LES HISTORIENS VENGEURS
Il y a des genres de littérature qui semblent appartenir à certaines époques de la société : ainsi, la poésie convient plus particulièrement à l'enfance des peuples, et l'histoire à leur vieillesse. La simplicité des mœurs pastorales ou la grandeur des mœurs héroïques veulent être chantées sur la lyre d'Homère ; la raison et la corruption des nations civilisées demandent le pinceau de Thucydide. Cependant, la Muse a souvent retracé les crimes des hoimpes; mais il y a quelque chose de si beau dans le langage du poète, que les crimes mêmes en paraissent embellis : l'historien seul peut les peindre sans en affaiblir l'horreur. Lorsque, dans le silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur, lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère. Tacite est déjà né dans l'empire; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde. Bientôt toutes les fausses vertus seront démasquées par l'auteur des Annales; bientôt il ne fera voir, dans le tyran déifié, que l'histrion, l'incendiaire et le parricide : semblable à ces premiers chrétiens d'Egypte qui, au péril de leurs jours, pénétraient dans
1. Ce morceau est tiré d'un article paru dans le Mercure du i juillet 1807, sur le Voyage en Espagne de M. de Laborde.
les temples de l'idolâtrie, saisissaient au fond d'un sanctuaire ténébreux la divinité que le Crime offrait à l'encens de la Peur, et traînaient à la lumière du soleil, au lieu d'un dieu, quelque monstre horrible i.
Mais si le rôle de l'historien est beau, il est souvent dangereux. 11 ne suffît pas toujours, pour peindre les actions des hommes, de se sentir une âme élevée, une imagination forte, un esprit fin et juste, un cœur compatissant et sincère : il faut encore trouver en soi un caractère intrépide; il faut être préparé à tous les malheurs, et avoir fait d'avance la sacrifice de son repos et de sa vie.
1. L'allusion à iNapoléon était assez claire. « V'oilà, dit Chateaubriand en note, l'article qui fit supprimer le Mercure et attira une persécution violente à l'auteur. » Et dans sa préface des Mélanges littéraires : « Bonaparte, écrit-il, menaça de me faire sabrer sur les marches de son palais ; ce furent ses expressions. »
Cf., dans U's Mémoires d'outre-iombe:" La satisfaction que j'éprouve aujourd'hui de ce que je fis alors me garantit que 1 1 conscience u'est point une chimère. Plus content que tous ces potentats, que toutes ces nations tombées aux pieds de ce glorieux sold.it, je relis avec un orgueil pardonnable cette page qui m'est restée comme mon seul bien et que je ne dois qu'à moi. En 1807, le cœur encore ému du meurtre que je viens de raconter (le meurtre du duc d'Enghien), j'écrivais ces lignes; elles firent supprimer le Mercure et exposèrent de nouveau ma liberté. » El plus loin : " Si Napoléon en avait fini avec les rois, il n'en av.nit pas fini avec moi. Mon article, tombant au milieu de ses prospérités et de ses merveilles, remua la l'rance... Il faut avoir vécu à cette époque pour se faire une idée de l'effet produit par une voix retentissant seule dans le silence du monde. ■
SUR BOiXAPAUTE *■
Lorsque Dieu envoie sur la terre les exécuteurs des châtiments célestes, tout est aplani devant eux : ils ont des succès extraordinaires avec des talents médiocres. Nés au milieu des discordes civiles, ces exterminateurs tirent leurs principales forces des maux qui les ont enfantés, et de la terreur qu'inspire le souvenir de ces maux : ils obtiennent ainsi la soumission du peuple, au nom des calamités dont ils sont sortis. 11 leur est donné de corrompre et d'avilir, d'anéantir l'honneur, de dégrader les âmes, de souiller tout ce qu'ils touchent, de tout vouloir et de tout oser, de régner par le
) . Morceau tiré de la brochure intitulée De Buonaparte, que Chateaubriand publia en 1814. Par cette brochure, Chateaubriand, comme le dit Sainte-Beuve {Lundis, II), entra dans sa carrière nouvelle l'épée à la main ainsi qu'un vainqueur forcené, et du premier jour il embrasa la Restauration de toute sa haine contre le ri>gime qui tombait. « Louis XVIII déclara, écrit-il lui-même, que ma brochure lui avait plus proûté qu'une armée de cent mille hommes. »
Chateaubriand, excessif ici dans sa violence explosive, n'a pas toujours traité Napoléon avec autant de dureté. « Plusieurs fois, dit-il ailleurs {Préface générale de l'édition de i82P), Bonaparte me menaça de sa colère et de sa puissance, et cependant il était entraîné par un secret penchant vers moi, comme je ressentais une involontaire admiration de ce qu'il y avait de grand en lui. » Et, dan» les Mémoires : i< Mon admiration pour Bonaparte a toujours clé grande et sincère, alors .Toème que j attaquai Napoléon avec le plus de vivacité. »
Cf., dans les Mémoires d'oiUre-tombe : « Je ne cessais de m'occuper de ma brochure; je la préparais comme un remède lorsque le moment de l'anarchie viendrait à éclater. Ce n'est pas ainsi que nous écrivons aujourd'hui, bien à l'aise, n'ayant à redouter que la guerre du leuillctou. La nuit, je m'enfermais à clef; je mettait mes paperasses sous mon oreiller, deux pistolets chargés sur ma table, » etc.
