DES EGLISES GOTHIQUES
Chaque chose doit être mise en son lieu, vérité triviale à force d'être répétée, mais sans laquelle, après tout, il ne peut y avoir rien de parfait. Les Grecs n'auraient pas plus aimé un temple égyptien à Athènes que les Égyptiens un temple grec à Memphis. Ces deux monuments changés de place auraient perdu leur principale beauté, c'est-à-dire leurs rapports avec les institutions et les habitudes des peuples. Cette réflexion s'applique pour nous aux anciens monuments du christianisme. Il est môme curieux de remarquer que, dans ce siècle incrédule, les poètes et les romanciers, par un retour naturel vers les mœurs de nos aïeux, se plaisent à introduire dans leurs fictions des souterrains, des fantômes, des châteaux, des temples gothiques : tant ont de charmes les souvenirs qui se lient à la religion et à l'histoire de la patrie 1 Les nations ne jettent pas à l'écart leurs antiques mœurs comme on se dépouille d'un vieil habit. On leur en peut arracher quelques parties, mais il en reste des lambeaux qui forment avec les nouveaux vêtements une effroyable bigarrure ^.
On aura beau bâtir des temples grecs bien élégants, bien éclairés, pour rassembler le bon peuple de saint Louis, et lui faire adorer un Dieu métaphysique, il regrettera toujours ces Notre-Dame de Reims et de Paris, ces basiliques toutes moussues, toutes remplies des générations des décédés et des âmes de ses pères; il regrettera toujours la tombe de quelques messieurs de Montmorency, sur laquelle il .son/oïP de se
1. L'ins(ir;itiou do ces dernières lignes est plutùt panthéiste que chrétienne. Notons pourtant celle remarque do Sainte-Beuve : " Rousseau, Bernardin de Saintl'ierrc et Chateaubriand, qui sentent si bien la nature et qui l'embrassent d'une si forte étreinte, s'en détachent, en demeurent distincts, et ne s'y conToiident jamais. »
2. Chateaubriand nous apparait ici sous un nouveau jour, comme rcslauiateur de rBnti(|uit6 gothi(|ue et des trailitioiis nationales, auxquelles c'est uu des traits Jes plus caraflérislii|ue8 du romanti.<mo que d'avoir touIu se rattacher.
S. Avait coutume, mot de la vieille langue.
130 LA VIE ET LŒUVRE DE GHATEAUBRIAXD
mettre à genoux durant la messe, sans oublier les sacrées? fontaines où il fut porté à sa naissance. C'est que tout cela est essentiellement lié à nos mœurs ; c'est qu'un monument n'est vénérable qu'autant qu'une longue histoire du passé est, pour ainsi dire, empreinte sous ces voûtes toutes noires de siècles ^. Voilà pourquoi il n'y a rien de merveilleux dans un temple qu'on a vu bâtir, et dont les échos et les dômes se sont formés sous nos yeux. Dieu est la loi éternelle; son origine et tout ce qui tient à son culte doit se perdre dans la nuit des temps.
On ne pouvait entrer dans une église gothique sans éprouver une sorte de frissonnement et un sentiment vague de la Divinité. On se trouvait tout d'un coup reporté à ces temps où des cénobites, après avoir médité dans les bois de leurs monastères, se venaient prosterner à l'autel, et chanter les louanges du Seigneur dans le calme et le silence de la nuit. L'ancienne France semblait revivre : on croyait voir ces costumes singu-liers, ce peuple si différent de ce qu'il est aujourd'hui; on se rappelait et les révolutions de ce peuple, et ses travaux, et ses arts. Plus ces temps étaient éloignés de nous, plus ils nous paraissaient magiques, plus ils nous remplissaient de ces pensées qui finissent toujours par une réflexion sur le néant de l'homme et la rapidité de la vie.
L'ordre gothique, au milieu de ces proportions barbares, a toutefois une beauté qui lui est particulière *.
Les forêts ont été les premiers temples de la Divinité, et les .hommes ont pris dans les forêts la première idée de l'architecture. Cet art a donc dû varier selon les climats. Les Grecs ont
1. Cf. Victor Hugo, Les Voix intérieures, A l'Arc de triomphe
La vieillesse couronne et la ruine achève. Il faut à l'édifice un passé dont on rêve,
Deuil, triomphe ou remords.
Nous voulon?, en foulant son enceinte pavée, Sentir dans la poussière à nos pieds soulevée
De la cendre des morts.
t. Chateaubriand a été l'un des premiers à sentir cette beauté de l'architeeturf gothique, si méprisée par le xvii» et le xtiu" siècla.
LE GENIE DU CflRISTIANISME 131
tourné l'élégante colonne corinthienne avec son chapiteau de feuilles sur le modèle du palmier*. Les énormes piliers du vieux style égyptien représentent le sycomore, le figuier oriental, le bananier et la plupart des arbres gigantesques de l'Afrique et de l'Asie.
Les forêts des Gaules ont passé à leur tour dans les temples de nos pères, et nos bois de chênes ont ainsi maintenu leur origine sacrée. Ces voûtes ciselées en feuillages, ces jambages qui appuient les murs et finissent brusquement comme des troncs brisés, la fraîcheur des voûtes, les ténèbres du sanctuaire, les ailes obscures, les passages secrets, les portes abaissées, tout retrace les labyrinthes des bois dans l'église gothique; tout en fait sentir la religieuse horreur, les mystères et la divinité. Les deux tours hautaines plantées à l'entrée de l'édifice surmontent les ormes et les ifs du cimetière, et font un effet pittoresque sur l'azur du ciel. Tantôt le jour naissant illumine leurs têtes jumelles ; tantôt elles paraissent couronnées d'un chapeau de nuages, ou grossies dans une atmosphère vaporeuse. Les oiseaux eux-mêmes semblent s'y méprendre et les adopter pour les arbres de leurs forêts : des cornoillos voltigent autour de leurs faîtes et se perchent sur leurs galeries. Mais tout à coup des rumeurs confuses s'échappent de la cime de ces tours et en chassent les oiseaux effrayés. L'architecte chrétien, non content de bâtir des forêts, a voulu, pour ainsi dire, en imiter les murmures; et, au moyen de l'orgue et du bronze suspendu"^, il a attaché au temple gothique jusqu'au bruit des vents et du tonrierrc, qui roule dans la profondeur des bois. Les siècles, évoqués par ces sons religieux, font sortir leurs antiques voix du soin des pierres, cl soupirent dans la vaste basilique : le sanctuaire
I. Vitruvc raconte autrometit l'invention du chapiteau; mais cela no détruit pas ce principe gènnr.il, que l'arcliilerturo est née dans les l)ois. On peut scnlonicnt g'étoiiiicr qu'on n'ait pa<, li'après l:i \ aricUc des arlires, mis plus de variété d^ins la colonne. Nous concrvoiis, par oxcnipli-, une colonne qu'on pourrait apfirlor palmiste, et qui serait la roprési'ulafi<iii naturelle du palmier. Un orlie do feuilles un peu recourbées, et scul|ilée8 au haut d'un léger lût de marbre, fi-rait, ce nous ■enible, un eiïut cliaimant dans un portique. (Note do Cliateauhriauil.)
3. On trouve encore chez Clialeaul>riiind liien des traces du poiU pseudo classique, u Ce « bronze suspendu « est de la inénio famille que Vairain minirtricr, etc.
132 LA VIE ET L CEUVRE DE CUATEAUBRIAND
mugit comme l'antre de l'ancienne Sibylle; et, tandis que l'airain se balance avec fracas sur votre tête, les souterrains voûtés de la mort se taisent profondémeat sous vos pieds.