LA IP ÉDITION DE L'OUVRAGE DE MADAME DE STAËL
J'attendais avec impatience, mou cher ami, la seconde édition du livre de madame de Staël, sur /« littérature. Comme elle avait promis de répondre à votre critique, j'étais curieux de savoir ce qu'une femme aussi spirituelle diluait pour la défense de lu perfectibilité^. Aussitôt que l'ouvrage m'est parvenu dans ma solitude, je me suis hâté de lire la préface et les notes ; mais j'ai vu qu'on n'avait résolu aucune de vos objections . On a seulement tâché d'expliquer le mot sur lequel roule tout le système. Hélas! il serait fort doux de croire que nous nous perfectionnons d'âge en âge, et que le fils est toujours meilleur que son père ^. Si quelque chose pouvait prou-
1. 11 s'agil (le la Littérature dans ses rapports avec la morah', cli.-., ouvrage sur lequel M. de Fontanes avait fait trois « extraits » lors de la première édition. — Cette lettre parut dans le Mercure, n" du \" nivôse an IX (2i décorabrc 1800).
2. Pnulant (juc Chateaubriand publiait un Essat tout sceptique et pessimiste, où il nous montre l'humanité tournant éternellement dans le cercle d'.-s mêmes erreurs •et des mêmes misères, madame de Staël s'était efforcée d'établir dans sa Littérature qu'une force irrésistible de perfectionnement est inhérente à notre société, et que le progrès, dont elle montrait dans l'histoire la marche ininterrompue, devait être toujours la loi des temps à venir comme il avait été celle dos Ages passés. C'était l.'i l'expression suprême de la philosophie que ses maitros laissaient en héritage à madame de Staël, et ce fut surette dernière, sur celte unique croyance duxviii siècle, qu'elle louda sa foi dans les destinées du xix". Génie ossentiellenieiit actif, l'auteur de lu Littérature avait saisi de toutes ses forces dans la iiliilosophic du siècle précédent le seul prineipe d'activité que n'eût pas miné une impitovubta analyse.
.3. C'est se donner trop beau jeu que do présenter ainsi la doctrine do la porfe€til)ilit«.
40 LA VIE ET L tEUVRE DE CHATEAUBRIAND
ver cette excellence du cœur humain, ce serait de voir que madame de Staël a trouvé le principe de cette illusion dans son propre cœur. Toutefois, j'ai peur que cette dame, qui se plaint si souvent des hommes en A^antant leur perfectibilité, ne soit comme ces prêtres qui ne croient point à l'idole dont ils encensent les autels.
Je vous dirai aussi, mon cher ami, qu'il me semble tout à fait indigne d'une femme du mérite de l'auteur d'avoir cherché à vous répondre en élevant des doutes sur vos opinions politiques. Et que font ces prétendues opinions à une querelle purement littéraire * ? Ne pourrait-on pas rétorquer l'argument contre madame de Staël, et lui dire qu'elle a bien l'air de ne pas aimer le gouvernement actuel'^, et de regretter les jours d'une plus grande liberté? Madame de Staël était trop au-dessus de ces moyens pour les employer.
A présent, mon cher ami, il faut que je vous dise ma façon de penser sur ce nouveau cours de littérature ; mais en combattant le système qu'il renferme, je vous paraîtrai peut-être aussi déraisonnable que mon adversaire. Vous n'ignorez pas que ma folie est de voir Jésus-Christ partout-', comme ma-
1. Il n'est pas vrai de dire que la querelle soit purement littéraire ; bien au contraire, les plus hautes et les plus graves questions de philosophie sociale s'y trouvent engagées.
il. Madame de Staël n'allait pas tarder à subir des persécutions auxquelles Chateaubriand a l'air de la désigner par cette allusion peu généreuse.
3. Nous avons laissé Chateaubriand, le Chateaubriand de ÏEssai, increaule et atlice ; le voici maintenant chrélien. Une pareille conversion doit être expliquée. Voici comment l'auteur lui-même s'exprime dans la préface qu'il mit au Génie du Christianisme : <> Mes sentiments religieux n'ont pas toujours été ce qu'ils sont aujourd'hui. Tout en avouant la nécessité d'une religion, et en admirant le christianisme, j'en ai cependant méconnu plusieurs rapports. Frappé des abus de quelques in-titulions et des \ices de quelques hommes, je suis tombé jadis dans les déclamations et les sophismes. Je pourrais en rejeter la faute sur ma jeunesse, sur le délire des temps, sur les sociétés que je fréquentais; mais j'aime mieux me condamner; jl' ne sais point excuser ce qui n'est point excusable. .le dirai seuleine;it les moyens dont la Providence s'est servie pour me rappeler à mes devoirs.
