Il fauilrait : los uns aux autres
ï. u On a fort critiqué, je lo sais, dit Sainte-BeuvR, les détails de ce voyage de Clialcaulii'iand en Ami;riiiiii'. Sa dc-criptiou lle^ liords du Mescliacobé dans Ahila (Cf. p. 64 si|q.) a été particulièrement contestée... Mais dans ce journal sans date, dans ces forêts sans nom, en ilesccmlant ce fleuve qu'il ne nomme pas davantage, c'est là qu'il est en plein'! vérité, qu'il aborde et qu'il nage en plein seutitncnt Je la nature américaine. »
3. Ce ne sont ilans co journal que dus u impressions »; mais avec quelle vivacité %'y traduisent tout spontanément ce sentiment de la nature et ce sens pittoresque qui sont un dos traits 1ns plus caractéristiques du génie do Chateaubriand ! Quelques tons lin peu crus çà et là ; plus lard, en reprenant ces « études », il rn adoucira ce qu'elles ont de trop vm/anl par i-mlioits, mais, ii-i, il point sur le vif sauf autre souci que de rendre Is soosutioa daus toute son intensité.
Minuit.
Le feu commence à s'éteindre, le cercle de sa lumière se rétrécit. J'écoute : un calme formidable pèse sur ces forêts; on dirait que des silences succèdent à des silences. Je cherche vainement à entendre dans un tombeau universel quelque bruit qui décèle la vie. D'où vient ce soupir ? D'un de mes compagnons : il se plaint, bien qu'il sommeille. Tu vis, donc tu souffres : voilà l'homme ^
Minuit et demi.
Le repos continue; mais l'arbre décrépit se rompt : il tombe. Les forêts mugissent; mille voix s'élèvent. Bientôt les bruits s'affaiblissent ; ils meurent dans des lointains presque imaginaires : le silence envahit de nouveau le désert.
Une heure du matin.
Voici le vent ; il court sur la cime des arbres ; il les secoue en passant sur ma tête. Maintenant c'est comme le flot de la mer qui se brise tristement sur le rivage.
Les bruits' ont réveillé les bruits. La forêt est toute harmonie. Est-ce les sons graves de l'orgue que j'entends, tandis que des sons plus légers errent dans les voûtes de verdure ? Un court silence succède ; la musique aérienne recommence; partout de douces plaintes, des murmures qui renferment en eux-mêmes d'autres murmures ; chaque feuille parle un différent langage, chaque brin d'herbe rend une note particulière ^.
Une voix extraordinaire retentit : c'est celle de cette grenouille qui imite les mugissements du taureau. De toutes les parties de la forêt les chauves-souris accrochées aux feuilles élèvent leurs chants monotones : on croit ouir des glas con-
1 . Si sincère que puisse être l'auteur dans son pessimisme, ces doclamations gâtent l'efTet du morceau.
2. « C'est là du Buiïon, mais plus animé, moins ordonna avec majesté, du Buffon plus humain et moins impassible. C'est du Rousseau, mais du Rousseau plus, vaste, plus étendu, et qui a pénrtré plus avant dans les prufoudours naturelles et dans les mystères du Génie de la solitude. On sent l'homme ijui a écoute, qui a veillé la Nature à tous ses instants — de sommeil, de réveil — qui a entendu ses soupirs et comme surpris ses silencieuses pulsations. » (Sainte-Beuve.)
riiius, ou le tintement funèbre d'une cloche. Tout nous ramène à quelque idée de la mort, parce que cette idée est au tond de la vie K
Dix heures du matin.
Nous avons repris notre course : descendus dans un vallon inondé, des brandies de chêne-saule étendues d'une racine de jonc aune autre racine nous ont servi de pont pour traverser le marais. Nous préparons notre dîner au pied d'une colline couverte de bois, que nous escaladerons bientôt pour découvrir la rivière que nous cherchons.
Une heure.
Nous nous sommes remis en marche; les gelinottes nous promettent pour ce soir un bon souper.
Le chemin s'escarpe, les arbres deviennent rares; une brr.yère glissante couvre le flanc de la montagne-.
Si.v heures.
Nous voilà au sommet : au-dessous de nous on n'aperçoit que la cime des arbres. Quelques rochers isoles sortent de cette mer de verdure, comme des écueils élevés au-dessus de la surface de l'eau. La carcasse d'un chien, suspendue à une branche de sapin, annonce le sacrifice indien offert au génie de ce désert. Un torrent se précipite à nos pieds, et va se perdre dans une petite rivière.
Quatre heures du matin.
La nuit a été paisible. Nous nous sommes décidés à retourner à notre bateau, parce que nous étions sans espérance de trouver un cliemin dans ces bois.
1. Kctnnnuioiis que Cliuteaubriand n'est pas un pur descriptif. Ces petits fraffinenta se terminent |)i-esf(ue toujours par une rf'llexion morale, par un retour do l'écrivain sur lui-mèiiu! cl sur la vif luiniainc. Serait-ce le prnctVii' qui apparaît déjà ?
2. Simples notes, mais conli-ilmaut, par là môme, à 1 impression do sincérité que nous font ces quclr|Ui-s pa|i;cs.
Neuf heures.
Nous avons déjeuné sous un vieux saule tout couvert de convolvulus, et rongé par de larges potirons. Sans les maringouins', ce lieu serait fort agréable; il a fallu faire une grande fumée de bais vert pour chasser nos ennemis. Les guides ont annoncé la visite de quelques voyageurs qui pouvaient être encore à deux heures de marche de l'endroit où nous étions. Cette finesse de l'ouïe tient du prodige : il y a tel Indien qui entend les pas d'un autre Indien à quatre et cinq heures de distance, en mettant l'oreille à terre. Nous avons vu arriver en effet au bout de deux heures une famille sauvage ; elle a poussé le cri de bienvenue : nous y avons répondu joyeusement.
Midi.
Nos hôtes nous ont appris qu'ils nous entendaient depuis deux jours ; qu'ils savaient que nous étions des chairs blanches, le bruit que nous faisions en marchant étant plus considérable que le bruit fait par les chairs rouges. J'ai demandé la cause de cette différence; on m'a répondu que cela tenait à la manière de rompre les branches et de se frayer un chemin. Le blanc révèle aussi sa race à la pesanteur de son pas ; le bruit qu'il produit n'augmente pas progressivement : l'Européen tourne dans les bois; l'Indien marche en ligne droite.
La famille indienne est composée de deux femmes, d'un enfant et de trois hommes. Revenus ensemble au bateau, nous avons fait un grand feu au bord de la rivière. Une bienveillance^ mutuelle règne parmi nous: les femmes ont apprêté notre souper, composé de truites saumonées et d'une grosse dinde. Nous autres guerriers, nous fumons et devisons ensemble. Demain nos hôtes nous aideront à porter notre canot à un fleuve qui n'est qu'à cinq milles du lieu où nous sommes.