‹ Lectures choisiesChapitre 138 sur 145 · MISERE DU COEUR HUMAIN · texte numérisé non relu

MISERE DU COEUR HUMAIN

Mais peut-être qu'une correspondance particulière entre deux personnes qui se sont aimées offre encore quelque chose do plus triste * : car ce ne sont plus les hommes, c'est Vhomme que l'on voit.

D'abord les lettres sont longues, vives, multipliées; le jour n'y suffît pas : on écrit au coucher du soleil ; on trace quelques mots au clair de la lune, chargeant sa lumière chaste, silencieuse, discrète, de couvrir de sa pudeur mille désirs. On s'est quitté à l'aube ; à l'aube on épie la première clarté pour écrire ce que l'on croit avoir oublié de dire. Mille serments couvrent le papier, où se reflètent les roses de l'aurore ; mille baisers sont déposés sur les mots qui semblent naître du premier regard du soleil : pas une idée, une image, une rêverie, un accident, une inquiétude qui n'ait sa lettre.

Voici qu'un matin quelque chose de presque insensible se glisse sur la beauté de cette passion, comme une première ride sur le front d'une femme adorée. Le souffle et le parfum de l'amour expirent dans ces pages de la jeunesse, comme une brise le soir s'endort sur des fleurs : on s'en aperçoit, et l'on ne veut pas se l'avouer. Les lettres s'abrègent, diminuent en nombre, se remplissent de nouvelles, de descriptions, de choses étrangères; quelques-unes ont retardé, mais on en est moins inquiet; sûr d'aimer et d'être aimé, on est devenu rai-

1. F'ius iriste que la longue correspondance il'un homme qui, comme Voltaire, toit passer et périr autour de lui un siècle presque entier.

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