SUR SHAKESPEARE
J'ai mesuré autrefois i Shakespeare avec la lunette classique; instrument excellent pour apercevoir les ornements de bon ou de mauvais goût, les détails parfaits ou imparfaits, mais microscope inapplicable à l'observation de l'ensemble, le foyer de la lentille ne portant que sur un point et n'embrassant pas la surface entière. Dante, aujourd'hui l'objet d'une de mes plus hautes admirations, s'offrit à mes yeux dans la même perspective raccourcie. Je voulais trouver une épopée selon les règles dans une épopée libre qui renferme l'histoire des idées, des connaissances, des croyances, des hommes et des événements de toute une époque ; monument semblable à ces cathédrales empreintes du génie des vieux âges, où l'élégance et la variété des détails égalent la grandeur et la majesté de l'ensemble...
Toutefois, si jadis on resta trop en deçà du romanti(iue, maintenant on a passé le but ; chose ordinaire à icsprit français, qui sautille du blanc au noir comme le cavalier au jeu d'échecs. Le pis est que notre enthousiasme actuel pour Shakespeare est moins excité par ses clartés que par ses taches; nous applaudissons en lui ce que nous sifflerions ailleurs.
Pensez-vous que les achqilos soient ravis des traits do l'assion de Roméo t>t Juliillf .* Il s'agit l)ien de cela! Vous u'uvcx
» Uiins un article de 1801. Cf. Mélanun litl(<r., \>. 3i5, é.lit. KurMO
donc pas entendu Mercutio comparer Roméo à un harerg saur sans ses œufs ?
Without his roe, like a drieed herring.
Pierre n'a-t-il pas dit aux musiciens : « Je ne vous apporterai pas des croches, je ferai de vous un ré, je ferai de vous un fa; notez-moi bien. »
I will carry no crotchets : FUI re you, ïill fa you; do you note ?ne.
Pauvres gens qui ne sentez pas ce qu'il y a de merveilleux dans ce dialogue : la nature elle-même prise sur le fait I Quelle simplicité ! quel naturel ! quelle franchise I quel contraste comme dans la vie ! quel rapprocliement de tous les langages, de toutes les scènes, de tous les rangs de la société I
Et toi, Shakespeare, je te suppose revenant au monde et je m'amuse de la colère où te mettraient tes faux adorateurs. Tu t'indignerais du culte rendu à tes trivialités dont tu serais le premier à rougir, bien qu'elles ne fussent pas de toi, mais de ton siècle ; tu déclarerais incapables de sentir tes beautés des hommes capables de se passionner pour tes défauts, capables surtout de les imiter de sang-froid, au milieu des mœurs nouvelles.
Voltaire flt connaître Shakespeare à la France. Le jugement qu'il porta d'abord du tragique anglais fut, comme la plupart de ses premiers jugements, plein de mesure, de goût et d'impartialité. 11 écrivait à lord Bolingbroke vers 1730 :
« Avec quel plaisir n'ai-je pas vu à Londres votre tragédie de Jules César qui, depuis cent cinquante années, fait les délices de votre nation I »
Il dit ailleurs :
« Shakespeare créa le théâtre anglais. Il avait un génie plein de force et de fécondité, de naturel et de sublime, sans la moindre étincelle de bon goût et sans la moindre connaissance des règles. Je vais vous dire une chose hasardée, mais vraie : c'est que le mérite de cet auteur a perdu le théâtre anglais. Il y a de si belles scènes, des morceaux si grands ot li terribles répandus dans ses farces monstrueuses qu'on
appelle tragédies, que ces pièces ont toujours été jouées avec un grand succès. »
Telles furent les premières opinions de Voltaire sur Shakespeare ; mais lorsqu'on eut voulu faire passer ce génie pour un modèle de perfection, lorsqu'on ne rougit point d'abaisser devant lui les chefs-d'œuvre de la scène grecque et française, alors l'auteur de Mérope sentit le danger. Il vit qu'en révélant des beautés, il avait séduit des hommes qui, comme lui, ne sauraient pas séparer l'alliage de l'or. Il voulut revenir sur ses pas ; il attaqua l'idole par lui-même encensée; il était trop tard, et en vain il se repentit d'avoir ouvert la porte à ta médiocrité, déifié le sauvage ivre, placé le monstre sur V autel.
Irons-nous plus loin dans notre engouement que nos voisins eux-mêmes? En théorie, admirateurs sans réserve de Shakespeare, leur zèle en pratique est beaucoup plus circonspect : pourquoi ne jouent-ils pas t«ut entier l'œuvre du dieu? par quelle audace ont-ils resserre, rogné, altéré, transposé des scènes d'Hamlet, de Macbeth, d'Othello, du Marchand de Venise, de Richard III, etc.? pourquoi ces sacrilèges ont-ils été commis par les hommes les plus éclairés des trois royaumes?
Écoutons Johnson, le grand admirateur de Shakespeare, le restaurateur de sa gloire : « Shakespeare avec ses qualités a des défauts, et des défauts capables d'obscurcir et d'engourdir tout autre mérite que le sien... »
Sommes-nous meilleurs juges d'un auteur anglais que le célèbre critique Johnson ? Et néanmoins, si nous venions dire maintenant en France des choses aussi crues, ne serions-nous pas lapidés? Le malin aristarque n'aurait-il pas raison, quand il soupçonne cortiiins enthousiastes de caresser leurs propres difformités sur les bosses de Shakespeare?...
