AUX INFORTUNES
Ce chapitre n'est pas écrit pour tous les lecteurs; plusieurs peuvent le passer sans interrompre le fil de cet ouvrage - : il est adressé à la classe des malheureux; j'ai tâché de l'écrire dans leur langue, qu'il y a longtemps que j'étudie
Examinons si on ne peut tirer quelques règles de conduite dans le malheur. J'en sais trois :
1. Voilà, certes, uq des plus étranges cliupitres de tout Touvrage, et peut-être un des morceaux les plus extraordinaires qui soient jamais échappés à la plume d'un écrivain : c'est une sorte d'orgie noire d'uu cœur blessé, d'un esprit malade, d'une imagination qui reproduit les fantômes dont el'o est obsédée; c'est du Rousseau, c'est du René, c'est du dégoût de tout, de l'ennui de tout. L'autour s'y montre royaliste par dôscspuii- de ne poinoir être républicain, jugeant la république impossible; il déduit hardiment les causes d'une Révolution devenue, selon lui, inévitable ; et il attaque en même temps avec la même har liesse cette Révolution. Ne trouvant rien ni dans le passé ni dans le présent qui puisse le sati.-^faire, il en conclut qu'un gruvernement quelconque est un mal ; que la liberté civile (il veut dire politique) n'existe point; que tout se réduit à l'indépendance individuelle, d'où il part pour vous proposer de vous faire sauvage. 11 ne sait comment exprimer ce qu'il sent; il crée une langue nouvelle, il invente les mots les plus barbares, el détourne d'autres mois de leur acception naturelle. Assis sur le trépied, il est tourmenté par un mauvais génie : une seule chose lui reste au milieu de ce délire, le seutimeut religieux.
J'avais entrepris de réfuter phrase à phrase ce chapitre, mais la plume m'est bientôt tombée des mains. Il m'a été impossible de me suivre moi-même à travers ce chaos : la folie des idées, la contradiction des sentiments, la fausseté des raisonnements, le néologisme, réduisaient tout mon commentaire à'des exclamations de douleur ou de pitié. J'ai donc pensé qu'il valait mieux nie condamner tout à la fois à la fin Je ce chapitre, et faire, la corde au cou, amende honorable au hou sens. Mais, cette exécution achevée, je dois dire aussi, avec la même impartialité, qu'il y a dans ce chapitre insensé une inspiration, de quelque nalurc qu'elle soif, qu'où ne retrouve dans aucune autre partie de mes ouvrages.
(Note postérieure de Chateaubriand.)
2. On n'interrompt point le Ql d'un ouvrage, on le rompt. Langue à part, cette phrase condamne tout le chapitre. (Note postérieure de Chateaubriand.)
Un (les plus grands défauts de VEssai, c'en est la dilTusioa et l'incohércnec, lo manque total do plan, de teneur, d'unité.
Un misérable est un objet de curiosité pour les hommes. On l'examine, on aime à toucher la corde des angoisses, pour jouir du plaisir d'étudier son cœur au moment de la convulsion de la douleur, comme ces chirurgiens qui suspendent des animaux dans des tourments, afin d'épier la circulation du sang et le jeu des organes. La première règle est donc de cacher ses pleurs. Qui peut s'intéresser au récit de nos maux? Les uns les écoutent sans les entendre, les autres avec ennui, tous avec malignité. La prospérité est une statue d'or dont les oreilles ressemblent à ces cavernes sonores décrites par quelques voyageurs : le plus léger soupir s'y grossit en un son épouvantable.
La seconde règle, qui découle de la première, consiste à s'isoler entièrement. 11 faut éviter la société lorsqu'on souffre, parce qu'elle est l'ennemie naturelle du malheureux; sa maxime est : infortuné — coupable.. Je suis si convaincu de cette vérité sociale, que je ne passe guère dans les rues sans baisser la lête.
Troisième règle : Fierté intraitable. L'orgueil est la vertu du malheur. Plus la fortune nous abaisse, plus il faut nous élever, si nous voulons sauver notre caractère. Il faut se ressouvenir que partout on honore l'habit et non l'homme. Peu importe que vous soyez un fripon, si vous êtes riche; un honnête homme, si vous êtes pauvre. Les positions relatives font dans la société l'estime, la considération, la vertu. Comme il n'y a rien d'intrinsèque dans la naissance, vous fûtes roi à Syracuse, et vous devenez particulier malheureux à Corinthe '. Dans la première position, vous devez mépriser ce que vous êtes; dans la seconde, vous enorgueillir de ce que vous avez été; non qu'au fond vous ne sachiez à quoi vous en tenir sur ce frivole avantage, mais pour vous en servir comme d'un bouclier contre le mépris attaché à l'infortune. On se familiarise aisément avec le malheureux; et il se trouve sans cesse dans la dure nécessité de se rappeler sa dignité d'homme, s'il ne veut (|uc les aufres l'oublieut.