av. J.-C. EXIL et mort de thémistocxb
Je sais que la plupart des historiens ont avancé que Thémistocle passa en Asie, sous le règne deXerxès. Mais je préfère à leur témoignage celui de Thucydide, plus rap-
f roche des auteurs contemporains, et de la même ville. 1 dit que Thémistocle, s'étantréfugié auprès d'Artaxerxès, lui écrivit cette lettre : « Je suis Thémistocle et je » m'adresse à toi. C'est moi qui de tous les Grecs ai fait le » plus de mal à ta famille; mais je défendais ma patrie, » et la nécessité me forçait de combattre ton père. Depuis, » je lui ai fait plus de bien que je ne lui avais fait du mal, » lorsque le péril, qui s'éloignait de moi, commença à le » menacer. Lorsqu'il retournait en Asie, après la bataille » de Salamine, je lefis avertir que les Grecs se proposaient » de détruire le pont qu'il avait jeté sur le détroit, et qu'il » allait être enveloppé avec ses troupes. Cet avis le sauva. » Chassé aujourd'hui de toute la Grèce, je me réfugie au- » près de toi et je te demande ton amitié. Si tu me l'ac- » cordes, tu trouveras en moi un ami aussi fidèle que j'ai » été pour ton père un ennemi redoutable. Je te demande » une année pour songer à toutes les choses dont je veux » l'entretenir. Après ce terme, permets-moi de paraître » devant toi. »
Le roi fut frappé de cette grandeur d'âme. Jaloux de s'attacher un si grand homme, il lui accorda ce qu'il demandait. Thémistocle employa toute cette année à étudier la langue et les lettres persanes. Il y était devenu si habile qu'il parla au roi avec plus de facilité, dit-on, que n'auraient pu le faire des Persans. Il lui fit de grandes promesses, entre autres celle qui devait flatter davantage un roi de Perse. Il s'engageait à lui soumettre la Grèce , ^ s'il voulait suivre ses conseils. Il revint en Asie, comblé m de présents d'Artaxerxès et se fixa dans la ville de Magnét sie. Le roi lui avait donné cette ville en lui disant qu'elle B^Iui fournirait le pain, Lampsaque le vin , et Myunte la ^Ktable. Magnésie lui rendait cinquante talents par an. Il H*6xiste encore deux monuments qui rappellent Thémistocle: son tombeau, situé prés de la ville où il fut enseveli, et ses statues dans la place publique de Magnésie. Les historiens varient sur sa mort. Mais ici encore je m'en rapporte à Thucydide, qui le fait mourir à Magnésie, sans laisser ignorer lebruit qui courut que Thémistocle s'était empoisonné de douleur de ne pouvoir soumettre la Grèce au roi suivant sa promesse. Il ajoute que ses amis re-
176 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.
cueillirent ses restes et vinrent les déposer dans l'Attique,, 1 mais secrètement; car les lois refusaient la sépulture .; aux citoyens condamnés pour crime de trahison.
Cornélius Népos (1). — Thémistocle, s. 8-10. Trad. de. M. Kermoysan, coll. Nisard.
Trahison et châtiment de Pausanias.
