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I. Allusiuu à Denys le Tyran

14 LA VIE ET L œUVRE DE CHATEAUBRIAND

Enlin vient une grande question sur le sujet de ce chapitre : que faut-il faire pour soulager ses chagrins? Voici la pierre philo sophaie.

D'abord la nature du malheur n'étant pas parfaitement conaue, cette question reste pour ainsi dire insoluble. Lorsqu'on ne sait où gît le siège du mal, où peut-on appliquer le remède?

Plusieurs philosophes anciens et modernes ont écrit sur ce sujet. Les uns nous proposent la lecture, les autres la vertu, le courage. C'est le médecin qui dit au patient : Portez-vous bien.

Un livre vraiment utile au misérable, parce qu'on y trouve la pitié, la tolérance, la douce indulgence, l'espérance plus douce encore, qui composent le seul baume des blessures de l'âme, ce sont les Évangiles. Leur divin Auteur ne s'arrête point à prêcher vainement les infortunés, il fait plus : il bénit leurs larmes, et boit avec eux le calice jusqu'à la lie^.

Il n'y a point de panacée universelle pour le chagrin, il en faudrait autant que d'individus. D'ailleurs la raison trop dure ne fait qu'aigrir celui qui souffre, comme la garde maladroite qui, en tournant l'agonisant dans son lit pour le mettre plus à son aise, ne fait que le torturer. Il ne faut rien moins que la main d'un ami pour panser les plaies du cœur, et pour vous aider à soulever doucement la pierre de la tombe.

Mais, si nous ignorons comment le malheur agit, nous savons du moins en quoi il consiste : en une privation. Que celle-ci varie à l'infini, que l'un regrette un trône, l'autre une fortune, un troisième une place, un quatrième un abus; n'im-

1. Dans sa préface de 1826, Chateaubriand cite cette phrase pour se défendre d'avoir Jamais été iuctéilulc. « £a lisant atteutivenient l'Essai, ajoutp-t-il. on sent partout que la nature religieuse est au foud et que l'incrédulité n'est qu'à la surlacc. »

(1 l'époque où il écrivit VEssai, Chateaubriand était aussi peu croyant que possible, et louvi'age tout entier en fait foi. L'exemplaire sur lequel il a écrit des notes coiifiilciitielles nous le montre uon seulement anticliri'^tien, mais fataliste et athée. S^iinte-lieuve, citant quelques passages où Cliatouubriunil déclare ne pas vouloir qu'on luiiie l'édifice du Chrisliainsme social, ajoute que c'est par là que l'auteur de l'Essai se prépare et se dispose à ce qu'il sera bientôt daus le Génie du Christianisme. « Voilà, dit-il, le lien réel et comme le pont entre le;' deux ouvrages qui semblent d'abord contrailiiloires. >■ Le vrai lion me paraît être plutôt daus le pessimisme mémo di: Cliatiaubrian.l : il semble qu'un jeune liommr si duulonreuseiiicnt sceptique ne doive vas rcjrimber, quand le moment sera venu, contre les aiguillons d« \i ^l'àce.

porte, l'effet reste le même pour tous. M*** me disait : Je ne vois qu'une infortune réelle : celle de manquer de pain*. Quand un homme a la vie, l'habit, une chambre et du feu, les autres maux s'évanouissent. Le manque du nécessaire absolu est une chose affreuse, parce que l'inquiétude du lendemain empoisonne le présent. M*** avait raison, mais cela ne tranche pas la question.

Car que faudrait-il faire pour se procurer ce premier besoin? Travailler, répondent ceux qui n'entendent rien au cœur de l'homme. Nous supportons l'adversité non d'après tel ou tel principe, mais selon notre éducation, nos goûts, notre caractère, et surtout notre génie. Celui-ci, s'il peut gagner passablement sa vie par une occupation quelconque, s'apercevra à peine qu'il a changé de condition ^ ; tandis que celui-là, d'un ordre supérieur, regardera comme le plus grand des maux de se voir obligé de renoncer aux facultés de son âme, de faire sa compagnie de manœuvres, dont les idées sont confinées autour du bloc qu'ils scient, ou de passer ses jours, dans l'âge de la raison et de la pensée, à faire répéter des mots aux stupides enfants de son voisin. Un pareil homme aimera mieux mourir de faim que de se procurer à un tel prix les besoins de la vie. Ce n'est donc pas chose si aisée que d'associer le nécessaire et le bonheur : tout le monde n'entendra pas ceci.

