i C'était comme une vision de splendeur. » (Éséchiel
des sentiments, vous oppressent; votre âme est bouleversée à l'aspect de cette Rome qui a recueilli deux fois la succession du monde, comme héritière de Saturne et de Jacob.
Vous croirez peut-être, mon cher ami, d'après cette description, qu'il n'y a rien de plus affreux que les campagnes romaines? Vous vous tromperiez beaucoup; elles ont une inconcevable grandeur; on est toujours prêt, en les regardant, à s'écrier avec Virgile :
Salve, magna parens frugum, Saturnia tellus, Magna vicum * !
Si vous les voyez en économiste, elles vous désoleront; si vous les contemplez en artiste, en poète, et même en philosophe, vous ne voudriez peut-être pas qu'elles fussent autrement. L'aspect d'un champ de blé ou d'un coteau de vignes ne vous donnerait pas d'aussi fortes émotions que la vue de cette terre dont la culture moderne n'a pas rajeuni le sol, et qui est demeurée antique comme les ruines qui la couvrent^.
Rien n'est comparable pour la beauté aux lignes de l'horizon romain, à la douce inclinaison des plans, aux contours suaves et fuyants des montagnes qui le terminent. Souvent les vallées dans la campagne prennent la forme d'une arène, d'un cirque, d'un hippodrome; les c«oteaux sont taillés en terrasses, comme si la main puissante des Romains avait remué toute cette terre. Une vapeur particulière, répandue dans les lointains, arrondit les objets et dissimule ce qu'ils pourraient avoir de dur ou de heurté dans leurs formes. Les ombres ne sont jamais lourdes et noires; il n'y a pas de masses si obscures de rochers et de feuillages, dans lesquelles il ne s'insinue
1. Il Sulut, terre fécomle, terre de Saturne, mère lies grands tioniines. » ((P<'orgii/iies, II, 172.)
i. i< Presque tous les voyageurs nnciens et modernes n'ont vu dans In campagne romaine que c<^ qu'ils aipellent son horreur et xa nudité. Montaigne lui-nu^rai', ft qui (Cites l'ini.ii^iii.itiou no miin(|uait pas, dit : ■• Le prospect du pays malplaisant, hossi^, plein di' profomleg feiidasses, le terroiro nud, sans arbres, um' lionne partie stérile... « Depuis nia description, on a passe du dénigrement à l'euthousiasme... J'ai relu ma lettre à M. do Kontancs sur Home, écrite il y a vinyt-cinq ans, et j'nVDUC que Je l'ai tiouvée d'une telle exactitude qu'il me serait impossible d'y retrancber ou il'y ajouter ua mot. •< {Mém. d'Uutre-Tombe.)
.toujours un peu de lumière. Une teinte singulièrement harmonieuse marie la terre, le ciel et les eaux : toutes les surfaces, au moyen d'une gradation insensible de couleurs, s'unissent par leurs extrémités sans qu'on puisse déterminer le point où une nuance finit et où l'autre commence. Vous avez sans doute admiré dans les paysages de Claude Lorrain * cette' lumière qui semble idéale et plus Délie que nature? en bien, c'est la lumière de Rome !
Je ne me lassais point de voir à la villa Borghèse le soleil se coucher sur les cyprès du mont Marins et sur les pins de la villa Pamphili, plantés par le Nôtre ^. J'ai souvent aussi remonté le Tibre à Ponte-Mole, pour jouir de cette grande scène de la fin du jour. Les sommets des montagnes de la Sabine apparaissent alors de lapis-lazuli et d'opale, tandis que leurs bases et leurs flancs sont noyés dans une vapeur d'une teinte violette ou purpurine, Quelquefois de beaux nuages comme des chars légers, portés sur le vent du soir avec une grâce inimitable, font comprendre l'apparition des habitants de l'Olympe sous ce ciel mythologique; quelquefois l'antique Rome semble avoir étendu dans l'occident toute la pourpre de ses Consuls et de ses Césars, sous les derniers pas du dieu du jour. Cette riche décoration ne se retire pas aussi vite que dans nos climats : lorsque vous croyez que ses teintes vont s'efTacer, elle se ranime sur quelque autre point de l'horizon; un crépuscule succède à un crépuscule, et la magie du couchant se prolonge. 11 est vrai qu'à cette heure du repos des campagnes, l'air ne retentit plus de chants bucoliques; les bergers n'y sont plus : Dulcia linquimus arva^l mais on voit encore les grandes victimes du ClUumne^, des bœufs blancs ou des troupeaux de cavales demi-sauvages, qui descendent au bord du Tibre et viennent s'abreuver dans ses eaux. Vous vous
1. Claude Gelée, dit le Lorrain, né à Chaniagae (Vosges) en IGOO, mort en 1682. Il passa une grande partie de sa vie à Rome.
2. Audré le Nôtre, né en 1613 à Paris, mort en 1702. Célèbre dessinateur de jardins, il fit, en France, ceux des Tuileries, de Versailles, de Saiul-Cloud, elc.i en Angleterre, ceux de Suiut-James et de Greenwleh.