Dites ce que vous savez de lui
Trente-sixième Leçon.
La Guérison de la Diphtérie.
C'est avec un certain enthousiasme qu'on parle depuis quelque temps de la communication faite par M. Roux, de l'Institut Pasteur, au congrès d'hygiène de Pest sur le traitement de la diphtérie. Et, en effet, il résulte des essais de M. Roux et d'autres expérimentateurs, que le nouveau traitement peut sauver au moins la moitié des pauvres petits malades, victimes du croup. Et cette mortalité sera très certainement
abaissée encore. Elle était généralement de 60 pour cent ; avec le traitement sérothérapique, elle n'est plus que de 28, de 20 et même de 15 pour cent. Et c'est un début ! La diphtérie est une maladie infectieuse dont tout le monde connaît la gravité ; elle est caractérisée par le développement de fausses membranes appelées vulgairement peaux ou plaques blanches. Lorsque ces fausses membranes sont limitées à l'arrièrebouche, la diphtérie s'appelle " angine couenneuse." Lorsque les plaques blanches envahissent le larynx et les voies respiratoires, c'est le croup. Longtemps on avait cru la diphtérie une affection locale et, en conséquence, on essaya de tous les traitements locaux : irrigations au sublimé, à l'iode, au pétrole, etc. Quelquefois le médicament semblait agir, et l'on croyait à son efficacité; en réalité, il était sans action. L'affection n'était pas grave et le mal cédait naturellement. C'est M. Roux qui, en 1888, montra le premier que la diphtérie était un véritable empoisonnement général de l'organisme. La diphtérie est due à un microbe découvert par Klebs et Lœffler ; il pullule dans les fausses membranes. Ces microbes sécrètent, en se développant, un principe toxique, une toxine, véritable poison chimique qui infecte l'économie tout entière et qui amène généralement la mort du sujet. M. Roux put recueillir ce poison en cultivant, dans des bouillons appropriés, les microbes diphtériques ; il en prépara de notables quantités et il put communiquer à des animaux : cobayes, lapins, chiens, une véritable diphtérie.
La cause du mal, c'est donc bien ce poison fabriqué par les microbes de la diphtérie. Tout poison possède généralement un contrepoison. Ne pourrait-on trouver l'antidote de la toxine diphtérique ? MM. Roux, Yersin, etc., reconnurent que l'on pourrait facilement vacciner les animaux contre ce poison, en leur injectant quotidiennement de petites doses dans les tissus. L'organisme, comme on sait, s'habitue au
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poison. MM. Roux et Voillard vaccinèrent assez rapidement ensuite en injectant la toxine mêlée à son volume d'iode ; l'accoutumance se faisait alors en quelques semaines. Et les animaux ainsi traités deviennent absolument réfractaires au poison diphtérique ; impossible de leur donner la diphtérie.
On ne saurait évidemment vacciner ainsi les malades contre l'angine ou le croup. La méthode serait beaucoup trop longue et, d'ailleurs, elle ne serait pas curative, à cause de sa lenteur ; le mal contracté évoluerait plus vite que le vaccin. Heureusement pour nous, on reconnut sur ces entrefaites que le sérum du sang des animaux ainsi vaccinés, jouissait de propriétés antitoxiques remarquables. On sait que le sérum est cette partie du sang qui devient libre après la coagulation ; c'est un liquide limpide sans globules rouges. Or le sérum, comme l'a reconnu M. Roux, mélangé au poison diphtérique, soit dans un vase, soit même dans les tissus d'un animal, empêche la toxine d'agir ; il l'annihile complètement. De nombreuses expériences furent poursuivies sur les animaux, et les propriétés antitoxiques du sérum furent mises hors de doute. MM. Richet et Héricourt firent, à cet égard aussi, des essais probants. Il résulte de ces observations que le sérum fournit à l'expérimentateur un contrepoison qui agit rapidement sur le sujet intoxiqué par le bacille diphtérique ; il suffit d'injecter à deux ou trois reprises des doses convenables de sérum antitoxique pour arrêter le mal. A Berlin, MM. Behring et Kisosato expérimentèrent, avec le même succès, le sérum d'animaux préalablement immunisés par la vaccination. Ils passèrent ensuite de l'animal à l'homme. Et ils purent abaisser la mortalité des enfants traités pour le croup dans les proportions de 60 à 28, soit sauver la moitié des petits malades qui succombaient avec le traitement ordinaire. La sérothérapie était fondée.
