Cf. Victor Hugo, Orientales, Grenade
L'Alhambra! l'Alhanibra! palais que les Génies Ont doré comme un rêve et rempli d'harmonies. Forteresse aux créneaux festonnés et croulants, Où l'on entend la nuit de mngiqucs syllabes, Quand la lune, à travers les mille arceaux arabes, Sème les murs de trèfies blancs.
d'une mosquée en ruine, et les échos répétaient ses plaintes. Aben-Hamet écrivit, au clair de la lune, le nom de Blanca sur le marbre de la salle des Deux-Sœurs : il traça ce nom en caractères arabes, afin que le voyageur eût un mystère de plus à deviner dans ce palais des mystères.
« Maure, ces lieux sont cruels, dit Blanca, quittons ces lieux. Le destin de ma vie est fixé pour jamais. Retiens bien ces mots : Musulman, je suis ton amante sans espoir ; chrétien, je suis ton épouse fortunée. »
Aben-Hamet répondit : « Chrétienne, je suis ton esclave désolé ; musulmane, je suis ton époux glorieux. »
Et ces nobles amants sortirent de ce dangereux palais.
L'AMOUR SACRIFIÉ A LHOJO'KUR '
La tête d' Aben-Hamet se pencha dans son sein : il resta debout au milieu de don Carlos, de Lautrec et de Blanca étonnés. Deux torrents de larmes coulèrent de ses yeux sur le -poignard attaché à sa ceinture. « Pardonnez, dit-il ; les hommes, je le sais, ne doivent pas répandre des larmes : désormais les miennes ne couleront plus au dehors, quoiqu'il me reste beaucoup à pleurer; écoutez-moi.
« Blanca, mon amour pour toi égale l'ardeur des vents brûlants de l'Arabie. J'étais A'aincu; je ne pouvais plus vivre sans loi. Hier, la vue de ce chevalier français en prières 2, tes pa-
1. Al>eu-H iiiiet, rappelé h Tunii par la maladie de sa mère, <'change avec Blanca les serments d'un amour éternel. Quand il revient, il trouve auprès de la Jeune fille son frère don Carlos et un prisonnier français, Lautrec. Don Carlus gomme le jeune homme de renoncer à sa .«œur ou de se battre avec lui. Alien- Hamet accepte le duel, désarme son adversaire et lui laisse la vie. Cependant sa passion grandit tous les jours ; il se décide enlin à abjurer le mahométisme, lorsqu'il apprend ijuc dona Blanca est de la maison des Bivars, do ces Hivars qui, après la conquiH- de Grenade, ont envahi les foyers des Ahencerages et donné la mort au père de son père.
2. Dans Tégli^c où Ahen-llamet est entré, il a aperçu I.autrec à genoux, le front respectueusement incliné et le» deux bras croisés sur la poitrine, comme s'il était (ix<' dans cette altitude par l'cfTot d'un enchantement. « Ah ! dit l'Abencerage en lui mémi", ce Jcniie et beau Français, ce guerrier déjà célèbre par «on courage, répand ici son cœur ile»ant le souverain du Ciel comme le plus hundda et lu |ilus obscur des hommes. l'rioas donc aussi le Dieu des chevaliers cl de la gloire. •
rôles dans le cimetière du temple*, m'avaient fait prendre la résolution de connaître ton Dieu, et de t'offrir ma foi. »
Un mouvement de joie de Blanca, et de surprise de don Carlos, interrompit Aben-Hamet; Lautrec cacha son visage dans ses deux mains. Le Maure devina sa pensée, et, secouant la tête avec un sourire déchirant : « Chevalier, dit-il, ne perds pas toute espérance; et toi, Blanca, pleure à jamais sur le dernier Abencerage ! »
Blanca, don Carlos, Lautrec, lèvent tous trois les mains au ciel, et s'écrient : « Le dernier Abencerage ! »
Le silence règne; la crainte, l'espoir, la haine, l'amour, l'étonnement, la jalousie, agitent tous les cœurs; Blanca tombe bientôt à genoux. « Dieu de bonté 1 dit-elle, tu justifies mon choix, je ne pouvais aimer que le descendant des héros. »
« Ma sœur, s'écria don Carlos irrité, songez donc que vous êtes ici devant Lautrec! »
« Don Carlos, dit Aben-Hamet, suspends ta colère; c'est à moi à vous rendre le repos. » Alors s'adressant à Blanca qui s'était assise de nouveau :
(c Houri du ciel, Génie de l'amour et de la beauté, Aben- Hamet sera ton esclave jusqu'à son dernier soupir; mais connais toute l'étendue de son malheur. Le vieillard immolé par ton aïeul en défendant ses foyers était le père de mon père ; apprends encore un secret que je t'ai caché, ou plutôt que tu m'avais fait oublier. Lorsque je vins la première fois visiter cette triste patrie, j'avais surtout pour dessein de chercher quelque fils des Bivars qui pût me rendre compte du sang que ses pères avaient versé. »
« Eh bien! dit Blanca d'une voix douloureuse, mais soutenue par l'accent d'une grande àme, quelle est ta résolution?»