Lorsque les Lacédémoniens rappelèrent, pour la première fois, Pausanias, du commandement qu'il exerçait, dans l'Hellespont, il fut soumis à un jugement et renvoyé absous. Cependant on ne lui rendit pas le commandement : mais il prit lui-même en son nom la trirème Hermionide , et retourna dans l'Hellespont sans l'aveu des Lacédémoniens. Il donnait pour motif de son voyage la guerre de l'Hellade, mais en effet il voulait continuer les intrigues qu'il avait liées avec le roi, dans le desseia de s'établir une domination sur les Hellènes. Déjà il avait posé les bases de tous ses projets; déjà il s'était assuré auprès du grand roi le titre de bienfaiteur, et s'y était pris de cette manière. Dans sa première expédition , après son retour de Gypre, maître de Byzance, place occupée par les Mèdes , il fit prisonnier plusieurs amis et parents du roi, et les renvoya à ce prince à l'insu des alliés; à l'entendre, ils s'étaient échappés de ses mains. Il agissait d'intelligence avec Gongyle d'Erétrie, à qui il avait confié Byzance et la garde des prisonniers, et que même il chargea d'une lettre pour Xerxès. Voici ce qu'elle contenait, comme on l'a découvert dans la suite : « Pausanias, » général de Sparte, jaloux de te complaire, te renvoie » ces prisonniers de guerre. Je veux, si tu y consens ,
(1) Nous n'avons aucun détail sur la vie de Cornélius Népos, né à Vérone on à Hostilie, vers l'an 60 av. J.-C. Nous savons cependant qu'il fut l'ami des hommes illustres de son temps, et qu'il tint au milieu de ces génies d'élite un rang des plus honorables. Il est vrai qu'il avait composé une importante Eistoire universelle ^ de nombreuses biographies, un livre appelé des Exemples, et même quelques travaux de géographie. Or, tout cela est perdu pour nous, et il ne reste de Cornélius Népos que le petit ouvrage classique connu 80US le titre de Vies des grands capitaines, travail réputé d'une médiocre valeur scientifique, entaché même quelquefois de graves inexactitudes, mais pré- V Cieux à certains égards et supérieurement écrit. RoUin lui a rendu ce dernier i témoignage lorsqu'il a dit : « Le style de Cornélius Népos est pur, net, éléi gant ; la simplicité, qui en fait un des principaux caractères, est relevée par des pensées nobles et solides... » Bossuet le proclame même « auteur juaicieux autant qu'élégant. »
467 av. J.-C. TRAHISON DE PAUSANIAS. 177
» épouser ta fille, et te soumettre Sparte et le reste de » THellade. En me concertant avec toi, je me crois de » puissants moyens d'exécution. Si tu goûtes quelqu'une » de ces propositions, envoie-moi sur la côte un homme
> affidé , par qui nous puissions continuer notre corres- » pondance. »
Tels étaient les projets que révélait la lettre. Elle plut à Xerxès, qui envoya sur la côte Artabaze, fils de Pharnace, en lui ordonnant de se mettre en possession de la satrapie de Dascylie , et de déposer Megabatès , qui en était revêtu. Il le chargea d'une lettre pour Pausanias a' Byzance, avec ordre de le mander au plus tôt, de lui montrer son cachet, et s'il en recevait quelques ouvertures sur ses desseins, de faire ponctuellement et en toute confiance ce qu'il lui ordonnerait.
Artabaze arrive, et, fidèle à sa mission, il envoie la lettre dont telle était la teneur : a Ainsi parle le roi Xerxès 9 à Pausanias. Tu m'as envoyé au delà de la mer lesi » hommes que tu as sauvés de Byzance : notre famille
> royale en gardera à jamais l'ineffaçable souvenir. Ce » que tu m'écris me plaît. Que ni le jour ni la nuit ne » t'arrêtent dans l'exécution de tes promesses. Ne re- » garde comme un obstacle ni la dépense en or et en ar- » gent, ni le nombre des troupes qui pourraient être » nécessaires. Je t'adresse Artabaze , homme sûr et » fidèle : traite hardiment avec lui de tes affaires et des 1» miennes, et conduis-les de la manière que tu jugeras » la meilleure et la plus utile pour tous deux. »
D'après une telle lettre , Pausanias , qui s'était acquis la plus grande distinction dans l'Hellade , pour avoir commandé à la bataille de Platée , conçut encore bien plus d'orgueil. Ne sachant plus se conformer aux mœurs de sa nation , il sortait de Byzance vêtu de la robe des Perses; et, quand il traversait la Thrace, une garde perse et égyptienne l'escortait : il faisait servir sa table avec la somptuosité des Perses. Incapable de renfermer ses projets en lui-même , il manifestait, dans de petites choses, ce qu'il se proposait avec le temps d'exécuter de plus considérable. Il se rendit inaccessible , et se montrait à tout le monde indistinctement si intraitable , que personne ne pouvait l'aborder. Ce ne fut pas une des moindres raisons qui engagèrent les Hellènes à passer de l'alliance de Lacédémone à celle d'Athènes.