Shakespeare joue ensemble, et au môme moment, la tragédie dans le palais, la comédie à la porte ; il ne peint pas une classe particulière d'individus; il mêle, comme dans le monde réel, le roi et l'esclave, h-, patricien ot le plébéien, le guerrier et le laboureur, l'homme illustre et l'homme ij-Mioré; il ne distingue pas les genres : il no sépare pas le noble de d'ignoble, le sérieux du bonlTon, le triste du gai, le rire des
larmes, la joie de la douleur, le bieu du mal. Il met en meuve* ment la société entière, ainsi qu'il déroule en entier la vie d'un homme. Le poète semble persuadé que notre existence n'est pas renfermée dans un seul jour, qu'il y a unité du berceau à la tombe : quand il tient une jeune tête, s'il ne l'abat pas, il ne vous la rendra que blanchie ; le temps lui à remis ses pouvoirs.
Mais cette universalité de Shakespeare a, par l'autorité de l'exemple et l'abus de l'imitation, servi à corrompre l'art; elle a fondé l'erreur sur laquelle s'est malheureusement établie la nouvelle école dramatique. Si, pour atteindre la hauteur de l'art tragique, il suffit d'entasser des scènes disparates sans suite et sans liaison, de brasser ensemble le burlesque et le pathétique, de placer le porteur d'eau auprès du monarque, la marchande d'herbes auprès de la reine : qui ne peut raisonnablement se flatter d'être le rival des plus grands maîtres ? Quiconque se voudra donner la peine de retracer les accidents d'une de ses journées, ses conversations avec des hommes de rangs divers, les objets variés qui ont passé sous ses yeux, le bal et le convoi, le festin du riche et la détresse du pauvre, quiconque aura écrit d'heure en heure son journal aura fait un drame à la manière du poète anglais i.
Persuadons-nous qu'écrire est un art; que cet art a des genres; que chaque genre a des règles. Les genres et les règles ne sont point arbitraires; ils sont nés de la nature môme : l'art a seulement séparé ce que la nature a confondu ; il a choisi les plus beaux traits sans s'écarter de la ressemblance du modèle. La perfection ne détruit point la vérité : Racine, dans toute l'excellence de son art, est plus naturel que Shakespeare, comme VApollo7i, dans toute sa divinité, a plus les formes humaines qu'un colosse égyptien.
La liberté qu'on se donne de tout dire et de tout représenter, le fracas de la scène, la multitude des personnages, imposent,
I. Cf., ilans les Mémoires d'outre- tombe : « Shakespeare est au nombre Jes cinq ou six écrivains qui ont suffi aux besoins et à l'aliment de la peuséc; ces génics-mèros seiiil)lcnl avoir enfanté et allaité tous les autres... On renie souvent ces maîtres suprêmes..., mais on se début en vain contre leur joug... Leurs œuvres soat les mines ou les entrailles de l'esprit huni:<iu. »
mais ont au fond peu de valeur : ce sont liberté et jeu d'enfants. Rien de plus facile que de captiver l'attention et d'amuser par un conte; pas de petite fille qui, sur ce point, n'en remontre aux plus habiles. Croyez-vous qu'il n'eût pas été aisé à Racine de réduire en action les choses que son goût lui a fait rejeter en récit? Dans Phèdre, la femme de Thésée eût attenté, sous les yeux du parterre, à la pudeur d'Hippolyte ; au lieu du beau récit de Théramène, on aurait eu les chevaux de Franconi et un terrible monstre de carton; dans Britannicus, Néron, au moyen de quelque stratagème de coulisse, eût violé Junie sous les yeux des spectateurs; dans Bajazet, on eût ru le combat de ce frère du sultan contre les eunuques; ainsi du reste. Racine n'a retranché de ses chefs-d'œuvre que ce que des esprits ordinaires y auraient pu mettre. Le plus méchant drame peut faire pleurer mille fois davantage que la plus sublime tragédie. Les vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie, les larmes qui tombent au son de la lyre d'Orphée; il faut qu'il s'y mêle autant l'admiration que de douleur i : les anciens donnaient aux Furies mêmes un beau visage, parce qu'il y a une beauté morale dans le remords.
Cet amour du laid qui nous a saisis, cette horreur de l'idéal, cette passion pour les bancroches, les culs-de-jatte, les borgnes, les moricauds, les édentés ; cette tendresse pour les verrues, les rides, les escarres, les formes triviales, sales, communes, sont une dépravation de l'esprit ; elle ne nous est pas donnée par cette nature dont on parle tant. Lors même que nous aimons une certaine laideur, c'est que nous y trouvons une certaine beauté. Nous préférons naturellement une belle femme à une femme laide, une rose à un chardon, la baie de Naples à la plaine de Montrouge, le Parthénon à un toit à porc : il en est de môme au figuré et au moral. Arrière donc cette école miimaliaéc et maléiiaUsée qui nous mènerait, dans refligie de l'objet, à préférer noire visage moulé avec tous ses tléfauts j)ar une machine, à notre ressemblance produite par le pinceau de Raphaël.