Ainsi nous ne sommes pas juges compétents du bon et du mauvais pour les autres : il ne s'agit pas de l'apparence, mais de la réalité.

Je m'imagine que les malheureux qui lisent ce chapitre le parcourent avec cette avidité inquiète que j'ai souvent ])ortée moi-môme dans la lecture dos moralistes, à l'article des misères humaines, croyant y trouver quelque soulagement. Je

1. Dans sou si'Jour ù Londres ot tandis qu'il composait son Basai, (^hatcuubt'iiiuJ CODDul plus d'uuc fois les preinici'us imgois^os tic la fiiini. « Je ni&chais de l'Iierbo et (lu pnplei'. IJuaiiil je passiiis rlovant des boutiques do boubingors, mnn tuunnont était lioi'i'ilil'-. Par une rude soirée d'Iiiver, je ri's'tui deux lieures planté drvaul un magasin dr fruits secs et de viandes rumoes, avalant des yeux tout ce que je voyais, n (Mi'in. d'o'itrc-tomhp..)

2." Mes com|iagnuns avairnt tons des occupations : les uns s'étaient mis dans le commerce du charbon, les autres faisaient aven leurs femmes de-; ohapuaux A% paille, les autres eusuiguaicnt le français, qu'ils do savaient pas. » (Ibid.)

m'imagine encore que, trompés comme moi, ils me disent : Vous ne nous apprenez rien; vous ne nous donnez aucun moyen d'adoucir nos peines; au contraire, vous .prouvez trop qu'il n'en existe point. 0 mes compagnons d'infortune! votre reproche est juste : je voudrais pouvoir sécher vos larmes, mais il vous faut implorer le secours d'une main plus puissante que celle des hommes. Cependant ne vous laissez point abattre ; on trouve encore quelques douceurs parmi beaucoup de calamités. Essayerai-je de montrer le parti qu'on peut tirer de la condition la plus misérable? Peut-être en recueillerezvousplus de profit que de toute l'enflure d'un discours stoïque.

Un infortuné* parmi les enfants de la prospérité ressemble à un gueux qui se promène en guenilles au milieu d'une société brillante : chacun le regarde et le fuit. Il doit donc éviter les jardins publics, le fracas, le grand jour; le plus souvent môme il ne sortira que la nuit. Lorsque la brune commence à confondre les objets, notre infortuné s'aventure hors de sa retraite, et, traversant en hâte les lieux fréquentés, il gagne quelque chemin solitaire, où ilpuisse errer en liberté. Un jour il va s'asseoir au sommet d'une colline qui domine la ville et commande une vaste contrée; il contemple les feux qui brillent dans l'étendue du paysage obscur, sous tous ces toits habités. Ici, il voit éclater le réverbère à la porte de cet hôtel, dont les habitants, plongés dans les plaisirs, ignorent qu'il est un misérable, occupé seul à regarder de loin la lumière de leurs fêtes : lui qui eut aussi des fêtes et des amis! Il ramène ensuite ses regards sur quelque petit rayon tremblant dans une pauvre maison écartée du faubourg, et il se dit : Là, j'ai des frères 2.

Une autre fois, par un clair de lune, il se place en embus-

1. « L'Essai, cet immense amas de matières premiôres, nous révèle chez l'auteur une faculté de sensibilité et une puissiince de souffrir qui subira bien des modifications par la suite et bien des altér:itions. Qu'on lise le chapitre intitulé Aux Infortuiu's ; au milieu de qui'l(iuos formes déclamatoires et qui n'offensent que le goût, ou y sent une profonde commisi^ration, une synipatliie vive et active pour ceux qui souffrent. « (Sainte-Beuve.)

2. Smus forme indirecte, c'est sa propre vie en Angleterre que Chateaubriand nous raconte, avec les [dus humbles consolations de celte vie misérable. Il y a, dirait Saiulc-Ceuve, du Joseph Delormc dans ce Chateaubriand primitif.

cade sur un grand chemin, pour jouir encore à la dérobée de la vue des hommes, sans être distingué d'eux, de peur qu'en apercevant un malheureux ils ne s'écrient, comme les gardes du docteur anglais, dans la Chaumière indienne /Un Paria! un Paria !

