Parlez du Dante
58. Quel livre du grand poète florentin Michel- Ange lisait-il souvent ?
59. De quoi s'inspira-t-il pour exécuter son Jugement dernier ?
60. Quelle influence Michel- Ange a-t-il eue sur l'art en Europe ?
Vingt-et-unième Leçon.
En Ballon!
C'est le 25 mai de l'année dernière qu'a eu lieu ma première ascension. Nous nous rendons au Square Lafayette où gît l'aérostat non gonflé. C'est un immense fuseau de soie vernie étendu sur le sol ; un vaste filet l'enveloppe de ses mailles ; le tout représente une masse informe dissimulée dans ses larges plis longitudinaux. Pour tout œil vulgaire, il n'y a là qu'un tissu de telle longueur sur telle largeur: l'oeil de l'aéronaute apprécie cette chose inerte sous un tout autre caractère.
En effet, cette chose devient une puissance, un être spécial, dont l'air sera l'élément, et que les habitants de l'air, les oiseaux les plus forts, fuiront avec angoisse. Lentement, le gaz pénètre comme un souffle de vie, et gonfle la sphère palpitante. Déjà l'aérostat se tord en convulsions pour échapper aux mains qui le retiennent et semble se révolter à la fois contre le vent et contre l'homme, sans lequel pourtant il n'existerait pas. J'ai attaché mes instruments d'observation aux parois de la nacelle ; tout est prêt.
L'instant du départ a quelque chose de solennel. Au milieu des amis qui sont venus assister à votre premier voyage, sous leurs regards qui vous suivent, vous vous élevez
lentement, majestueusement dans l'espace. C'est déjà là une première sensation, unique, toute nouvelle et très singulière. Le mouvement qui nous emporte est complètement insensible pour nous ; mais nous savons que nous nous élevons, car progressivement Washington s'agrandit au-dessous de nous et bientôt notre vue l'embrasse dans son entier, encadré des verdoyantes campagnes qui l'environnent.
" Que c'est beau ! Que c'est beau ! " C'est la première exclamation qui s'échappe de nos lèvres.
Nulle description ne saurait rendre la merveilleuse magnificence d'un tel panorama. La plus ravissante, la plus grandiose scène de la nature, vue du haut d'une montagne, n'approche pas de la grandeur de cette même nature, vue perpendiculairement dans l'espace. Là seulement l'homme s'aperçoit que la terre est belle, que l'atmosphère enveloppe ce monde d'un rayonnement de vie, que la création est une immense harmonie.
La première impression qui domine est une sensation de bien-être tout nouveau, à laquelle s'ajoute la vaniteuse petite joie de se voir au-dessus du reste des autres hommes, et le plaisir d'admirer un spectacle immense et inattendu. Quant au mouvement, il est absolument insensible. Et cela se conçoit : nous avons toujours les pieds appuyés sur le fond de la nacelle, notre centre de gravité est dans la nacelle : physiologiquement, nous ne sommes pas suspendus. De plus, aucune sensation de vent. Nous nous croyons immobiles. La terre descend au-dessous de nous ; le groupe de nos amis diminue ; leurs adieux n'arrivent plus que faiblement ; ils sont bientôt couverts par la voix colossale de Washington, qui domine tout d'un brouhaha gigantesque. La ville développe sous nos yeux ses mille toits, ses dômes, ses clochers, ses édifices, ses jardins, ses rues, ses campagnes environnantes ; c'est un spectacle féerique devant lequel s'éclipsent tous les contes des " Mille et une Nuits,"
Vingt-et-unième Leçon. 103
Les œuvres humaines s'effacent vite dans une telle contemplation. Les bâtiments élevés, les hautes coupoles, les clochers de pierre qui perçaient le ciel de leurs flèches élancées, se sont abaissés au niveau du sol. Le Capitole, dont le dôme nous saisissait d'admiration, le monument de Washington, colosse de pierre qui veille au Midi de la grande ville, la Maison- Blanche, le ministère de la guerre, la bibliothèque nationale : toutes les splendeurs de l'architecture s'humilient devant le ciel. La première ville de l'Amérique, la capitale du Nouveau- Monde, Washington, s'est réduite pour nous aux dimensions des plans en relief que l'on voit dans les musées. Vues de haut, toutes les perspectives sont changées. Les vastes avenues et les grands parcs sont devenus de minces allées et de petits jardins. Nous traversons un minuscule filet d'eau qu'on appelle le Potomac et qui ressemble à un petit ruban gris dont les sinuosités se dessinent au loin. Les collines de Virginie s'abaissent au niveau du fleuve, la surface de la terre est plane. Comme on comprend bien l'exaltation des premiers aéronautes lorsqu'ils se virent transportés au-dessus du monde vulgaire, et contemplèrent l'admirable champ de la nature déployé pour la première fois sous l'œil victorieux de l'humanité !
A ces sensations si agréables en succède une autre : c'est un doute sur la sécurité absolue du navire aérien. La nacelle est suspendue par des cordes au filet qui enveloppe entièrement l'aérostat, la soupape se trouve au sommet du ballon. La corde qui permet de l'ouvrir tombe par l'intérieur du ballon, jusqu'à portée de la main de l'aéronaute ; l'aérostat n'est pas fermé en bas, de sorte que nous en voyons l'intérieur et que nous nous sentons littéralement suspendus à une bulle de gaz. Le ballon avec sa nacelle a la hauteur d'une maison de cinq étages. L'abîme immense ouvert sous nos pieds fait faire quelques réflexions auxquelles il est difficile de se soustraire :
Si le gaz s'échappait du ballon ? ... Si le ballon sortait du filet ? ... Si une corde cassait ? ... Si la nacelle se défonçait ? ... Si on ne pouvait plus descendre ? ... Si on était saisi par une trombe ? . . . Réflexions variées qui se résument en définitive dans ce même résultat : Si nous tombions ! . . . Mais on reconnaît vite l'invraisemblance de toutes ces craintes du premier moment. Physiquement parlant, l'aérostat est aussi solide dans l'air que la pierre sur le sol. Et puis, si l'on devait tout craindre, ou ne sortirait jamais de chez soi.