Quel jugement peut-on porter sur lui
Trente-deuxième Leçon.
A Tombouctou.
La Ville après l'Occupation française.
Mon Cher Ami : — Tombouctou, le 20 octobre 1894.
". . . Tu me demandes, mon cher ami, de t'envoyer une
exacte et détaillée description de la ville et du pays. Je te
présenterai d'abord un Tombouctou déjà bien changé et qui
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ressemble peu à ce que nous trouvâmes quand nous avons campé pour la première fois sur les dunes qui entourent la ville ; l'ancien chef qui s'est sauvé à notre approche ne reconnaîtrait pas cette ville de garnison, remplie du mouvement des tirailleurs, des sonneries de clairons, des commandements de manœuvres, avec un fort à créneaux, deux bastions et le drapeau tricolore flottant sur la porte qui se ferme tous les soirs à dix heures, après l'appel. Le pays ! . . . C'est le désert de sable avec, pour toute végétation, des mimosas nains et de faux gommiers qui, formant une vaste clairière de quatre à cinq kilomètres de rayon, entourent la ville d'une immense ceinture épineuse.
" Quand on sort de ces mimosas et qu'on voit pour la première fois la ville, bâtie sur un vaste plateau au centre de cette clairière, se détacher noire sur le ciel brillant, on ressent une certaine impression, car elle a grand air de loin, avec la ligne de ses toits et les pointes de ses mosquées. A l'ouest de Tombouctou, une série de dépressions, coupées par des mamelons où se dressent des tombes de marabouts, forment en janvier un système inextricable d'inondations sillonnées par les pirogues du fleuve.
" En ce moment, tout est sec et se couvre de mil et de riz. Il ne reste que quelques mares avec de rares bouquets de palmiers sans dattes, à l'ombre desquels nous essayons, sans grand succès, de faire pousser des choux et de la salade. Veuxtu maintenant entrer dans la ville ? . . . Si tu l'avais fait avant l'occupation, tu aurais hésité à franchir la barrière d'immondices de toute nature, amas séculaires d'ânes crevés et de blanches carcasses, qui entouraient Tombouctou comme les sept collines de Rome. Tombouctou est le chef-lieu d'un cercle. Il y a une municipalité, des commissaires de police, un service de la voirie, et l'on peut se promener la nuit dans les rues presque sans inconvénient.
" Nous voici dans la ville, allons d'abord au marché. Nous croisons une troupe de gamins, des petits blancs qui te saluent militairement et te disent : Bonjour, m'sieur ! Ce sont de pauvres petits Touaregs que nous avons recueillis dans nos nombreuses reconnaissances autour de Tombouctou. Leurs pères ont été tués et ils ont été abandonnés dans les campements. Ils savent compter, te nommeront un cheval, une maison, etc., et te diront en te montrant notre drapeau : ' Drapeau français ! bleu, blanc, rouge ! ' Cette place grouillante, avec ses abris en paille, ces quartiers de viande pendant à des branches et surtout cette odeur acre qui saisit à la gorge, c'est le marché. . . . Odeur indéfinissable, mélange des effluves du poisson pourri, du piment, des viandes grillées. ... Le marché est pauvre, tant le pays a été pillé par les Touaregs depuis deux ou trois ans qu'ils connaissent notre marche vers les bouches du Niger. Les petites marchandes assises devant leurs calebasses n'ont guère à offrir que des parts de viande à, 20 cauries (2,500 cauries valent 5 francs), des boules de savon, du poisson séché, des perles et de l'ambre.
" Quant aux femmes, elles sont d'une apathie extraordinaire, surtout après le traitement que leur font subir les Touaregs. Dès leur treizième année, c'est-à-dire dès qu'elles sont mariées, elles commencent à prendre un embonpoint qui devient bientôt monstrueux et les rend incapables de faire une étape autrement que sur un âne ou sur un chameau. Pour arriver à ce résultat, on les fait rester couchées toute la journée et un certain nombre de fois par jour, on leur fait avaler une grande calebasse de lait aigre après les avoir gavées de viande.
" Mais continuons notre route et voyons les monuments !
