La machine arithmétique
2. La nature a horreur du vide : telle est l'explication que donnait l'ancienne physiqiio des pliéiiomènes expliqués depuis Pascal par la pression de l'air.
3. Il faut, dit Voltaire, rapporter à cet ouvrage {les Provinciales) l'époque de la fixation du langage.
4. Citons encore le mot de Voltaire « que toutes les sortes d'éloquence sont renfermées » dans les Provinciales.
pensée abstraite qui n'a aucune propriété de la matière, qui touche à tout sans se déplacer, qui vit d'elle-même, qui ne peut périr parce qu'elle est invisible, et qui prouve péremptoirement l'immortalité de l'âme : cette définition de la pensée semble avoir été suggérée aux métaphysiciens par les écrits de Pascal.
Il y a un monument curieux de la philosophie chrétienne et de la philosophie du jour : ce sont les Pensées de Pascal, commentées par les éditeurs *. On croit voir les ruines de Palmyre, restes superbes du génie et du temps, au pied desquelles l'Arabe du désert a bâti sa misérable hutte.
Voltaire a dit : « Pascal, fou sublime, né un siècle trop tôt. »
On entend ce que signifie ce siècle trop tôt. Une seule observation suffira pour faire voir combien Pascal sophiste ^ eût été inférieur à Pascal chrétien.
Dans quelle partie de ses écrits le solitaire de Port-Royal s'est-il élevé au-dessus des plus grands génies ? Dans ses six chapitres sur l'homme. Or, ces six chapitres, qui roulent entièrement sur la chute originelle, n'existeraient pas si Pascal eût été incrédule^.
Il faut placer ici une observation importante. Parmi les personnes qui ont embrassé les opinions philosophiques, les unes ne cessent de décrier le siècle de Louis XIV; les autres, se piquant d'impartialité, accordent à ce siècle is dons de Vinvigination, et lui refusent les facultés de la pensée. C'est le XYiii" siècle, s'écrie-t-on, qui est le siècle penseur par excellence*.
1. Allusion à l'édition dos Pensées donnée par ConJoicol en 1776. Clialenuliriaucl se |iliiint dans une as?cz longue note que le commentateur » force les idées de Pascal, pour le faire passer pour athée ».
2. Sopliisti! ou 11 philosophe .', c'est tout un pour l'avocat du christianisme.
3. Ne peut-on sentir profondémi^nt les misères et los faihlcsses de la naluro humaine tout en étant incrédule dans le sens où veut renlcndru Chateaubriand? Est-il besoin pour cela de croire à la chute origiiiello?
i. Allusion à madame de Staël. Nous avons doj;'i remarqué que la critique de Chateaubriand dans son Gcuie du Chrisliainsme eut pour rcsullal de mettre le ivii« siècle .TU-dcssus ilu xviii». Et sans doute, au point de \uf' lilléraire, rien do plus juste ; mais pi.nr co qui ngarde l'indépendance de l'esprit et la liberté des idées, c'est une tout autr? question.
Un homme impartial qui lira attentivement les écrivains du siècle de Louis XIV s'apercevra bientôt que rien n'a échappé à leur vue, mais que, contemplant les objets de plus haut que nous, ils ont dédaigné les routes où nous sommes entrés, et au bout desquelles leur œil perçant avait découvert un abîme.
Nous pouvons appuyer cette assertion de mille preuves. Est-ce faute d'avoir connu les objections contre la religion que tant de grands hommes ont été religieux? Oublie-t-on que Bayle publiait à cette époque môme ses doutes et ses sophismes? Ne sait-on plus que Glarke et Leibniz n'étaient occupés qu'à combattre l'incrédulité ? que Pascal voulait défendre la religion' ; que La Bruyère faisait son chapitre des Esprits forts, et Massillon son sermon de la Vérité d'un avenir; que Bossuet enfin lançait ces paroles foudroyantes sur les athées^ : « Qu'ont-ils vu, ces rares génies, qu'ont-ils vu plus que les autres? Quelle ignorance est la leur, et qu'il serait aisé de les confondre si, faibles et présomptueux, ils ne craignaient point d'être instruits! car pensent-ils avoir vu mieux les difficultés à cause qu'ils y succombent, et que les autres qui LES ONT VUES les ont méprisées? Ils n'ont rien vu, ils n'entendent rien, ils n'ont pas même de quoi établir le néant auquel ils espèrent après cette vie, et ce misérable partage ne leur est pas assuré. »
Et quels rapports moraux, politiques ou religieux se sont dérobés à Pascal? quel côté des choses n'a-t-il point saisi? S'il considère la nature humaine en général, il en fait cette peinture si connue et si étonnante : « La première choso qui s'offre à l'homme quand il se regarde, c'est son corps, » etc. Et ailleurs : u L'homme n'est qu'un roseau pensant, » etc. Nous demandons si dans tout cela Pascal s'est montré un faible penseur.
Les écrivains modernes se sont fort étendus sur la puis-
i. Preuve qu'elle était attaquée.