mensonge, l'impiété et l'épouvante, de parler tous les langages, de fasciner tous les yeux, de tromper jusqu'à la raison, de se faire passer pour de vastes génies, lorsqu'ils ne sont que des scélérats vulgaires, car l'excellence en tout ne peut être séparée de la vertu : traînant après eux les nations séduites, triomphant par la multitude, déshonorés par cent victoires, la torche à la main, les pieds dans le sang, ils vont au bout de la terre comme des hommes ivres, poussés par Dieu qu'ils méconnaissent.
Lorsque la Providence au contraire veut sauver un Empire et non le punir, lorsqu'elle emploie ses serviteurs et non ses fléaux, qu'elle destine aux hommes dont elle se sert une gloire honorable, et non une abominable renommée, loin de leur rendre la route facile comme à Buonaparte, elle leur oppose des obstacles dignes de leurs vertus. C'est ainsi que l'on peut toujours distinguer le tyran du libérateur, le ravageur des peuples du grand capitaine, l'homme envoyé pour détruire, et l'homme venu pour réparer. Celui-là est maître de tout, et se sert pour réussir de moyens immenses ; celui-ci n'est maître de rien, et n'a entre les mains que les plus faibles ressources : il est aisé de reconnaître aux premiers traits et le caractère et la mission du dévastateur de la France.
Buonaparte est un faux grand homme : la magnanimité, qui fait les héros et les véritables rois, lui manque. De là vient qu'on ne cite pas de lui un seul de ces mots qui annoncent Alexandre et César, Henri IV et Louis XIV. La nature le forma sans entrailles. Sa tête assez vaste est l'empire des ténèbres et de la confusion. Toutes les idées, môme celles du bien, peuvent y entrer, mais elles en sortent aussitôt. -Le trait distinctif de son caractère est une obstination invincible, une volonté de fer, mais seulement pour l'injustice, l'oppression, les systèmes extravagants; car il abandomio facilement les projets qui pourraient être favorables à la morale, à l'ordre et à la vertu. L'imagination le domine, et la raison ne le règle l)oint. Ses desseins ne sont point le fruit de quebjue chose de profond et de réfléchi, mais l'elîet d'un mouvement subit et d'une résolution soudaine. Il a quelque chose de l'hislrion ot
2oiJ LA VIE ET L ŒUVRE DE CHATEAUBRIAND
du comédien^ ; il joue tout, jusqu'aux passions qu'il n'a pas. Toujours sur un tliéàtre, au Caire, c'est un renégat qui se vante d'avoir détruit la papauté ; à Paris, c'est le restaurateur de la religion chrétienne : tantôt inspiré, tantôt philosophe, ses scènes sont préparées d'avance ; un souverain qui a pu prendre des leçons ^, afin de paraître dans une attitude royale, est jugé pour la postérité. Jaloux de paraître original, il n'est presque jamais qu'imitateur ; mais ses imitations sont si grossières, qu'elles rappellent à l'instant l'objet ou l'action qu'il copie; il essaye toujours de dire ce qu'il croit un grand mot, ou de faire ce qu'il présume une grande chose. Affectant l'universalité du g.éuie, il parle de finances et de spectacles, de guerre et de modes, règle le sort des rois et celui d'un commis à la barrière, date du Kremlin un règlement sur les théâtres, et le jour d'une bataille fait arrêter quelques femmes à Paris. Enfant de notre Révolution, il a des ressemblances frappantes avec sa mère : intempérance de langage, goût de la basse littérature, passion d'écrire dans les journaux. Sous le masque de César et d'Alexandre, on aperçoit l'homme de peu, et l'enfant de petite famille. 11 méprise souverainement les hommes, parce qu'il les juge d'après lui. Sa maxime est qu'ils ne font rien que par intérêt, que la probité même n'est qu'un calcul. De là le système de fusion qui faisait la base de son gouvernement : employant également le méchant et l'honnête homme, mêlant à dessein le vice et la vertu, et prenant toujours soin de vous placer en opposition à vos principes. Son grand plaisir était de déshonorer la vertu, de souiller les réputations : il ne vous touchait que pour vous Uétrir. Quand il vous avait fait tomber, vous deveniez son homme, selon son expression; vous lui apparteûiez par droit de honte ; il vous en aimait un peu moins, et vous en méprisait un peu plus...
Lorsque Huonaparte chassa le Directoire, il lui adressa ce discours :
1 . Cf. dans la Canne de jonc, d'Alfred de Vigny (Servitude et grandeur militaire), la scène entre le jiape et l'empereur. Commediantel... Tragediantel