'( La seule qui soit digne de toi, répondit Aben-Hamet : te rendre tes serments, satisfaire par mon éternelle absence et
\. Dans le cimetière de l'église, Blanca a dit à Aben-Hamet : « Tu (roubles toute ma famille ; mon père est accablé de chagrin, parce que je refuse do choisir un époux. Ne t'aperçois-tu pas que ma santé s'altère? Vois cet asile de la mort. Je m'y rcpo-erai bientôt, si tu ne te hâtes de recevoir ma foi au pied de l'autel des chrétiens. »
par ma mort à ce que nous devons l'un et l'autre à l'inimitié de nos dieux, de nos patries et de nos familles. Si jamais mon image s'efîaçait de ton cœur, si le temps, qui détruit tout, emportait de ta mémoire le souvenir d'Abencerage... ce chevalier français... Tu dois ce sacrifice à ton frère. «
Lautrcc se lève avec impétuosité, se jette dans les bras du Maure. « Aben-Hamet! s'écrie-t-il, ne crois pas me vaincre en générosité : je suis Français; Bayard m'arma chevalier; j'ai versé mon sang pour mon roi ; je serai, comme mon parrain et comme mon prince, sans peur et sans reproche. Si tu restes parmi nous, je supplie don Carlos de t'accorder la main de sa sœur; si tu quittes Grenade, jamais un mot de mon amour ne troublera ton amante. Tu n'emporteras point dans ton exil la funeste idée que Lautrec, insensible à ta vertu, cherche à profiter de ton malheur. »
Et le jeune chevalier pressait le Maure sur son sein avec la chaleur et la -savacité d'un Français.
« Chevaliers, dit don Carlos à son tour, je n'attendais pas moins de vos illustres races. Aben-Hamet, à quelle marque puis-je vous reconnaître pour le dernier Abencerage? »
<( A ma conduite, » répondit Aben-Hamet.
u Je l'admire, dit l'Espagnol; mais avant de m'expliquer, montrez-moi queliue signe de votre naissance. »
Aben-Hamet tira de son sein l'anneau héréditaire des Abencerages qu'il portait suspendu à une chaîne d'or.
A ce signe, don Carlos tendit la main au malheureux Aben, Hamet. « Sire chevalier, dit-il, je vous tiens pour prud'homme et véritable fds de rois. Vous m'honorez par vos projets sur ma famille, j'accepte le combat que vous étiez venu secrètement chercher. Si je suis vaincu, tous mes biens, autrefois tous les vôtres, vous seront fidèlement remis. Si vous renoncez au projet de combattre, acceptez à votre tour ce que je vous offre : soyez chrétien et recevez la main de ma sœur, que Lautrcc a demandée pour vous. »
La tentation était grande; mais elle n'était pas au-dessus des forces d'Aben-Hamet. Si l'amour dans toute sa puissance parlait au camr de l'Abencerage, d'une autre part il ne pen-
256 LA VIE ET L'œUVRE DE CHATEAUBRIAND
sait qu'avec épouvante à l'idée d'unir le sang des persécuteurs au sang des persécutés. 11 croyait voir l'ombre de son aïeul sortir du tombeau et lui reprocher cette alliance sacrilège. Transpercé de douleur, Aben-Hamet s'écrie : « Ah ! fautil que je rencontre ici tant d'àmes sublimes *, tant de caractères généreux, pour mieux sentir ce que je perds! Que Blanca prononce; qu'elle dise ce qu'il faut que je fasse pour être plus digne de son amour! »
Blanca s'écrie : « Retourne au désert ! » et elle s'évanouit.
Aben-Hamet se prosterna, adora Blanca encore plus que le ciel, et sortit sans prononcer une seule parole. Dès la nuit même il partit pour Malaga, et s'embarqua sur un vaisseau qui devait toucher à Oran. 11 trouva campée près de cette ville la caravane qui tous les trois ans sort de Maroc, traverse l'Afrique, se rend en Egypte, et rejoint dans l'Yémen la caravane de la Mecque. Aben-Hamet se mit au nombre des pèlerins.
Blanca, dont les jours furent d'abord menacés, revint à la vie. Lautrec, fidèle à la parole qu'il avait donnée à l'Abencerage, s'éloigna, et jamais un mot de son amour ou de sa douleur ne troubla la mélancolie de la fllle du duc de Santa- Fé. Chaque année Blanca allait errer sur les montagnes de Malaga, à l'époque où son amant avait coutume de revenir d'Afrique; elle s'asseyait sur les rochers, regardait la mer, les vaisseaux lointains, et retournait ensuite à Grenade : elle passait le reste de ses jours parmi les ruines de l'Alhambra. Elle ne se plaignait point; elle ne pleurait point; elle ne parlait jamais d'Aben-Hamet : un étranger l'aurait crue heu reuse. Elle resta seule de sa famille. Son père mourut de chagrin, et don Carlos fut tué dans un duel où Lautrec lui servit de second. On n'a jamais su quelle fut la destinée d'Aben-Hamet.
1. Trop iriimes sublimes et des âmes par trop sublimes, — c'est la ciiticiiie qu'on peut faire du Dernier Abencerage. Cf. Avcrtissinnent : « On place souvent dans les tabl''aiix (|uel(|ue personnage difforme pour faire ressortir la beauté des autres : dans cette nouvelle, j'ai voulu peindre trois liommes d'un caractère également élevé... Le caractère de la femme est aussi des.siné dans les mêmes proportions. Il faut au moins que le monde chimérique, quand on s'y transporte, nous dédommage du monde roel. »
Lorsqu'on sort de Tunis par la porte qui conduit aux ruines de Carlhage, on trouve un cimetière : sous un palmier, dans un coin de ce cimetière, on m'a montré un tombeau qu'on appelle le tombeau du dernier Abencerage. 11 n'a rien de remarquable; la pierre sépulcrale en est tout unie : seulement, d'après une coutume des Maures, on a creusé au milieu de cette pierre un léger enfoncement avec le ciseau. L'eau de la pluie se rassemble au fond de cette coupe funèbre, et sert, dans un climat brûlant, à désaltérer l'oiseau du ciel.