Les Lacédémoniens, instruits de ces procédés, le rap- ' pelèrent pour lui en demander compte ; et lorsque, sans ordre de leur part, il eut osé remettre en mer sur la trirème Hermionide, on ne douta plus de ses desseins. Forcé I)arles Athéniens de sortir de Byzance, il ne revint point a Sparte ; mais on apprit qu'il se fixait à Golones de la : Troade ; qu'il ne s'y arrêtait pas à bonne intention , et qu'il intriguait auprès des Barbares. On crut alors ne devoir plus dissimuler. Les éphores lui envoyèrent un héraut muni de la scytale (I), avec injonction d'accompagner le héraut; sinon les Spartiates lui déclareraient une guerre ouverte. Craignant de se rendre suspect, et se flattant qu'avec de l'or il se laverait du crime qu'on lui imputait, il revint une seconde fois à Sparte. D'abord mis en prison par ordre des éphores, car ils ont le pouvoir de faire subir ce traitement aux rois eux-mêmes , il fiarvint, à force de corruption, à en sortir, se constituant ui-même en jugement et répondant de sa justification.
Ni les Spartiates , ni ses ennemis , ni toute la république, n'avaient aucune preuve assez forte qui autorisât à punir un homme du sang royal, alors revêtu d'une haute dignité. En qualité de cousin de Plistarque, fils de Léonidas , décoré du titre de roi , mais trop jeune pour en exercer les fonctions, il avait la tutelle de ce prince. Mais cependant cette affectation de braver les lois de son pays, d'imiter les mœurs des Barbares , donnait bien droit de soupçonner qu'il voulait être plus qu'un particulier. On remontait à l'examen de sa vie ; on recherchait s'il s'était écarté des lois reçues; on se rappelait qu'autrefois , sur le trépied que les Hellènes consacrèrent chez les Delphiens des prémices du butin fait sur les Mèdes, il avait osé, comme s'il eût été son offrande particulière,
(1) « Scytala ou Scytale ((rxuTàXiri) , mot grec pour dire un bâton; par Buite, bâton cylindrique que l'on employail à Sparte pour permettre au gouvernement de faire parvenir à ses généraux des dépêches secrètes. Voici comment on s'y prenait : on roulait d'abord obliquement sur un cylindre de bois nne bande de xio-ir, et quand le bâton était couvert par le cuir, on y écrivait, dans le sens de sa longueur, les ordres que l'on avait à donner, de sorte que, quand la bande de cuir était déroulée et séparée du cylindre, elle ne contenait plus qu'une série de lettre isolées n'ayant aucun sens, ne formant aucune ' suite. C'est dans cet état qu'on envoyait la bande à l'officier Spartiate , qui ; s'assurait des mtentions de ses chefs en la roulant de la même manière autour i d'un cylindre du même diamètre, qui lui avait été remis avant son départ. » À. RicH, Dictionnaire des antiquités romaines et grecques , trad. Chéruei , chez Didot.
467 av. «.-C. •I7;^r.:y.;?; Dr. f-A'îSANrAS. I7f
faire graver ces mots : Le général Pausanias , vainqueur de V armée des Mèdes , a consacré ce monument à Apollon. Les Lacédémoniens avaient aussitôt fait effacer cette inscription , et graver le nom des villes qui , en commun , victorieuses des Barbares, avaient consacré cette offrande. Dans le temps, cet acte de présomption de Pausanias parut un attentat; mais depuis qu'il se trouvait dans la circonstance que je viens de raconter, l'acte de présomption avait une bien plus frappante analogie avec ses desseins actuels. Le bruit se répandit aussi qu'il intriguait auprès des Hilotes , et ce bruit était fondé. Il leur promettait la liberté et l'état de citoyens , s'ils se soulevaient avec lui et secondaient ses projets. Néanmoins, on jugea inconvenant de prononcer, sur la foi d'indices donnés par des