elle veut prononcer encore le nom de celui qu'elle aime: mais sa bouche ne fait entendre qu'un murmure confus : déjà je n'étais plus que dans les songes de la fille des Gaules, et un invincible sommeil avait fermé ses yeux^. »

DISCOURS D'IiUDORE AU SÉNAT EN FAVEUR DES CHRÉTIENS

Le fils de Lasthénès se leva sans paraître ému de la défaveur de César, des bassesses des courtisans et des clameurs de la foule. Son habit de deuil, sa noble figure, encore embellie par l'expression d'une simple tristesse, attirèrent tous les

1. De telles beautés coûsacreat à jamais une physiouomie et la fixent daus une attitude immortelle, comme Niobé, comme Ariiine, comme S:ipho se précipitaat du rocher. Velléda, du Uaut de son char, inclinant sa belle tête sous su faucille d'or, vivra toujours dans les songes de tout poète et de tout amant. (Sain(e-BeuT«.)

regards. Les Anges du Seigneur, formant un cercle invisible autour de lui, le couvraient de lumière et lui donnaient une assurance divine. Du haut du ciel, les quatre Évangélistes, penchés sur sa tête, lui dictaient secrètement les paroles qu'il allait répéter. On entendait dire de toutes parts dans le sénat : « C'est le chrétien ! Comment pourra-t-il répondre ? » Chacun cherchait vainement dans ses traits, à la fois si calmes et si animés, l'expression des crimes dont Hiéroclès avait accusé les fidèles. Lorsque des chasseurs, croyant surprendre au bord d'un fleuve un afï'reux vautour, découvrent tout à coup un cygne qui nage sur l'onde, charmés, ils s'arrêtent; ils contemplent l'oiseau chéri des Muses ; ils admirent la blancheur de son plumage, la fierté de son port, la grâce de ses mouvements ; ils prêtent déjà l'oreille à ses chants harmonieux. Le cygne de l'Alphéene tarda pas à se faire entendre : Eudore s'incline devant Auguste et César; ensuite, sans saluer la statue de la Victoire, sans faire de gestes, sans chercher à séduire ou l'oreille ou les yeux, il parle en cesmots :

« Auguste, César, Pères conscrits. Peuple romain, au nom de ces hommes victimes d'une haine injuste, moi, Eudore, fils de Laslhénès, natif de Mégalopolis en Arcadie, et chrétien, salut !

« Hiéroclès 1 a commencé son discours par excuser la faiblesse de son éloquence; je réclame h mon tour l'indulgence du sénat. Je ne suis qu'un soUlat, plus accoutumé cà verser mon sang pour mes princes qu'à demander en termes fleuris le massacre d'une foule de vieillards, de femmes et d'enfants.

« Je remercie d'abord Symmaque^ de la modération qu'il a montrée envers mes frères. Le respect que je dois au chef de l'Empire me force à me taire sur le culte dos idoles. J'observerai cependant ({uc les Camille, les Scipion, les Paul-Emile, n'ont point été de grands hommes parce qu'ils suivaiiMit le culto d(( Jupiter, mais parce qu'ils s'éloignaient de la morale

t. l'iiiloii; paili! itpri'îs llii^roclès, proconsul d'Ai-haïe, qui vient d'aociisor les clir^-tictis.

t. f'ontifo (lo Jupiter, ([ui a le premier pris l.i parole.

et des exemples des divinités de l'Olympe. Dans notre religion, au contraire, on ne peut atteindre au plus haut degré de la perfection qu'en imitant notre Dieu. Nous plaçons aussi de simples mortels dans les éternelles demeures; mais il ne suffit pas, pour acquérir cette gloire, d'avoir porté le bandeau royal, il faut avoir pratiqué la vertu : nous abandonnons à votre ciel les Néron et les Domitien.

« Toutefois l'effet d'une religion quelconque est si salutaire à l'âme, que le pontife de Jupiter a parlé des chrétiens avec douceur, tandis qu'un homme qui ne reconnaît point de Dieu demande notre sang au nom de l'humanité et de la vertu'. Hé quoil Hiéroclès, c'est sous le manteau que vous portez que vous voulez semer la désolation dans l'Empire ! Magistrat romain, vous provoquez la mort de plusieurs millions de citoyens romains ! Car, Pères conscrits, vous ne pouvez vous le dissimuler, nous ne sommes que d'hier, et déjà nous remplissons vos cités, vos colonies, vos camps, le palais, le sénat, le Forum : nous ne vous laissons que vos temples 2.