La sérothérapie, c'est donc une méthode qui permet par
Finjection d'un sérum rendu antitoxique par l'immunisation préalable d'animaux, de distribuer dans l'organisme un contrepoison actif qui annihile le poison diphtérique. En fait, la méthode est générale et s'appliquera à d'autres maladies que l'angine et le croup.
Les premiers essais de M. Behring, qui reste le fondateur de la méthode en ce qui concerne la diphtérie, ne parurent pas concluants. A Berlin même, l'opinion médicale resta flottante. Est-ce bien un remède qu'un médicament qui ne sauve les malades que dans la proportion de 50 pour cent ? Un médicament vraiment efficace devrait abaisser presque jusqu'à zéro le taux de la mortalité. La communication de M. Roux, au congrès de Pest, a entraîné les opinions un peu hésitantes des physiologistes et des médecins, précisément parce que le savant collaborateur de M. Pasteur a su faire comprendre pourquoi jusqu'ici le traitement échouait encore trop souvent. MM. Roux, Martin et Chaillon ont essayé le traitement à Paris, à l'hôpital des Enfants-Malades, du 1er février au 24 juillet, sur 448 enfants. Ici, comme à Berlin, le bénéfice procuré par la sérothérapie a été de 27.38 pour cent. Les résultats concordent. Mais M. Roux a étudié de très près chaque cas et il a pu démontrer que dans les diphtéries pures et les croups purs, c'est-à-dire sans complications d'autres maladies, le sérum avait été tout puissant ; la mortalité réelle s'était abaissée à 1.66 pour cent. Donc la méthode est absolument efficace. Dans les autres cas, la maladie était complexe ; au microbe diphtérique étaient associés d'autres microbes, et le poison qu'ils sécrètent n'est plus annihilé par le contrepoison du sérum diphtérique.
En effet, . beaucoup d'enfants ayant contracté le croup ont, en même temps, de la rougeole, de la scarlatine, de la tuberculose, de la pneumonie. Ceux-là ne sont pas morts de la diphtérie, mais de ces maladies concomitantes. On peut donc
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avancer que le traitement serait efficace dans une proportion considérable si les autres maladies n'agissaient pas pour leur propre compte.
La méthode peut rendre d'immenses services, et l'on comprend très bien l'enthousiasme avec lequel elle a été accueillie dans le public. Les injections de sérum ne sont pas douloureuses, et les peaux du larynx dans le croup se détachent au bout de 24 heures. M. Eoux a choisi le sérum du cheval immunisé. A l'Institut Pasteur, on a immunisé un certain nombre de chevaux que l'on saigne au cou et l'on recueille leur sérum. Le sérum du cheval est abondant. On peut saigner le cheval souvent sans inconvénient ; le sang se coagule lentement et cet animal est facile à immuniser.
A l'heure actuelle on délivre à Paris, à l'Institut Pasteur, aux médecins qui viennent les chercher, des petits flacons renfermant 20 centimètres cubes de sérum de cheval. Ce sérum se conserve pendant de longs mois avec ses propriétés.
En Amérique le New-York Herald a ouvert une souscription dans le but de faire préparer aux Etats-Unis même le précieux sérum antidiphtérique et il a reçu du docteur Roux la lettre suivante : —
Institut Pasteur, Paris, le 18 décembre, 1894 Monsieur le Rédacteur du Herald, —
Tous m'apprenez que le New-York Herald a ouvert une souscription pour propager aux Etats-Unis la nouvelle méthode de traitement de la diphtérie. Je ne crois pouvoir mieux faire, pour aider à l'œuvre que vous poursuivez, que de dire les récents résultats obtenus dans ces derniers mois sous l'influence de la sérothérapie.
La mortalité par la diphtérie n'est plus dans les hôpitaux de Paris que de 14 pour cent au lieu de 50 pour cent, qui était le chiffre des années précédentes. C'est vous dire quel bienfait nous devons à M. Behring qui a introduit dans la science le sérum antidiphtérique.
Pour ma part, je suis très heureux d'avoir contribué, avec l'aide de
MM. Martin et Chaillon, à faire entrer le nouveau traitement dans la pratique, et je me réjouirai si ces quelques lignes peuvent servir la bonne cause en Amérique. — {Signé) Roux.
Disons, en finissant, que la commission municipale du budget de New- York a voté, dans sa dernière séance, à la demande du docteur Edson, du conseil d'hygiène une somme de $30,000, pour la préparation de l'antitoxine.
Questions.