o Ma mère, après avoir été jetée à soi vante-douze ans dans des cachots où elle ▼il périr une partie de ses enfants, expira sur un grabat où ses malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume. EU' chargea, en mourant, une de mes sccurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma sœur me manda les derniers voeux de ma mère : quaml la lettre me iiarvint au delà des mers, ma sœur elle-même a'eiistait [ilu8 ; «Ile était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux
dame de Staël la pei'fecttbilité. J'ai le malheur de croire, avec Pascal, que la religion chrétienne a seule expliqué le problème de l'homme ^ Vous voyez que je commence par me mettre à l'abri sous un grand nom afin que vous épargniez un peu mes idées étroites et ma superstition antiphilosophique. Au reste, je m'enhardis en songeant avec quelle indulgence vous avez déjà annoncé mon ouvrage 2; mais cet ouvrage, quand paraîtrat-il? 11 y a deux ans qu'on l'imprime, et il y a deux ans que le libraire ne se lasse point de me faire attendre, ni moi de coriger. Ce que je vais donc vous dire dans cette lettre sera tiré en partie de mon livre futur sur les beautés de la religion chrétienne ^. Il sera divertissant pour vous de voir comment
voix sorties ilu tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort, m'oat frappé : je suis devenu chrétien ; je n'ai point cédé, j'en eoavien-!, à de grandes lumières surnaturelles; ma conviction est sortie du cœur : j'ai pleuré et j'ai cru. »
l'ius tard, dans une nouvelle édition do l'Essai, Chateaubriand ajoute : u Ce n'était point là une histoire inventée pour me mettre à l'abri du reproche do variations. J'ai conservé la lettre de ma sœur. » Et il cite, en clTet, cette lettre, qui, dit-il, le ramena à la foi par la piété filiale.
Les écrivains du parti opposé ne l'accusèrent pas moins, après cela, déjouer un rôle. Non, Cliatcaubiiand n'a point menti, ie Génie du Christianisme, auquel il travaillait, lors di: sa lettre sur la Litlc'rature, a bien été inspiré par une foi siucère, toute sujette qu'elle fût encore aux accès de doute et aux défaillances. Nous en tiouvons la preuve dans une lettre, daléo de Londres, qu'il écrit le 25 octobre 1799 à son ami Fomancs. J'en cite le passage le plus caractéristique : « Oui, mon cher ami, vous et moi sommes convaincus qu'il y a une autre vie. Une âme telle que la votre, dont les amiliéi doivent être aussi durables que sublimes, se persu\dera malaisément que tout se léduit à quelques jours d'atlachement dans un monde dont les figures passent si vite, et où tout consiste à acheter si chèrement un tombeau... Toutefois, Dieu qui voyait que mon cœur ne marchait point dans les voies iniques de l'iimbilion ni dans les abominations de l'or, a bien su trouver l'endroit OH il fallait le fraïqier, puisque c'était lui <|ui on avait pétri l'argile et qu'il connaissait le fort et le faible de son ouvrage. Il savait que j'aimais mes paienls et que là ét.iit ma vanité : il m'en a privé afin que j'élevasse les yeux vers lui. Il aura désormais... toutes mes pensées. Je dirigerai le piu de forces qu'il m'a données vers sa gloire, certain que je suis que là git la souveraine boauté et le souverain génie, là où o-,t un Dieu immense qui fait cingler les étoiles sur la mer des cieux comme une flotte magnifique, et qui a placé le cœur de l'houuéte homme dans un fort inaccessible aux méchants. »
i. Pascal, dans ses Pensées, s'efforce do relever chez l'homme, à la fois si misérable et si grand, des contradictions qui en font un « monstic », et ces roulradiction», il montre que la religion rlirélionno est seule capable de les accorder.
2. Lr'!(hiie du C/iriitianisnte, sijjnalé au public longtemps avant île paraître.
3. Les beautés de larelif/ion chrétienne. C'est le sous-titre do l'ouvrage. .. Puisqu'on a dit et écrit de loules parts, clit Chaleaubriand dans sa Uéfensr, ipie la christianisme est barbare, ridicule, cnuemi des arts et du génie, il est essentiel de
deux esprits partant de deux points opposés sont quelquefois arrivés aux mêmes résultats. Madame de Staël donne à la philosophie ce que j'attribue à la religion ^; et en commençant par la littérature ancienne, je vois bien avec l'ingénieux auteur que vous avez réfuté que notre théâtre est supérieur au théâtre ancien ; je vois bien encore que cette supériorité découle d'une plus profonde étude du cœur humain. Mais à quoi devons-nous cette connaissance des passions? — Au christianisme et non à la philosophie. Vous riez, mon ami ; écoutez-moi.
