Que fit-il aussitôt qu'il y fut arrivé
Trente-quatrième Leçon.
Livingstone (fin).
Il se jeta une robe de chambre sur les épaules, et me dit vivement : " Où pensez-vous que soit Livingstone ?
— Je n'en sais vraiment rienj monsieur.
— Croyez-vous qu'il soit mort ?
— Possible que oui, possible que non.
— Moi, je pense qu'il est vivant, qu'on peut le trouver, et je vous envoie à sa recherche.
— Avez- vous réfléchi, monsieur, à la dépense qu'occasionnera ce voyage ?
— Vous prendrez d'abord 25,000 francs ; quand ils seront épuisés, vous ferez une traite d'autant, puis une troisième, et ainsi de suite; mais vous retrouverez Livingstone : Pénétrez dans l'intérieur de l'Afrique et cherchez-le jusqu'à ce que
vous l'ayez trouvé. Informez-vous de ses découvertes, et, s'il est mort, rapportez-en des preuves certaines. Maintenant, bonsoir; et que Dieu soit avec vous.
— Bonsoir, monsieur. Tout ce que la nature humaine a le pouvoir de faire, je le ferai, ajoutai-je ; et, dans la mission que je vais accomplir, veuille Dieu être avec moi."
Stanley partit de Zanzibar dans les premiers jours de février 1871, avec une suite nombreuse de nègres qui portaient les vivres, les marchandises, les provisions de toutes sortes nécessaires à une expédition si lointaine. La caravane s'avança droit dans la direction de l'ouest, recueillant sur sa route tous les renseignements qu'on pouvait trouver sur Livingstone. Enfin, après plusieurs mois de marche, Stanley apprit que l'illustre voyageur se trouvait dans un village nommé Oudjiji, situé sur les bords du lac Tanganyka. Il s'y rendit en toute hâte, et son émotion fut profonde quand il aperçut Livingstone :
"Tandis que j'avançais lentement, je remarquais sa pâleur et son air de fatigue. Il aTrait un pantalon gris, un veston rouge et une casquette bleue à galon d'or fané. . . . J'approchai d'un pas délibéré et dis en ôtant mon chapeau : ' Le docteur Livingstone, je présume ? ' — e Oui,' répondit-il en soulevant sa casquette et avec un bienveillant sourire. Nos têtes furent recouvertes et nos mains se serrèrent. <Je remercie Dieu, repris-je, de ce qu'il m'a permis de vous rencontrer.' — ' Je suis heureux, dit-il, d'être ici pour vous recevoir.' "
Et l'entretien continua sur ce ton de simplicité. Livingstone raconta ses dernières explorations, les privations qu'il avait endurées, les souffrances de toute sorte qui l'avaient assailli. Son visage amaigri, ses mains tremblantes de fièvre, ses habits en lambeaux, tout parlait des cruelles épreuves qu'il avait traversées. Stanley ne pouvait se lasser de l'en-
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tendre et sentait grandir encore, en écoutant ce récit, l'admiration qu'il éprouvait pour cet homme si grand et si modeste. A son tour il fallut que le nouveau venu satisfît la curiosité du docteur. Depuis six années, Livingstone n'avait pas eu de nouvelles de l'Europe : Stanley lui raconta les événements qui s'étaient accomplis pendant cette période. Puis il lui donna des vêtements, des provisions, quelques conserves de viande et de bouillon dont le docteur avait grand besoin. On but joyeusement une bouteille de Champagne que Stanley avait apportée et qu'il réservait pour la circonstance. Le bon Livingstone ne pouvait se lasser de remercier l'homme énergique et courageux qui avait affronté tant de périls pour lui apporter les secours dont il avait si grand besoin.
