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Cf. Lamartine dans l'Isolement

Que le tour du soleil ou commence ou s'achève, D'un œil indllférent jele suis dans son cours; En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève. Qu'importe le soleil? je n'attends rien des jours.

QiKindje pourrais le suivre en sa vaste carrière, Mes yeux verraient partout le vide et les déserts : Je ne désire rirn de tout ce qu'il éclaire, Je ne demande rien à l'immense univers.

Mais peut-être au dulù des bornes do sa sphère, Lii'ux où le vrai soleil éclaire d'autres cicux. Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre, Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait ;\ mes yeux.

Là je m'enivrerais à la source ou j'aspire; Là je retrouverais et l'espoir et l'amour. Et ce bien idéal que toute &me désire, Et qui u'* pas de nom au terrestre séjour.

j'entrai avec ravissement dans les mois des tempêtes. Tantôt j'aurai voulu être un de ces guerriers errant au milieu des vents, des nuages et des fantômes; tantôt j'enviais jusqu'au sort du pâtre que je voyais réchauffer ses mains à l'humble feu de broussailles qu'il avait allumé au coin d'un bois. J'écoutais ses chants mélancoliques, qui me rappelaient que dans tout pays le chant naturel de l'homme est triste, lors même qu'il exprime lo bonheur. Notre cœur est un instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes, et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs.

« Le jour, je m'égarais sur de grandes bruyères terminées par des forêts. Qu'il fallait peu de chose à ma rêverie ! une feuille séchée que le vent chassait devant moi, une cabane dont la fumée s'élevait dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui tremblait au souffle du nord sur le tronc d'un chêne, une roche écartée, un étang désert où le jonc flétri murmurait 1 Le clocher solitaire s'élevant au loin dans la vallée a souvent attiré mes regards; souvent j'ai suivi des yeux les oiseaux de passage qui volaient au-dessus de ma tête. Je me figurais les bords ignorés, les climats lointains où ils se rendent ; j'aurais voulu être sur leurs ailes. Un secret instinct me tourmentait; je sentais que je n'étais moi-même qu'un voyageur ; mais une voix du ciel semblait me dire : « Homme, « la saison de ta migration n'est pas encore venue; attends « que le vent de la mort se lève, alors tu déploieras ton vol « vers ces régions inconnues que ton cœur demande. »

« Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie' ! Ainsi disant, je marchais à gi'iinds pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie, ni frimas, enchanté, tourmenté, et comme possédé par le démon de mou cœur.

« La nuit, lorsque l'aquilon ébranlait ma chaumière, que

t. Cf. Lamartine, l'Isolement, la dernière strophe :

Quand lo Teuille du bois tomlio dans In priiirie, Lo vont du soir s'él("ivc cl l'arrachu aux \alloii»; VA moi, je su'.s senihliiblp à la feuille (Ictrie ; Lmiioite/ moi roniniu elle, Orageux .iquilunsl

168 LA VIE ET l'œuvre DE CHATEAUBRIAND.

les pluies tombaient en torrent sur mon toit, qu'à travers ma fenêtre -je voyais la lune sillonner les nuages amoncelés comme un pâle vaisseau qui laboure les vagues, il me semblait que la vie redoublait au fond de mon cœur, que j'aurais la puissance de créer des mondes. Ah! si j'avais pu faire partager à une autre les transports que j'éprouvais! 0 Dieu! si tu m'avais donné une femme selon mes désirs ; si, comme à notre premier père, tu m'eusses amené par la main une Eve tii'ée de moi-même... Beauté céleste! je me serais prosterné devant toi, puis, te prenant dans mes bras, j'aurais prié l'Éternel de te donner le reste de ma vie.

« Hélas! j'étais seul, seul sur la terre! Une langueur secrète s'emparait de mon corps. Ce dégoût de la vie que j'avais ressenti dès mon enfance revenait avec une force nouvelle. Bientôt mon cœur ne fournit plus d'aliment à ma pensée, et je ne m'apercevais de mon existence que par un profond sentiment d'ennui.

« Je luttai quelque temps contre mon mal, mais avec indifférence et sans avoir la ferme résolution de le vaincre. Enfin, ne pouvant trouver de remède à cette étrange blessure de mon cœur qui n'était nulle part et qui était partout, je résolus de quitter la vie *... »

1. On sait que René ne se tue pas, mais que, sa sœur Amélie l'ayant quitté pour s'enfermer à jamais dans un couvent, lui-même va demander la paix aux solitudes du Nouveau Monde.

i( René n'est point un Homme aigri comme Wertlier. Il a peu soufTert, il cherche à souffrir. Son imagination seule l'a jeté hors des routes battues; sa vanité n'est point vindicative, elle ne hait point, et l'on sent qu'il garde en lui de quoi se reprendre aisément aux jouissances de la vie usuelle et même aux petites joies, aux pciites émotions qu'elle prodigue. L'éclat, la gloire du monde, les triomphes d 'amour-propre le séduiraient encore. Il n'a pris aucun engagement avec lui-même, il reviendrait aisément, il changerait sans peine sa vanité sauvage contre une vanité civilisée; il deviendrait presque un homme frivole, car il n'a d'excessif que l'imagination. C'est, pour emprunter l'expression commune, une tête montée ; mais il est faible et mobile ; un rien peut le consoler et lo distraire; on est sûr qu'il ne se tuera pas. « (Rémusat, Passé et Présent, Mélanges, I, 123).