Hilotes, un arrêt extraordinaire contre Pausanias. La conduite des Lacédémoniens était celle qu'ils ont coutume de tenir entre eux : ils ne se hâtent jamais de prononcer des peines capitales contre un Spartiate , sans avoir des preuves incontestables. Mais enfin, dit-on, un homme d'Argile, qui jouissait de sa confiance et qui devait porter à Artabaze ses dernières dépêches pour le roi , devint son dénonciateur. Liquiet sur la réflexion que jamais aucun des émissaires précédemment envoyés n'était revenu, il ouvrit les lettres, après en avoir contrefait le cachet, pour les refermer s'il se trompait dans ses soupçons, ou pour que Pausanias ne s'aperçût de rien s'il les redemandait pour y faire quelque changement. Il y trouva Tordre de lui donner la mort : il s'était douté qu'elles contenaient quelque chose de semblable. Quand il eut présenté ses lettres aux éphores, ils crurent davantage à la dénonciation ; mais ils voulurent entendre parler Pausanias lui-même. D'accord avec eux , le dénonciateur se réfugia au Ténare, en qualité de suppliant, et s'y construisit une cabane qu'il partagea en deux par une cloison, et ou il cacha quelques éphores. Pausanias vint le trouver et lui demanda le sujet de ses craintes. Les éphores entendirent tout distinctement, et les reproches de l'homme sur ce que Pausanias avait écrit à son sujet, et tous les détails dans lesquels il entra. Jamais , disait-il , il ne l'avait trahi dans ses messages auprès du roi , et en reconnaissance il obtenait la préférence de mourir comme tant d'autres de ses serviteurs. Ils entendirent Pausanias convenant de tout, l'engageant
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à ne pas garder de ressentiment , l'assurant qu*il pouvait quitter son attitude de suppliant et sortir de i'hiéron , le pressant de partir au plus tôt et de ne pas mettre obstacle à ses négociations.
Les éphores se retirèrent après avoir tout entendu. Désormais bien assurés du crime , ils prirent des mesures pour arrêter Pausanias dans la ville. On raconte qu'il allait être pris sur le chemin , mais qu'à l'air d'un, des éphores qui s'avançaient, il devina quel était le projet. Sur un signe secret et bienveillant d'un autre éphore, il courut à I'hiéron de la déesse au temple d'airain , et prévint ceux qui le poursuivaient. L'hiéron n'était pas loin. Il s'arrêta dans un logement de l'enceinte sacrée ,. afin de se garantir des intempéries de l'air. Les éphores étaient arrivés trop tard pour le prendre ; mais bientôt ils enlevèrent le toit du logement, et, après s'être assurés qu'il était en dedans, craignant qu'il n'en sortît, ils murèrent les portes , restèrent à le garder et l'assiégèrent par la faim. Quand ils s'aperçurent qu'il était près de rendre le dernier soupir, ils le tirèrent de I'hiéron n'ayant qu'un soufQe de vie ; aussitôt après , il expira. Leur première idée fut de le jeter dans la Géade,, lieu destiné aux malfaiteurs ; mais ils prirent le parti de l'enterrer dans quelque endroit du voisinage.
Thucydide. — Guerre du Péloponèse, 1. 128-134. Trad. Gail*
§ III. — 'Froisième guerre médique.
Après Thémistocle , Aristide dirigea les affaires d'Athènes et des alliés à la plus grande satisfaction de tous. Gimon, fils de Miltiade, le remplaça dans l'estime publique par les qualités heureuses de son caractère , ses riiéhesses considérables, les succès qu'il remporta de bonne heure dans la Thrace et sur les côtes de la Carie. Investi de la confiance de ses compatriotes, il proposa même d'entreprendre une troisième guerre médique , en portant en Asie les armes de la Grèce (470).
Cimon porte la guerre en Asie ; ses succès.
