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LES RUIISES DE SPARTE

Comme j'arrivais à son sommet^ le soleil se levait derrière les monts Ménélaïons. Quel beau spectacle ! mais qu'il était triste! L'Eurotas coulant solitaire sous les débris du pont Babyx, des ruines de toutes parts, et pas un homme parmi ces ruines ! Je restai immobile, dans une espèce .de stupeur, à contempler cette scène. Un mélange d'admiration et de douleur arrêtait mes pas et ma pensée; le silence était profond autour de moi : je voulus du moins faire parler l'écho dans des lieux où la voix humaine ne se faisait plus entendre, et je criai de toute ma force : Léonidas! Aucune ruine ne répéta ce grand nom, et Sparte même sembla l'avoir oublié.

Si des ruines où s'attachent des souvenirs illustres font bien voir la vanité de tout ici-bas, il faut pourtant convenir que les noms qui survivent à des empires et qui immortalisent des temps et des lieux sont quelque chose. Après tout, ne

i. « Si jo disais, lit-on dans la préface de Y Itinéraire, que cet ouvrage n'était point destiné i voir le jour, que je le donne au public à regret et comme malgré moi, je dirais la vérité, et vraisemblablement on ne me croirait pas. Je n'ai point fait un voyage pour l'écrire ; j'avais un autre dessein ; ce dessein, je l'ai rempli dans les .l/ar<yrs. J'allais chercher des images; voilà tout. »

Quoi qu'il en soit, {'Itinéraire, même dans les plus beaux tableaux qu'il nous offre, a quelque <hose de plus simple, de moins apprêté que le Génie du Christianisme ou les Martyrs. « J'ai déclaré, dit Chateaubriand lui-raéme, que je n avais aucune prétention, ni comme savant, ni même comme voyageur. Mon Itinéraire est la course lapide d'un homme qui va voir le ciel, la terre et l'eau, et qui revient à ses foyers avec quelques images nouvelles dans la tète et quelques sentiments de plus dans le cœur. )>

2. Le sommet de la colline sur laquelle s'élevait la citadelle.

dédaignons pas trop la gloire, rien n'est plus beau qu'elle, si ce n'est la vertu. Le comble du bonheur serait de réunir l'une à l'autre dans cette vie : et c'était l'objet de l'unique prière que les Spartiates adressaient aux dieux : Ut pulchra bonis adderent * !

Tout cet emplacement de Lacédémone ^ est inculte : le soleil l'embrase en silence et dévore incessamment le marbre des tombeaux. Quand je vis ce désert, aucune plante n'en décorait les débris, aucun oiseau, aucun insecte ne les animait, hors des millions de lézards qui montaient et descendaient sans bruit le long des murs brûlants. Une douzaine de chevaux à demi sauvages paissaient çà et là une herbe flétrie ; un pâtre cultivait dans un coin du théâtre quelques pastèques ; et à Magoula, qui donne son triste nom à Lacédémone, on remarquait un petit bois de cyprès. Mais ce Magoula même, qui fut autrefois un village turc assez considérable, a péri dans ce champ de mort : ses masures sont tombées, et ce n'est plus qu'une ruine qui annonce des ruines.

Je descendis de la citadelle, et je marchai pendant un quart d'heure pour arriver à l'Eurotas. Je le vis à peu près tel que je l'avais passé deux lieues plus haut sans le connaître : il peut avoir devant Sparte la largeur de la Marne au-dessus de Charenlon. Son lit, presque desséché en été, présente une grève semée de petits cailloux, plantée de roseaux et de lauriersroses, et sur laquelle coulent quelques filets d'une eau fraîche et limpide. Cette eau mq^parut excellente; j'en bus îibondamment, car je mourais de soif...

La vue dont on jouit en marchant le long de l'Eurotas est Inen différente de celle que l'on découvre du sommet à la citadelle. Le fleuve suit un lit tortueux, ei so cache, comme je l'ai dit, parmi des roseaux et des lauriers-roses aussi grands que des arbres ; sur la rive gauche, les monts Ménélaïons,

1. » Le voil'i en plein dans la nature humaine hi'sro'quc et splendiile; voilà la Cbatouuliriaad UTaii* In rôle et le parti pris, avant le Griiie dit Cliri'tliaiiisme. Il pense comme Vauvcnargucs, ce jeune Ancien : « (leliii qui recherche la «loiro par la vertu ue dcmnnile que ce qu'il mérite ». (Sainle-Heuve.)

2. L'espace comiirii, à l'est, entre la cit idellc et l'Luroias.

d'un aspect aride etrougeâtre, forment contraste avec la fraîcheur et la verdure du cours de l'Eurotas. Sur la rive droite le Taygète i déploie son magnifique rideau : tout l'espace compris entre ce rideau et le fleuve est occupé par les collines et les ruines de Sparte ; ces collines et ces ruines ne paraissent point désolées comme lorsqu'on les voit de près : elles semblent au contraire teintes de pourpre, de violet, d'or pâle. Ce ne sont point les prairies et les feuilles d'un vert cru et froid qui font les admirables paysages, ce sont les effets de la lumière. Voilà pourquoi les roches et les bruyères de la baie de Naples seront toujours plus belles que les vallées les plus fertiles de la France et de l'Angleterre.

Ainsi, après des siècles d'oubli, ce fleuve qui vit errer sur ses bords les Lacédémoniens illustrés par Plutarque, ce fleuve, dis-je, s'est peut-être réjoui dans son abandon d'entendre retentir autour de ses rives les pas d'un obscur étranger. C'était le 18 août 1806, à neuf heures du matin, que je fis seul, le long de l'Eurotas, cette promenade qui ne s'effacera jamais de ma mémoire. Si je hais les mœurs des Spartiates, je ne méconnais point la grandeur d'un peuple libre, et je n'ai point foulé sans émotion sa noble poussière. Un seul fait suffît à la gloire de ce peuple : quand Néron visita la Grèce, il n'osa entrer dans Lacédémone. Quel magnifique éloge de cette cité!...

Nous remontâmes le cours de l'Eurotas pendant une heure et demie, au travers des champs, et nous tombâmes dans le chemin de Tripolizza. Joseph et le guide étaient campés de l'autre côté de la rivière, auprès du pont : ils avaient allumé du feu avec des roseaux, en dépit d'Apollon que le gémissement de ces roseaux consolait de la perte de Daphné-. Joseph s'était abondamment pourvu du nécessaire : il avait du sel, de l'huile, des pastèques, du pain et de la viande. 11 prépara un gigot de mouton, comme le compagnon d'Achille, et me le servit sur le coin d'une grande pierre, avec du vin de la vigno d'Ulysse et de l'eau de l'Eurotas. J'avais justement pour trouver

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