« Princes, notre accusateur est un apostat, et il se confesse athée : il sait lui-même quel titre je pourrais ajouter à ces titres. Symmaque est un homme pieux, dont l'âge, la science et les mœurs sont également respectables. Dans toute cause criminelle, on prend en considération le caractère des témoins ; Symmaque nous excuse ; Hiéroclès nous dénonce : lequel des deux doit être écouté? Auguste, César, Pères conscrits, Peuple romain, daignez me prêter une oreille attentive, je vais reprendre la suite des accusations d'Hiéroclès, et défendre la religion de Jésus-Christ. »

A ce grand nom l'orateur s'arrêta ; tous les chrétiens s'inclinèrent, et la statue de Jupiter trembla sur son autel. Eudore reprit :

« Je ne remonterai point, comme Hiéroclès, jusqu'au berceau du monde pour en venir à la question du moment. Je laisse aux disciples de l'école ce vain étalage de principes odieux, de faits altérés et de déclamations puériles. Il ne s'agit ici ni de

1. On .1 trouvé cela adroit ; cela n'est que juste. (Note de Chateaubriand ) i. Emprunte à Tertullioo : Sola reiiuquimus templa.

la formation du monde, ni de l'origine des sociétés : tout se borne à savoir si l'existence des chrétiens est compatible avec la sûreté de l'État, si leur religion ne blesse ni les mœurs ni les lois, si elle ne s'oppose point à la soumission que l'on doit au chef de l'Empire, en un mot, si la morale et la politique n'ont rien à reprocher au culte de Jésus-Chri>t'. Cependant, je ne puis m'empêcher de vous faire remarquer la singulière opinion d'IIiéroclès touchant les Hébreux.

'( La raison politique de l'établissement de Jérusalem au centre d'un pays stérile était trop profonde pour être aperçue de l'accusateur des chrétiens. Le législateur des Israélites voulait en faire un peuple qui pût résister au temps, conserver le culte du vrai Dieu au milieu de l'idolâtrie universelle et trouver dans ses institutions une force qu'il n'avait point par lui-même : il les enferma donc dans la montagne. Leurs lois et leur religion furent conformes à cet état d'isolement : ils n'eurent qu'un temple, qu'un sacrifice, qu'un livre. Quatre mille ans se sont écoulés et ce peuple existe encore. Hiéroclès, montrez-nous ailleurs un exemple d'une législation aussi miraculeuse dans ses effets, et nous écouterons ensuite vos railleries sur le pays des Hébreux. »

Un signe d'approbation échappé à Dioclétien interrompit le fils de Lasthénès. Insensible aux mouvements oratoires de Symmaque et aux déclamations d'Hiéroclès, l'Empereur fut frappé des raisons politiques présentées par le défenseur des fidèles. Eudore s'était étendu sur ce sujet avec adresse, afin de toucher le génie du prince avant de parler des chrétiens. Le parti modéré du sénat, qui redoulalt Galérius, Publius, préfet de Rome, dévoué à César, mais ennemi d'IIiéroclès, les courtisans, toujours attentifs aux impressions du maître, les chrétiens, dont le sort était encore suspendu, tous s'aperçurent des sentiments favorables de Dioclétien : ils donnèrent de grandes louanges à l'orateur. Les soldats, les centurions, les tribuns, s'étaient laissé toucher à la vue de leur général obligé de défendre sa vie contre les accusations d'un rhéteur;

1. Eudore va droit au but parce qu'il parlo devant un prince politiqin' qui réduit là toute la question. (Noie de Cljatcnuh»riand.)

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cette noLle race d'hommes revient facilement à des opinions généreuses. Tant de raison unie à tant de beauté et de jeunesse avait intéressé la foule toujours passionnée. La douleur de Constantin s'était changée en allégresse; il encourageait son ami par ses gestes et ses regards. Les Anges de lumière, redoublant de zèle autour de l'orateur chrétien, lui donnaient à chaque moment de nouvelles grâces, et prolongeaient les sons de sa voix comme d'harmonieux échos. Lorqu'une neige éclatante tombe de la voûte éthéfée, souvent l'aquilon s'apaise ; les champs, muets, reçoivent avec joie les flocons nombreux qui vont mettre les plantes à l'abri des glaces de l'hiver : ainsi, quand le fils de Lasthénès recommença son discours, l'assemblée fit un profond silence afin de recueillir ces paroles pures qui semblaient descendre du ciel pour prévenir la désolation de la terre i.