Jamais aucun autre général ne rabaissa , ne réprima autant que Gimon la fierté du grand roi : non content de l'avoir chassé de la Grèce , il s'attacha à le suivre pied à pied, sans donner à ses troupes le temps de respirer et de réparer leurs pertes; il ravagea les Etats du roi, s'empara de plusieurs de ses villes , en fit révolter d'autres qui
470 aT. J.-C. SUCCÈS de cimon. 181
embrassèrent le parti des Grecs; et bientôt, dans tout© l'Asie Mineure, depuis l'Ionie jusqu'à la Pamphylie, on ne vit plus paraître les armes des Perses. Informé que les généraux de ce prince occupaient, avec des forces consi» dérables de terre et de mer, les côtes de la Pamphylie, et voulant jeter parmi eux une telle frayeur qu il n'osassent plus se montrer dans toute la mer qui est en deç^ des îles Ghélidoniennes, il partit des ports de Gnide et de Triopium avec deux cents galères que Thémistocle avaijt fait construire; elles étaient légères et propres à faire avec agilité toutes les évolutions; mais Cimon y fit ajouter des planches qui, débordant de chaque côté, formaient un pont capable de contenir un grand nombre de combattants et les rendaient par là plus redoutables aux ennemis. Il fit d'abord voile vers la ville des Phasélites ♦. quoique Grecs de nation, ils ne voulurent ni recevoir sa flotte ni se détacher du parti du roi. Il fit donc le dégât dans leur pays et s'approcha de la ville pour en faire le siège; mais ceux de Ghio, qui servaient dans Tarmée de Cimon , et qui de tout temps étaient amis des Phasélites, ayant adouci sa colère, en donnèrent avis aux assiégés par des lettres attachées à des flèches qu'ils lançaient par-dessus les murailles; enfin ils négocièrent pour eux la paix , à condition qu'ils payeraient dix talents, et qu'ils accompagneraient Cimon dans son expédition contre les barbares.
L'historien Ephore dit que Tithraustes commandait la flotte du roi, et Phérendates son armée de terre ; suivant Gallisthènes, Ariamandes, fils de Gobrias, était généralissime de toutes les troupes ; et, résolu de ne pas combattre contre les Grecs avant l'arrivée de quatre-vingts vaisseaux phéniciens qui lui arrivaient de Chypre, il se tenait à l'ancre avec toute sa flotte à l'embouchure du fleuve Eurymédon. Cimon, qui de son côté voulait prévenir l'arrivée de ces vaisseaux, s'avance contre les barbares , déterminé , s'ils ne voulaient pas combattre de leur plein gré , de les y contraindre par la force. Les Perses , qui , pour n'y être pas obligés malgré eux , étaient entrés par le fleuve , s'y voyant poursuivis par les Athéniens , vinrent sur eux avec six cents voiles , selon Phanodème , et seulement avec trois cent cinquante, suivant Euphorej mais ils ne firent rien qui répondît à des forces si considérables : ils tournèrent promptement leurs proues vera
182 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.
le rivage , et les premiers qui purent y aborder s'enfuirent vers Farmée de terre, qui était rangée en bataille sur la côte. Les Grecs firent main basse sur tous ceux qui tombèrent entre leurs mains et s'emparèrent de leurs vaisseaux. On ne peut douter que la flotte des barbares ne fût très nombreuse; car, outre qu'il s'en sauva plusieurs, comme cela devait être, et qu'il y en eût beaucoup de brisés ou coulés à fond, les Athéniens en prirent plus de deux cents.
Cependant leur armée de terre s'étant approchée du rivage, Gimon vit trop de danger à tenter une descente si près de l'ennemi , et à mener ses Grecs , fatigués d'un premier combat, contre des troupes fraîches et beaucoup plus nombreuses. Mais, voyant que la victoire avait relevé le courage de ses soldats , et que se sentant pleins de force, ils ne demandaient qu'à aller contre les barbares, il débarqua son infanterie, qui, tout échaulïée du combat qu'elle venait de livrer sur mer, s'élança sur le rivage en jetant de grands cris et fondit avec impétuosité sur les Perses. Ceux-ci les attendirent de pied ferme et soutinrent ce premier choc avec tant de valeur , que le combat fut très rude. Les plus braves et les plus considérables d'entre les Athéniens y périrent; mais enfin les Grecs, redoublant d'efforts, mirent en fuite les barbares et en firent un grand carnage. Tous ceux qui échappèrent au fer de l'ennemi furent faits prisonniers, et leurs tentes, qui étaient remplies de richesses de toute espèce, tombèrent au pouvoir des Grecs. Cimon, tel qu'un athlète infatigable , après avoir remporté en un jour deux grandes victoires , et effacé par son combat de terre l'exploit de Salamine , et par sa bataille navale celle de Platée , releva ces deux grands avantages par un nouveau triomphe. Averti que les quatre-vingts galères phéniciennes, qui n'avaient pu se trouver à la bataille, étaient au port d'Hydra , il cingla de ce côté en toute diligence. Les généraux qui les commandaient n'avaient rien de certain sur le sort de la grande flotte , et ne pouvant croire au bruit de sa défaite, ils restaient en suspens; mais à la vue des vaisseaux ennemis , ils furent tellement glacés de terreur, qu'ils ne firent presque pas de résistance : tous leurs vaisseaux furent pris, et la plus grande partie de leurs troupes taillées en pièces.