2. En 162:) dans ses Questions sur la Genèse, le père Mersonne comptait dans Paris cinquante mille athées. « Il y a telle maison, disait-d, ofi l'on en pourrai» trouver jusqu'à douze. »
sance de l'opinion, et c'est Pascal qui le premier l'avait observée. Une des choses lès plus fortes que Rousseau ait hasardées en politique se lit dans le DUcours sur Vinégalifé dt-s coiviitions : « Le premier, dit-il, qui, ayant clos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi, fut le vrai fondateur de la société civile. » Or, c'est presque mot pour mot l'effrayante idée que le solitaire de Port-Royal exprime avec une tout autre énergie : « Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfants ; c'est ma place au soleil : voilà le commencement et l'image de l'usurpation de toute la terre. »
Et voilà une de ces pensées qui font trembler pour Pascal. Quel ne fût point devenu ce grand homme, s'il n'avait été chrétien! Quel frein adorable que cette religion qui, sans nous empêcher de jeter de vastes regards autour de nous, nous empêche de nous précipiter dans le gouffre !
C'est le même Pascal qui a dit encore : « Trois degrés d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité, ou de peu d'années de possession. Les lois fondamentales changent *, le droit a ses époques; plaisante justice qu'une rivière on une montagne borne ; vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà. »
Certes, le penseur le plus hardi de ce siècle, l'écrivain le plus déterminé à généraliser les idées pour bouleverser le monde, n'a rien dit d'aussi fort contre la justice des gouvernements et les préjugés des nations ^.
Les insultes que nous avons prodiguées par philosophie à la nature humaine ont été plus ou moins puisées dans les écrits de Pascal. Mais en dérobant à ce rare génie la mi'ière de l'homme, nous n'avons pas su comme lui en apercevoir la
1. Texte (le l'édition H.ivet : « Un méridien décide do la vérité; cq pi-u d'aniiijes do possession, \c> lui^ fondamentulcs changent », etc.
2. Cliute>iul)ri(ind oubli ■ do dire que toutes ces pensées de Pascal se tinuvaioat di-jii dans Moiitaifrno. Cf. Apoloi/ia, t. III : « Quelle lioatii est-ce. <iiioji' veoyoi» liiereii criidit, et domain nu l'ostro plus, et que la traj.-cl d'une rivière l'airl crime ?» Et encore : « Quelli! véritn est-ce quii ces montagnes liornont, niensuiig<' au monde qui setient nu delà? » Or, aucun écrivain u'a moins subi que Monlai;;ne l'inlluonce du cbristi:ini3me, et ponrt.int aucun ne fut moins (■■nté de « se précipite, dans le gouffre • .
136 LA VJE ET LCEUVRE DE CHATEAUBRIAND
grandeur^. Bossuet et Fénelon, le premier dans son Histoire universelle, dans ses Avertissements et dans sa Politique tirée de VÉcriture sainte, le second dans son Télémaque, ont dit sur les gouvernements toutes les choses essentielles. Montesquieu lui-même n'a souvent fait que développer les principes de l'évêque de Meaux, comme on l'a très bien remarqué. On pourrait faire des volumes des divers passages favorables à la liberté ^ et à l'amour de la patrie qui se trouvent dans les auteurs du xvii^ siècle...
Notre supériorité se réduit à quelques progrès dans les études naturelles; progrès qui appartiennent à la marche du temps et qui ne compensent pas, à beaucoup i^rès, la perte de l'imagination ^, qui en est la suite. La pensée est la même dans tous les siècles, mais elle est accompagnée plus particulièrement ou des arts ou des sciences : elle n'a toute sa grandeur poétique et toute sa beauté morale qu'avec les premiers.
Mais si le siècle de Louis XIV a conçu les idées libellâtes ♦, pourquoi donc n'en a-t-il pas fait le même usage que nous? Certes, ne nous vantons pas de notre essai. Pascal, Bossuet, Fénelon, ont vu plus loin que nous, puisqu'on connaissant comme nous, et mieux que nous, la nature des choses, ils ont senti le danger des innovations. Quand leurs ouvrages ne prouveraient pas qu'ils ont eu des idées philosophiques, pourrait-on croire que ces grands hommes n'ont pas été frappés des abus qui se glissent partout, et qu'ils ne connaissaient pas le faible et le fort des affaires humaines? Mais tel était leur
i. Pascal attribuait \a. grandeur de l'homme à la grâce divine: c'est en Dieu et par Dieu qu'il voyait l'homme grand. La pliilosopliie du xvm' siècle mit dansl'humauité même le principe de sa grandeur. Ce qu'on serait tenté de lui reproclier serait plutôt ce qu'il y a de chimérique daus sa théorie du progrès; et, pour s'être |)0sc tout d'abord en adversaire do la perfcclibilité iiuléQuie, Chateaubriand ua devrait pas oublier qu'il y a d'autres façons d' « apercevoir la g' andeur de l'homnie » que celle de Pascal et des théologiens chrétiens.
2. Singulière liberté que celle dont Chateaubriand va chercher les leçons dans la Politique tirée de l Ecriture sainte ou dans le Télé naque!
3. Cette imagination, desséchée par l'analyse, Chateaubriand l'a rafraîchie et retrempée. Là est son originalité la plus significative. Mais il ne devrait pas oublier les Rousseau et les Bernardin.