« Princes, dit-il, je n'entrerai point dans les preuves de la religion chrétienne : une longue suite de prophéties, toutes vérifiées, des miracles éclatants, des témoins sans nombre, ont depuis longtemps attesté la divinité de celui que nous appelons le Sauveur 2. Sa vertu sublime est reconnue de l'univers ; plusieurs Empereurs romains ^ sans être soumis à -Jésus-Christ, l'ont honoré de leurs hommages ; des philosophes fameux* ont rendu justice à la beauté de sa morale, et Hiéroclès lui-même ne la conteste pas.

« Il serait bien étrange que ceux qui adorent un tel Dieu lussent des monstres dignes du bûcher. Quoi ! Jésus-Christ serait un modèle de douceur, d'humanité, de chasteté, et nous penserions l'honorer par des mystères de cruauté et de débauches ! Même dans le paganisme, célèbre-t-on la fête de Diane par les prostitutions des fêtes de Vénus ? Le chris-

1. L'éloquence d'Ulysso est comparée par Homère, dans l'Iliade, à des flocons de neige; mais la comparaison, comme dit en note Chateaubriand, est d'une tout autre espÈce, et (>résentée sous d'autres rapports.

2. Ce S')iit là U's preuves qui manquent ici et que j'avais développées. J'ai été obligi'de les retraurher; non erat hislocus. (Note de Chateaubriand.)

3. Tibère avait voulu mettre Jésus-Christ au rang des dicu.\ ; Adrieu lui avait ^levédes temples, et Alexandre Sévèife le révérait avec les images des âmes saintes.

4. Cf. la lettre de Pline le Jeune à Trajan en faTeur des chrétiens.

tianisme, dit-on, est sorti de la dernière classe du peuple, et de là les infamies de sou culte. Reprochez donc à cette religion ce qui fait sa beauté et sa gloire. Elle est allée chercher, pour les consoler, des hommes auxquels les hommes ne pensaient point et dont ils détournaient les regards; et vous le lui imputez à crime ! Pense-t-on qu'il n'y a de douleurs que sous la pourpre, et qu'un Dieu consolateur n'est fait que pour les grands et les rois? Loin d'avoir pris la bassesse et la férocité des mœurs du peuple, notre religion a corrigé ces mœurs. Dites : est-il un homme plus patient dans ses maux qu'un vrai chrétien, plus résigné sous un maître, plus fidèle à sa parole, plus ponctuel dans ses devoirs, plus chaste dans SCS habitudes? Nous sommes si éloignés de la barbarie, que nous nous retirons de vos jeux où le sang des hommes est une partie du spectacle. Nous croyons qu'il y a peu de différence entre commettre le meurtre et le voir commettre avec plaisir. Nous avons une telle horreur d'une vie dissolue, que nous évitons vos théâtres comme une école de mauvaises mœurs et une occasion de chute... Mais, en justifiant les chrétiens sur un point, je m'aperçois que je les expose sur un autre. Nous fuyons la société, dit Hiéroclès, nous haïssons les hommes !

« S'il en est ainsi, notre châtiment est juste. Frappez nos têtes; mais auparavant venez reprendre dans nos hôpitaux» les pauvres et les infirmes que vous n'avez point secourus; faites appeler ces femmes romaines qui ont abandonné les fruits de leur honte. Elles croient peut-être qu'ils sont tombés dans ces lieux infâmes, seul asile offert par vos dieux à l'enfance délaissée? Qu'elles viennent reconnaître leurs nouveaunés entre les bras de nos épouses! Le lait d'une clirétienne ne les a point empoisonnés : les mères selon la grâce les rendront, avant de mourir, aux mères selon la nature.

« Quelques-uns de nos mystères, mal entendus et faussement interprétés, ont donné naissance à ces calomnies. Princes, que ne ni'est-il permis de vous dévoiler ces secrets d'innocence et

1. Les chroticns, dit en nolo Chatcauhriand, nvaienl déjà des liôpitaui, el l'al^ gcat des Ajcupes (Cf. page 185, nolo 1) servait à secourir les pauvres.