Pldtarque. — Cimon, s. 16-18. Trad. de Ricard.
461 av. J.-C. EXIL DE CIMON. 18J
Cimon ne s'arrêta pas là : il fit la conquête de la Chersonèse de Thrace^ de l'île de Thasos, etc. Mais en son absence, Périclès, s'appuyant sur le parti populaire , obtint le plus grand ascendant. Un Jour même , à l'occasion d'un tremblement de terre à Sparte, cause de la troisième guerre de Messénie, il
Êarvint à faire exiler le vainqueur des Perses, malgré la protection dont l'aris- )cratie le couvrait (461).
Troisième guerre de Messénie; exil de Cimon,
La quatrième année du règne d'Archidamus , fils de Zeuxidamus, Sparte éprouva le plus grand tremblement de terre dont on eût encore entendu parler. La terre s'entr'ouvrit et s'abîma en plusieurs endroits; le mont Taygète en fut tellement agité, que plusieurs de ses sommets s'écroulèrent; la ville se trouva dans la confusion la plus horrible, et, excepté cinq maisons , toutes les autres furent fortement ébranlées. Quelques instants avant cet événement funeste , un certain nombre de jeunes hommes et de jeunes garçons s'exerçaient nus dans un portique, lorsqu'ils virent un lièvre passer devant eux; les jeunes garçons, tout frottés d'huile qu'ils étaient, se mirent à courir et à le poursuivre ; ils furent à peine sortis, que le portique tomba sur les jeunes gens qui étaient restés et les écrasa. Leur tombeau subsiste encore et s'appelle SismaLia. Archidamus , à qui le danger présent lit conjecturer sur-le-champ celui qu'on avait à craindre, et qui voyait les citoyens uniquement occupés à sauver de leurs maisons les effets les plus précieux , fit sonner l'alarme, comme si l'ennemi eût été aux portes de la ville, afin qu'ils accourussent au plus tôt se ranger autour de lui avec leurs armes. Cette présence d'esprit sauva seule la ville dans cette affreuse, conjoncture ; car les Ilotes accoururent de tous côtés de la campagne pour massacrer tous les Spartiates qui auraient échappé au tremblement de terre; mais, quand ils les virent armés et rangés en bataille, ils se retirèrent dans les villes voisines, dont la plupart embrassèrent leur parti; soutenus d'ailleurs par les Messéniens, qui de leur côté attaquèrent les Spartiates, ils commencèrent contre Lacédômonô une guerre ouverte : les Lacédémoniens donc envoyèrent Périclidas à Athènes pour demander du secours. Ephialte s'y opposait, en protestant qu'on ne devait pas les secourir, et relever une ville rivale d'Athènes; qu'il
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fallait la laisser ensevelie sous ses ruines, et fouler aux pieds rorgueil de Sparte.
Critias dit que Gimon, préférant l'intérêt des Lacédémoniens à l'agrandissement de sa patrie, amena le peuple à son sentiment et marcha au secours de Sparte avec un corps nombreux de troupes. Ion même rapporte Tendroit de son discours qui fit le plus d'impression sur les Athéniens ; il les exhorta à ne pas laisser la Grèce boiteuse, et à ne pas ôter à Athènes un contrepoids nécessaire.