Rome, le 10 janvier 180 i'.

Je ne veux pas quitter Rome sans vous dire au moins quelques mots de cette ville fameuse. Nous étions convenus que je vous écrirais au hasard et sans suite tout ce que je penserais de l'Italie, comme je vous disais autrefois l'impression que faisaient sur mon cœur les solitudes du Nouveau Monde. Sans autre préambule, je vais donc essayer de vous peindre les dehors de Rome, ses campagnes et ses ruines.

Vous avez lu tout ce qu'on a écrit sur ce sujet; mais je ne sais si les voyageurs vous ont donné une idée bien juste du tableau que présente la campagne de Rome. Figurez-vous quelque chose de la désolation de Tyr et de Babylone dont parle l'Écriture; un silence et une solitude aussi vastes que le bruit et le tumulte des hommes qui se pressaient jadis sur ce sol. On croit y entendre retentir cette malédiction du prophète : Vcnient libi duo fixe subito in die una, i^tcrililas et viduitas^. Vous apercevez çà et là quelques bouts de voies romaines dans des lieux où il no passe plus personne, quelques traces desséchées des torrents de l'hiver : ces traces, vues de loin, ont ellesmêmes l'air de grands chemins battus et fréquentés, et elles ne sont, que le lit désert d'une onde orageuse qui s'est écoulée comme le peuple romain. A peine découvrez-vous quelques

1. Apri>s lo niapniflqno siioci^a do son Génie du Chri.itianismfl, ChiilcauIiriaiiJ M fit nomnuT seirélairo d'amliassatlo auprès du cardinnl Fcscli, h Romi.'.

2. " Doux cliosns t(! viendront A la fois dans un soûl jour, stf^rililo et vouvago. » (halo.) — Quoi i|u'on dise Cliuteaubriaud, la campagne romaine est Ir^s fertile.

, arbres, mais partout s'élèvent des ruines d'aqueducs et de tombeaux; ruines qui semblent être les forêts et les plantes indigènes d'une terre composée de la poussière des morts et des débris des empires. Souvent, dans une grande plaine, j'ai cru voir de riches moissons; je m'en approchais : des herbes flétries avaient trompé mon œil. Parfois, sous ces moissons stériles, vous distinguez les traces d'une ancienne culture. Point d'oiseaux, point de laboureurs, point de mouvements champêtres, point de mugissements de troupeaux, point de villages. Un petit nombre de fermes délabrées se montrent sur la nudité des champs; les fenêtres et les portes en sont fermées; il n'en sort ni fumée, ni bruit, ni habitants. Une espèce de Sauvage, presque nu, pâle et miné par la fièvre, garde ces tristes chaumières, comme les spectres qui, dans nos histoires gothiques, défendent l'entrée des châteaux abandonnés. Enfin l'on dirait qu'aucune nation n'a osé succéder aux maîtres du monde dans leur terre natale, et que ces champs sont tels que les a laissés le soc de Cincinnatus, ou la dernière charrue romaine.

C'est du milieu de ce terrain inculte que domine et qu'attriste encore un monument appelé par la voix populaire le Tombeau de Néron^, que s'élève la grande ombre de la Ville Éternelle. Déchue de sa puissance terrestre, elle semble, dans son orgueil, avoir voulu s'isoler : elle s'est séparée des autres cités de la terre; et, comme une reine tombée du trône, elle a noblement caché ses malheurs dans la solitude.

11 me serait impossible de vous dire ce qu'on éprouve lorsque Rome vous apparaît tout à coup au milieu de ses royaumes vides, inania régna, et qu'elle a l'air de se lever pour vous de la tombe où elle était couchée. Tâchez de vous figurer ce trouble et cet étonnement qui saisissaient les prophètes, lorsque Dieu leur envoyait la vision de quelque cité à laquelle il avait attaché les destinées de son peuple : Quasi aspeclus t^plendoris^. La multitude des souvenirs, l'abondance

i Le véritable tombeau de Néron était à la porte du Peuph;, daus l'euilioit même où l'on a bâti depuis l'église de Sauta-Maria del Popolo. (Note de Châteaubri^md.)

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