Plusieurs jours se passèrent ainsi. Livingstone renaissait doucement à la vie. Quand il fut complètement rétabli, Stanley le supplia de reprendre avec lui le chemin de l'est, de revenir à Zanzibar pour rentrer de là en Europe. Mais le docteur ne voulut pas entendre parler de retour : il désirait achever une exploration qu'il avait commencée plusieurs mois auparavant à l'ouest du lac Tanganyka. Stanley revint donc seul, rapportant des lettres de Livingstone pour ses parents, et le volumineux journal où le docteur avait, pendant les dernières années, consigné jour par jour ses notes et ses observations sur les pays qu'il traversait. Le voyage de Stanley fut aussi heureux au retour qu'à l'aller. Il revint en Europe où l'on attendait impatiemment depuis près de deux ans le résultat de son expédition. On lui fit en France un accueil enthousiaste. Il n'en fut pas de même de l'autre côté de la Manche : les Anglais étaient irrités qu'un simple journaliste américain leur eût enlevé l'honneur de retrouver le grand voyageur. Ce dépit alla si loin qu'on osa accuser Stanley d'avoir menti impudemment dans la relation qu'il publia de son voyage ; quelques écrivains poussèrent même la malveil-
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lance jusqu'à insinuer qu'il avait fabriqué lui-même les lettres qu'il disait avoir reçues de la main de Livingstone. Stanley n'eut pas de peine à confondre ses calomniateurs.
Tandis que l'envie se déchaînait contre lui, et qu'on essayait de lui enlever la gloire d'avoir retrouvé Livingstone, le docteur reprenait le cours de ses explorations et s'enfonçait de nouveau, comme il l'avait annoncé, dans la direction de l'ouest. Il arriva ainsi après plusieurs semaines de marche sur la rive du lac Banguelo. Là, il fut assailli par des pluies torrentielles qui inondèrent tout le pays. Il fut obligé de s'arrêter dans un village où commandait un chef nègre qui l'accueillit avec bienveillance. Dans cette région malsaine il fut de nouveau visité par la fièvre. Ses forces déclinèrent rapidement : un jour vint où il ne put même plus écrire comme de coutume ses notes sur un carnet. Le 1er mai 1873, les serviteurs dévoués qui l'avaient accompagné entrèrent le matin dans la cabane qu'il habitait et le trouvèrent inanimé. Un accès de fièvre plus violent que les précédents l'avait emporté pendant la nuit.
On vit alors l'étendue du dévouement que Livingstone avait su, par sa douceur et son inaltérable bonté, inspirer à tous ceux qui l'approchaient. Ces serviteurs n'étaient que de pauvres nègres ignorants et grossiers. Cependant ils ne voulurent pas abandonner la dépouille de leur maître. Ils embaumèrent comme ils purent son cadavre, l'enveloppèrent dans un morceau d'étoffe, retendirent dans une sorte de litière suspendue qui avait déjà servi à porter le docteur dans les derniers jours de sa vie, quand l'épuisement rapide de ses forces lui rendait la marche trop pénible. De plus, ils recueillirent pieusement tous les objets qui lui avaient appartenu, ses armes, ses vêtements, ses papiers ; puis ils se mirent en route vers l'est, affrontant les dangers et les fatigues d'un voyage de plusieurs milliers de kilomètres, afin de pouvoir remettre
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les restes de Livingstone entre les mains de ses compatriotes. Sans doute, ils comprenaient confusément que leur maître était un grand homme, et que sa dépouille mortelle avait droit à une sépulture honorable.
La funèbre caravane n'arriva à Zanzibar qu'au mois de février de l'année suivante (1874). Le corps de l'illustre explorateur fut aussitôt livré au consul anglais qui réside dans cette île, et, par les soins de cet agent, expédié en Angleterre. On fit à ce mort glorieux de splendides funérailles. Aujourd'hui les restes de Livingstone reposent dans l'abbaye de Westminster, sorte de Panthéon anglais, où les plus illustres personnages seuls obtiennent un tombeau.
Le peuple anglais s'est honoré lui-même en décernant ces honneurs extraordinaires à David Livingstone. Cet homme qui unissait à l'héroïsme une modestie et une simplicité vraiment admirables est une des figures les plus grandes et les plus pures de notre époque. Sa belle vie nous offre un modèle de toutes les vertus : amour ardent de la science et de l'humanité, courage indomptable, volonté de fer, persévérance, bonté, douceur inaltérable.