Mais le but favori de ses courses sera peut-être un bois de sapins, planté à quelque deux milles de la ville. Là il a trouvé une société paisible, qui comme lui cherche le silence et l'obscurité. Ces Sylvains solitaires' veulent bien le souffrir dans leur république, à laquelle il paye un léger tribut; tâchant ainsi de reconnaître, autant qu'il est en lui, l'hospitalité qu'on lui a donnée.

Lorsque les chances de la destinée nous jettent hors de la société, la surabondance de notre âme, faute d'objet réel, se répand jusque sur l'ordre muet de la création, et nous y trouvons une sorte de plaisir que nous n'aurions jamais soupçonnée. La vie est douce avec la nature^. Pour moi je me suis sauvé dans la solitude, et j'ai résolu d'y mourir, sans me rembarquer sur la mer du monde . J'en contemple encore quelquefois les tempêtes, comme un homme jeté seul sur une île déserte, qui se plaît, par une secrète mélancolie, à voir les flots se briser au loin sur les côtes où il fit naufrage '. Après la perte de nos amis, si nous ne succombons à la douleur, le cœur se replie sur lui-même; il forme le projet de se détacher de tout autre sentiment, et de vivre uniquement avec ses souvenirs. S'il devient moins propre à la société, sa sensibilité se développe aussi davantage. Le malheur nous est utile; sans lui les facultés aimantes de notre àmc resteraient inactives : il la rend un instrument tout liarmonie, dont, au moindre souffle, il sort des murmures inexpriiiialdes. Que celui que le

1. Uu'est-ce que ces Sylvains?... Des oisejux? Ku vOrilé, jo l'ignore. Jeaniiot Liipiii pourrait l>i"n être là-dedans. Qui sait ? (Note postérieure île Chaleaiibrinnd.)

2. La nature lu; la grande consolatrice de tous les romantii|ues. Si Ren.' lui l'cmandait l'uuMi de son mal, Lam.irtino trouve en elle une gloiieuse démon>tra- (ion de sa foi, Victor llu;,'o, ilev.int i> les divins spectacles » qu'elle étale à se» yeux, sent l'apaisement et la résignation lui entrer au cncur.

3. Ce n'est point du tout le Suave mari magno de Lucrèce. Il s'agit d'un " .'5oli. taire •> qui regar'c de loin les flo'.e se briser sur les cotes, mai» non pis !'•« aa- ▼ires y faire naufrase.

i8 LA VIE ET L œUVRE DE CHATEAUBRIAND

chagrin mine s'enfonce dans les forêts; qu'il erre sous leur voûte mobile ; qu'il gravisse la colline, d'où l'on découvre, d'un côté de riches campagnes, de l'autre le soleil levant sur des mers éticelantes, dont le vert changeant se glace de cramoisi et de feu; sa douleur ne tiendra point contre un pareil spectacle : non qu'il oublie ceux qu'il aima, car alors ses maux seraient préférables, mais leur souvenir se fondra avec le calme des bois et des cieux ^ : il gardera sa douceur et ne perdra que son amertume. Heureux ceux qui aiment la nature : ils la trouveront, et trouveront seulement elle, au jour de l'adversité 2.

Telle est la première sorte de plaisir qu'on peut tirer du malheur; mais on en compte plusieurs autres. Je recommanderais particulièrement l'étude de la botanique ^ comme propre à calmer l'âme en détournant les yeux des passions des hommes, pour les porter sur le peuple innocent des fleurs. Armé de ses ciseaux, de son style, de sa lunette, on s'en va tout courbé, longeant les fossés d'un vieux chemin, s'arrêtant an massif d'une tour en ruine, aux mousses d'une antique fontaine, à l'orée septentrionale d'un bois; ou peut-être on parcourt des grèves que les algues festonnent de leurs grands falbalas frisés et couleur d'écaillé fondue. Notre botanophile se plaît à rencontrer la tulipa silvestris qui se retire comme lui sous les ombrages les plus solitaires ; il s'attache à ces lis mélancoliques, dont le front penché semble rêver sur le courant des eaux. A l'aspect attendrissant du convolvuhis, qui entoure de ses fleurs pâles quelque aulne décrépit, il croit

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