"Nous passons devant Djim Djireber, la plus petite, la plus vieille et la plus vénérée des mosquées de la ville. Elle est surmontée de l'œuf d'autruche traditionnel et, dans son enclos, il y a deux espèces d'acacias qui embaument au mois de mars
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et avril. En ce moment, ils ne portent que de ces affreuses cigognes noires qui pullulent sur tous les toits. A travers un fouillis de petites rues étroites aux renfoncements bizarres, nous arrivons à la mosquée de Sancoré, dont la tour massive a deux assises et un perchoir énorme pour tous les pigeons de la région. En face, sur le point culminant de la ville, l'ancien fort Nord.
" La troisième mosquée est Sidi-Pahya, près du fort actuel ; c'est la plus grande et la plus élégante. Je ne crois pas, d'ailleurs, qu'avec ce luxe de mosquées et de marabouts Tombouctou soit la ville sainte, le dernier refuge de l'islamisme dont on nous parlait en Erance. Déjà, elle n'a plus rien de mystérieux. Quant aux immenses bibliothèques qu'on devait y trouver, je ne sais qui les a inventées. Quoi qu'il en soït, il est certain qu'on est très peu religieux à Tombouctou.
' Tombouctou, en somme, n'est qu'une vaste bourse, un lieu d'échange entre les produits du Nord, le sel de Taoudeni, les étoffes des caravanes, les grains, le miel, etc., et les esclaves. Ses habitants n'ont rien de guerrier. Avant notre arrivée, deux Touaregs isolés arrivaient à cheval la nuit, s'arrêtaient devant la porte d'un commerçant de la ville et plantaient leurs lances dans sa porte. Beaucoup de portes sont ainsi marquées de nombreux coups de lance. Le maître de la maison savait ce que cela voulait dire et tremblant, il ouvrait son huis, présentait aux cavaliers ses plus belles marchandises, puis rentrait, trop heureux de n'avoir pas reçu quelques coups de pointe en payement.
"La terreur qu'inspiraient les Touaregs est loin d'être éteinte et, encore maintenant, ils cherchent à l'entretenir en enlevant de temps en temps quelques esclaves. Même cela nous oblige à faire une police continuelle. Tout cela est assez fatigant, surtout en cette saison d'hivernage.
" Quant aux Touaregs eux-mêmes, ce ne sont pas les guer-
riers terribles que l'on voit à la quatrième page des journaux illustrés. Ils n'ont résisté que deux fois, et cela pendant le jour. Mais généralement leur tactique consiste à abandonner les campements immenses et très dispersés qu'ils occupent et à nous attirer à leur poursuite.
" La petite colonne qui a marché contre eux, déjà très fatiguée par une marche de nuit qu'elle a exécutée pour ne pas signaler sa présence, se trouve bientôt encombrée de moutons, de bœufs, d'ânes, etc. Arrive la nuit ! Les tirailleurs campent en carré isolé au milieu de la plaine immense et mystérieuse. . . . Quant à eux, ils se sont rassemblés pendant le jour au son du tabala. Des cavaliers sont venus reconnaître notre bivouac, notre petit nombre, nos points faibles. Les chefs assignent à chacun son rôle, et quand ils jugent que nos sentinelles éreintées doivent dormir, ou quand la lune vient de se coucher, chacun commence son œuvre, le cercle des cavaliers se resserre, les esclaves sont en avant, rampant sur les coudes ... et la marche concentrique continue, derrière les mimosas, lente et sûre. . . . Oui, mais on ouvre l'œil, depuis quelques mois. . . . Pan ! Aux armes ! En une seconde tout le monde est debout, à son poste, derrière la forte haie d'épines qui entoure le carré et l'on attend, anxieux un peu dans cette obscurité profonde, la charge et la piqûre des javelots. Mais l'ennemi démasqué se retire, attendant une meilleure occasion. Aussi mérite-t-il son nom, sourai ou sourkou, la hyène, et son nom même de Touareg, qui veut dire abandonné de Dieu.
" Voilà, mon cher ami, des nuits comme nous en passons quelquefois."
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