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de pureté ! Rome se lève, dit Symraaque, et vouf' supplie de lui laisser les divinités de ses pères. Oui, Princes, Rome se lève, mais non pour réclamer des dieux impuissants : elle se lève pour vous demander Jésus-Christ, qui rétablira parmi ses enfants la pudeur, la bonne foi, la probité, la modération et le règne des mœurs.

« Donnez-moi, s'écrie-t-elle, ce Dieu qui a déjà corrigé les « vices de mes lois, ce Dieu qui n'autorise point l'infanticide, « la prostitution du mariage, le spectacle du meurtre des « hommes, ce Dieu qui couvre mon sein des monuments de « sa bienfaisance, ce Dieu qui conserve les lumières des « lettres et des arts, et qui veut abolir l'esclaA'age sur la « terre. Ah! si un jour je devais encore voir les Barbares à « mes portes, ce Dieu, je le sens, pourrait seul me sauver, et « changer ma vieillesse languissante en une immortelle jeu- « nesse. »

« Reste donc à repousser la dernière et la plus effrayante des accusations d'Hiéroclès, si les chrétiens pouvaient s'effrayer de perdre les biens et la vie. Nous sommes, dit notre délateur, des séditieux; nous refusons d'adorer les images de l'Empereur et d'offrir des sacrifices aux dieux pour le Père de la patrie^.

« Les chrétiens des séditieux! Poussés à bout par leurs persécuteurs, et poursuivis comme des bêtes féroces, ils n'ont pas même fait entendre le plus léger murmure ; neuf fois ils ont été massacrés, et, s'humiliant sous la main de Dieu, ils ont laissé l'univers se soulever contre les tyrans. Que Hiéroclès nomme un seul fidèle engagé dans une conspiration contre son prince ! Soldats chrétiens que j'aperçois ici, Sébastien, Pacôme, Victor, dites-nous où vous avez reçu les nobles blessures dont vous êtes couverts? Est-ce dans les émeutes populaires, en assiégeant le palais de vos Empereurs., ou bien en affrontant, pour la gloire de vos Princes, la flèche du Parthe, l'épée du Germain et la hache du Franc? Hélas 1 généreux guerriers, mes compagnons, mes amis, mes frères,

1. C'était là que gisait le mal, et ce qui, en dernier résultat, servnit de préteil» poui- égorger les chrétiens. (Note de Chateaubriand.)

je ne m'inquiète point de mon sort, bien que j'aie quelque raison de regretter à présent la vie*, mais je ne puis m'empêcher de m'attendrir sur votre destinée! Que n'avez-vous choisi un défenseur plus éloquent I J'aurais pu mériter une couronne civique en .vous sauvant des mains des Barbares, et je ne pourrai vous dérober au fer d'un proconsul romain!

« Finissons ce discours. Dioclétien, vous trouverez chez les chrétiens des sujets respectueux, qui vous seront soumis sans bassesse, parce que le principe de leur obéissance vient du Ciel. Ce sont des hommes de vérité : leur langage ne diffère point de leur conduite ; ils ne reçoivent point les bienfaits d'un maître en le maudissant dans leur cœur. Demandez à de tels hommes leur fortune, leur vie, leurs enfants, ils vous les donneront, parce que tout cela vous appartient. Mais voulezvous les forcer à encenser les idoles, ils mourront ! Pardonnez, Prince, à cette liberté chrétienne : l'homme a aussi ses devoirs à remplir envers le Ciel. Si vous exigez de nous des marques de soumission qui blessent ces devoirs sacrés, Hiéroclès peut appeler les bourreaux : nous rendrons à César notre sang qui est à César, et à Dieu notre âme qui est à Dieu. »

ARRIVÉE OE CYSIODOCnE A JÉRUSALEM*

L'aube avait à peine blanchi les cieux, que l'on entendit la voix de l'Arabe conducteur de la troupe : il entonnait le chant du départ de Ia caravane. Aussitôt les pèlerins s'apprêtent, les dromadaires fléchissent les genoux, et reçoivent sur leurs dos voûtés les pesants fardeaux ; les ânes robustes, les cavales légères, portent les voyageurs. Cyniodocée, qui attirait tous les regards, était assise avec sa nourrice sur un chameau orné de tapis, de plumes et de banderoles : Rébecca montra moins de pudeur quand elle se voila la tête en apercevant Isaac t}ui vctiail aii-devaiit d'elle; Uachel parut moins belle aux yeux

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