Après avoir secouru les Lacédémoniens, il s'en retourna par Gorinthe avec son armée. Lachartus, qui commandait dans cette ville , se plaignit à lui de ce qu'il y avait fait entrer ses troupes sans prévenir les Corinthiens. « Lorsqu'on frappe à une porte, ajouta-t-il, on n'entre pas que le maître l'ait ordonné. — Mais vous-même , Lachartus, lui répondit Gimon, au lieu de frapper aux portes de Gléone et de Mégare, vous les avez brisées , et vous êtes entré dans ces villes les armes à la main , en disant que les plus forts avaient droit d'entrer partout. » Ce ton de fermeté en imposa à propos au général corinthien, et Gimon poursuivit sa marche. Les Lacédémoniens appelèrent une seconde fois les Athéniens à leur secours contre les Messéniens et les Ilotes , qui s'étaient rendus maîtres d'Ithôme. Mais quand les Athéniens furent arrivés, les Spartiates craignirent leur audace et leur ardeur; et, sous prétexte qu'ils tramaient quelque nouveauté, ils les renvoyèrent seuls entre tous les alliés. Get affront outra de colère les Athéniens , qui , étant repartis sur-le-champ , se déclarèrent dès ce moment les ennemis de ceux qui favorisaient les Lacédémoniens ; et, saisissant le plus léger prétexte, ils bannirent Gimon par l'ostracisme, genre d'exil qui devait durer dix ans.
Dans cet intervalle, les Lacédémoniens, en revenant de Delphes, qu'ils avaient délivrée du joug des Phocéens, campèrent dans les plaines de Tanagre. Les Athéniens sortirent au-devant d'eux pour leur livrer bataille, et Gimon se rendit en armes dans sa tribu Enéide, montrant la plus grande ardeur pour combattre , avec ses compatriotes, contre les Lacédémoniens. Mais le conseil des cinq cents qui en fut informé , et à qui les clameurs des ennemis de Gimon firent craindre qu'il ne fût venu pour troubler l'ordonnance de la bataille, et introduire les La-
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cédémoniens dans Athènes, fit défendre aux capitaines de le recevoir dans aucune de leurs compagnies. Il se retira donc, après avoir conjuré Euthippe, du bourg d'Anaphlyste, et quelques autres de ses compagnons qu'on regardait comme les plus chauds partisans des Lacédémoniens, de combattre de toutes leurs forces et de se laver par leur conduite, aux yeux de leurs concitoyens, du soupçon qu'on avait formé contre eux. Ces guerriers, qui étaient au nombre de cent, placèrent au milieu de leur bataillon l'armure complète de Gimon ; et, se tenant serrés les uns contre les autres , ils se firent tous tuer^ après avoir fait des prodiges de valeur, et laissé aux Athéniens autant de regret que de repentir de l'action injuste dont on les avait noircis. Aussi leur ressentiment contre Gimon ne dura-t-il pas longtemps; il céda bientôt, soit au souvenir de ses grands services, soit aux conjonctures fâcheuses où ils se trouvèrent. Complètement battus dans ce combat de Tanagre, et s'attendant, pour le printemps prochain, à une incursion des Péloponésiens sur leurs terres, ils rappelèrent Gimon de son bannissement ; et Périclès lui-même en proposa le décret : tant les querelles particulières étaient subordonnées aux raisons d'Etat! tant les inimitiés étaient modérées, et tombaient facilement devant l'intérêt public I tant enfin l'ambition, cette passion qui soumet toutes les autres , cédait sans peine aux besoins de la patrie I
Plutarque. — Cimon, s. 23-25. Trad. Ricard.
Rentré dans Athènes , Cimon se hâta de réconcilier les deux peuples aux prises , puis il alla de nouveau combattre les Perses en Asie. Mais la mort l'arrêta presque aussitôt au siège deCitium, ville de l'ile de Chypre. Il venait d'assurer , par un traité célèbre qui porte son nom , l'indépendance des colonies grecques de l'Asie Mineure et de garantir la Grèce de toute attaque par terre ou par mer (449). Ce traité portait en effet : « 1° que toutes les villes grecques d'Asie auraient la liberté et le choix des lois du gouvernement sous lequel elles voudraient vivre; 2" qu'aucun vaisseau de guerre persan n'entrerait dans les mers qui sont depuis les îles Cyanées jusqu'aux Chélidoniennes, c'est-k-dire depuis le Pont-Euxin jusqu'aux côtes de la Pamphylie; 3° qu'aucun commandant persan n'approcherait de ces mers avec des troupes à la distance de plus de trois jours de marche ; 4° que les Athéniens n'attaqueraieDt plus aucune des terres des Etats du roi. »
i86 LECTURES D HISTOIRE ANCIENNE. — GRÈCB.