Racontez la vie de Richard Wagner
Seizième Leçon.
Du G-uesclin.
Bertrand du Guesclin naquit en Bretagne près de Dinan vers 1320. Il était de taille moyenne, large d'épaules ; il avait le visage brun, le nez camus, les yeux verts, de longs bras et de petites mains. Encore enfant, il était querelleur et batailleur, divisant ses compagnons de jeux en troupes qui se battaient l'une contre l'autre, et revenant plus d'une fois au logis paternel roué de coups, mais en donnant toujours autant au moins qu'il en recevait. Il ne voulut jamais apprendre à lire et à écrire, et il faisait par sa paresse et son humeur batailleuse le désespoir de sa mère, qui disait : " Il n'y a pas de plus mauvais garçon au monde-; son père et moi nous le voudrions voir sous terre."
A l'âge de quinze ans, du Guesclin révéla sa bravoure. Un tournoi se célébrait à Rennes; les plus braves chevaliers de Bretagne s'y étaient donné rendez-vous. Bertrand, malgré la défense de son père, résolut de s'y rendre ; il emprunta le cheval d'un meunier, monta dessus tout armé, arriva à Rennes, où il se mêla aux chevaliers, et désarçonna quinze combattants ; mais, lorsque son père se présenta pour combattre à son tour ce jouteur inconnu, Bertrand leva la visière de son casque, et, se faisant reconnaître, implora un pardon qu'il obtint aisément. Dès lors de plus sérieux faits d'armes lui furent permis.
Jamais chevalier avide de combats n'eut autant d'occasions de montrer son courage. La guerre était partout : elle était dans le duché de Bretagne, où deux princes se disputaient la couronne des ducs, et étaient soutenus, l'un par les Anglais, l'autre par les Français ; elle était au centre du royaume où le
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roi Charles V avait à lutter contre les Anglais et contre le roi de Navarre ; elle était en Espagne, où chrétiens et Maures étaient aux prises. Charles Y qui connaissait la réputation de bravoure de du G-uesclin l'attacha à son service et lui donnant le commandement d'une petite armée le chargea de contenir le roi de Navarre. Bertrand battit le Navarrais près de Cocherel en Normandie puis, se dirigea vers l'Espagne, où le Prince Noir, fils aîné du roi d'Angleterre Edouard III, menaçait la frontière française. Une bataille fut livrée près de Navarette en Espagne et du Guesclin fut fait prisonnier. Mais le Breton ne resta pas longtemps captif. Quelque temps après la victoire, le prince de Galles retourna à Bordeaux. Un jour, il aperçut son prisonnier et lui dit : " Comment vous trouvez-vous, Bertrand ?" — "A merveille, Dieu merci, répondit-il. Comment ne serais-je pas bien ? Depuis que je suis ici, je me trouve le premier chevalier du monde. On dit partout que vous me craignez, que vous n'osez me mettre à rançon." L'Anglais fut piqué : " Messire Bertrand, dit-il, vous croyez donc que c'est pour votre bravoure que nous vous gardons ? Par Saint Georges, fixez votre rançon et vous serez libre." Du Guesclin répondit fièrement qu'il fixait sa rançon à cent mille livres ; ce serait plus d'un million aujourd'hui. Le prince, étonné, lui demanda où il prendrait pareille somme. " Monseigneur, reprit le Breton, le roi de Castille l'allié de mon maître en payera moitié, et le roi de Erance le reste ; et si ce n'était assez, sachez qu'il n'y a femme en Erance sachant filer, qui ne filât pour ma rançon."
C'est à cette époque que Charles Y envoya à du Guesclin l'épée de connétable. La dignité de connétable était la plus haute qu'il y eût dans l'ancienne monarchie, car le connétable était le général en chef de toutes les armées ; il dirigeait les opérations militaires, et il nommait à tous les emplois dans l'armée. Tous ceux qui avaient eu cette dignité avant du
Guesclin appartenaient à la plus haute noblesse et même à la famille royale ; aussi du Guesclin voulait-il refuser un pareil honneur, mais le roi lui écrivit que nul n'était plus digne que lui de cet honneur et qu'il serait assuré de l'obéissance de tous, même des princes ses frères.
Depuis les grandes défaites de Crécy (1346) et de Poitiers (1356) les imaginations étaient frappées et on n'osait guère attaquer les Anglais en pleine campagne. Charles V avait imaginé un nouveau système de guerre ; c'était la guerre de sièges, d'embuscades, d'escarmouches, où les Anglais devaient finalement avoir le dessous parce qu'on avait grand soin de faire le désert devant eux. Du Guesclin, dont le courage n'était point suspect, approuva cette tactique du roi et la fit réussir : les Anglais, maîtres d'un tiers de la France en 1364, ne possédaient plus, huit ans après, que quelques places le long des côtes.
Malheureusement le roi eut l'idée d'envoyer du Guesclin en Bretagne pour y prendre le parti d'un des deux princes qui se disputaient la couronne des ducs, et il y échoua. Ayant appris que quelques seigneurs envieux l'accusaient secrètement de trahison, il rendit au roi l'épée de connétable. Charles refusa d'accepter cette démission, et du Guesclin, réconcilié avec lui, alla de nouveau combattre contre les Anglais. Il assiégeait Châteauneuf-Randon, en Auvergne, quand il tomba malade. Quelques moments avant d'expirer, il réunit ses officiers et leur dit : " Souvenez-vous, mes amis, que je vous ai dit mille fois qu'en quelque pays qu'on porte les armes, le guerrier ne doit jamais traiter comme ennemis les gens d'église, les femmes, les enfants, les vieillards et le pauvre peuple, qui sont sans défense." Le jour de sa mort, le gouverneur, qui avait promis de se rendre ce jour-là s'il n'était point secouru, vint déposer sur le cercueil du connétable les clefs de la ville. On lui fit des funérailles solennelles, et Charles V voulut qu'il fût
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enseveli à Saint-Denis dans la sépulture des rois de France, à côté même de son tombeau. " Cet intraitable batailleur, dit le grand historien Michelet, était pourtant, comme sont les Bretons, bon enfant et prodigue, souvent riche, souvent ruiné, donnant parfois tout ce qu'il avait pour racheter ses hommes ; mais en revanche avide et pillard, rude en guerre et ne faisant point de quartier." Il est à remarquer que du Guesclin fut surtout rude et sans pitié pour les seigneurs, mais qu'il protégea au contraire les roturiers, les bourgeois et les serfs. Il exigea que la solde de ses troupes fût régulièrement payée, il maintint une bonne discipline dans son armée, et il empêcha les pillages que les hommes de guerre commettaient en tous pays. Sa bravoure et sa bonté lui ont valu le surnom de bon connétable ; les services qu'il rendit à la France sous Charles V lui donnèrent de son vivant une gloire qui ne fit que croître sous les règnes suivants.
Le roi ne survécut que quelques mois à son connétable : tous deux avaient été bien faits pour s'entendre dans l'œuvre de l'expulsion des Anglais, et l'on a pu dire avec raison que Charles V avait été la tête qui conçoit le plan, et du Guesclin le bras qui l'exécute.