S'il existait une religion dont la qualité essentielle fût de poser une barrière aux passions de l'homme, elle augmenterait nécessairement le jeu de ces passions dans le drame et dans l'épopée : elle serait, par sa nature même, beaucoup plus favorable au développement des caractères que toute autre institution religieuse qui, ne se mêlant point aux affections de l'âme, n'agirait sur nous que par des scènes extérieures. Or, la religion chrétienne a cet avantage sur les cultes de l'antiquité : c'est un vent céleste qui enfle les voiles de la vertu, et multiplie les orages de la conscience autour du vice ^.
Toutes les bases du vice et de la vertu ont changé parmi les hommes, du moins parmi les hommes chrétiens, depuis la prédication de l'Évangile. Chez les anciens, par exemple, l'humilité était une bassesse, et l'orgueil une qualité. Parmi nous, c'est tout le contraire : l'orgueil est le premier des vices, et l'humilité la première des vertus ^. Cette seule mutation de principes bouleverse la morale entière. 11 n'est pas difficile
prouver qu'il u'est ni barbare, ni ridicule, ni ennemi des arts et du géuie, et que ce qui semble petit, ignoble, do mauvais goûl, sans charme et sans tendresse sous la plumo du scandale, peut être grand, noble, simple, dramatique et divin sous la plume de l'homme religieux. » Cf. d'ailleurs la Notice.
1. Les écrivains du parti contraire accusèrent Chateaubriand d'avoir pris daus madame de Staël la plupart des idées qu'il fait servir à la glorification du christianisme. « Il a pillé, écrit Benjamin Constant à Fauriel, les idées de l'ouvrage sur la Litléralure dans tout ce qu'il dit sur l'allégorie, sur la poésie descriptive et sur la sensibilité des Anciens, avec cette différence que ce que l'auteur de ce dernier ouvrage attpibueà la |]eifcctibilité,il l'atlribue à la religion chrolienne. »
2. Nous retrouverons celte idi'C dans le Génie du Christianisme. Cf. p. 119 : « Quant à la peinture du vice, » etc.
3. TrAs clirélieii, cel i, mais d'un christianisme que Chateaubriand a fort mal pratiqué. Oli ! que Cliateaubriand est peu humble, à commencer par son style!
•'apercevoir que c'est le christianisme qui a raison, et que lui
ul a rétabli la véritable nature. Mais il résulte de là que nous devons découvrir dans les passions des choses que les anciens n'y voyaient pas, sans qu'on puisse attribuer ces nouvelles vues du cœur humain à une perfection croissante du génie de l'homme.
Donc, pour nous, la racine du mal est la vanité, et la racine du bien la charité : de sorte que les passions vicieuses sont toujours un composé d'orgueil, et les passions vertueuses un composé d'amour. Avec ces deux termes extrêmes, il n'est point de termes moyens qu'on ne trouve aisément dans l'échelle de nos passions. Le christianisme a été si loin en morale qu'il a, pour ainsi dire, donné les abstractions ou les règles mathématiques des émotions de l'âme.
Je n'entrerai point ici, mon cher ami, dans le détail des caractères dramatiques, tels que ceux du père, de l'époux, etc. Je ne traiterai point aussi de chaque sentiment en particulier : vous verrez tout cela dans mon ouvrage *. J'observerai seulement, à propos de l'amitié, en pensant à vous, que le christianisme en développe singulièrement les charmes, parce qu'il est tout en contraste comme elle. Pour que deux hommes soient parfaits amis, ils doivent s'attirer et se repousser sans cesse par quelque endroit : il faut qu'ils aient des génies d'une même force, mais d'un genre différent^, des opinions opposées, des principes semblables ; des haines et des amours diverses, mais au fond la môme dose de sensibilité; des humeurs tranchantes, et pourtant des goûts pareils; en un mot de grands contrastes de caractère et de grandes harmonies de cœur.
En amour, madame de Staël a commente Phèdre : ses observations sont fines, et l'on voit par la leçon du Scoliaste qu'il a parfaitement entendu son texte •*. Mais si ce n'est que dans les siècles modernes que s'est formé ce mélange des sens et de l'âme, cette espèce d'amour dont l'amitié est la partie mo-