‹ Lectures d'histoire ancienneChapitre 31 sur 70 · PARALLÈLE ENTRE SPARTE ET ATHÈNES · texte numérisé non relu

PARALLÈLE ENTRE SPARTE ET ATHÈNES

pensée, comme un bien qu'ils doivent à la patrie. S'ils ', ne réussissent pas dans ce qu'ils ont projeté, ils se croient dépouillés d'un bien qui leur était propre. Ont-ils saisi l'objet de leur ambition, ils croient avoir peu obtenu en comparaison de ce qu'il leur reste à faire ou de ce qu'ils avaient droit d'attendre. Ont-ils échoué, déjà de nouvel- , les espérances ont rempli le besoin de leurs cœurs.

Seuls entre tous les hommes , ils ont en même temps qu'ils espèrent, tant est rapide l'exécution de leurs idées ! Tout cela se fait au milieu des dangers et des fatigues d'une vie continuellement tourmentée. Sans cesse occupés de nouvelles acquisitions, ils jouissent peu de ce qu'ils possèdent. Bemplir leurs devoirs , voilà la seule fête qu'ils connaissent : une paisible inaction ne leur semble pas moins un malheur qu'une continuelle activité : en un mot, on dirait qu'ils sont nés et pour ne pas connaître le repos et pour le ravir au reste des hommes.

Thucydide. — Guerre du Nloponèse, 1. 1, s. 70. Traduction de Gail.

Parallèle entre Sparte et Athènes,

Parmi toutes les républiques dont la Grèce était com-

Ï)Osée, Athènes et Lacédémone étaient sans comparaison es principales. On ne peut avoir plus d'esprit qu'on en avait à Athènes, ni plus de force qu'on en avait à Lacédémone. Athènes voulait le plaisir : la vie de Lacédémone était dure et laborieuse. L'une et l'autre aimaient la gloire et la liberté : mais à Athènes la. liberté tendait naturellement à la licence ; et contrainte par des lois sévères à Lacédémone, plus elle était réprimée au dedans, plus elle cherchait à s'étendre en dominant au dehors. Athènes voulait aussi dominer, mais par un autre principe. L'intérêt se mêlait à la gloire. Ses citoyens excellaient dans l'art de naviguer ; et la mer, où elle régnait , l'avait enrichie. Pour demeurer seule maîtresse de tout le commerce, il n'y avait rien qu'elle ne voulût assujettir ; et ses richesses, qui lui inspiraient ce désir, lui fournissaient le moyen de le satisfaire. Au contraire, à Lacédémone l'argent était méprisé. Gomme toutes ses lois tendaient à en faire une république guerrière , la gloire des armes était le seul charme dont les esprits de ses citoyens fussent possédés. Dès là naturellement elle

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voulait dominer; et plus elle était au-dessus de rintérêtr plus elle s'abandonnait à l'ambition.

Lacédémone , par sa vie réglée , était ferme dans ses maximes et dans ses desseins. Athènes était plus vive, et le peuple y était trop maître. La philosophie et les lois faisaient à la vérité de beaux effets dans des naturels si exquis ; mais la raison toute seule n'était pas capable de les retenir. Un sage Athénien, qui connaissait admirablement le naturel de son pays (Platon) , nous apprend que la crainte était nécessaire à ces esprits trop vifs et trop libres, et qu'il n'y eut plus moyen de les gouverner quand la victoire de Salamine les eut rassurés contre les Perses.

Alors deux choses les perdirent : la gloire de leurs belles actions et la sûreté où ils croyaient être. Les magistrats n'étaient plus écoutés , et comme la Perse était affligée par une excessive sujétion, Athènes, dit Platon, ressentit les maux d'une liberté excessive.

Ces deux- grandes répubhques, si contraires dans leurs mœurs et dans leur conduite, s'embarrassaient l'une l'autre dans le dessein qu'elles avaient d'assujettir toute la Grèce ; de sorte qu'elles étaient toujours ennemies, plus encore par la contrariété de leurs intérêts que par l'incompatibilité de leurs humeurs.

Les villes grecques ne voulaient la domination ni de l'une ni de l'autre; car, outre que chacun souhaitait pouvoir conserver sa liberté, elles trouvaient l'empire de ces deux républiques trop fâcheux. Celui de Lacédémone était dur, on remarquait dans son peuple je ne sais quoi de farouche. Un gouvernement trop rigide, et une vie trop laborieuse, y rendait les esprits trop fiers, trop austères et trop impérieux : joint qu'il fallait se résoudre à n'être jamais en paix sous l'empire d'une ville qui, étant formée pour la guerre, ne pouvait se conserver qu'en la continuant sans relâche. Ainsi les Lacédémoniens voulaient commander et tout le monde craignait qu'ils ne commandassent. Les Athéniens étaient naturellement plus doux et plus agréables. Il n'y avait rien de plus délicieux avoir que leur ville, où les fêtes et les jeux étaient perpétuels, où l'esprit, où la liberté et les passions donnaient tous les jours de nouveaux spectacles. Mais leur conduite inégale déplaisait à leurs alliés, et était encore plus insupportable à leurs sujets. Il fallait essuyer les

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bizarreries d'un peuple flatté, c'est-à-dire, selon Platon, quelque chose de plus dangereux que celles d'un prince gâté par la flatterie.

Ces deux villes ne permettaient point à la Grèce de demeurer en repos.

BossuET (1). — Discours sur l'hist, univ.f Z* partie, ch. 5.

2 IL — Pérlclès,

Périclès, fils de Xanthippe, formé de bonne heure à l'art oratoire, domina dans Athènes à la mort de Cimon , sans autre titre que celui de général. Il s'appuya sur le peuple, qu'il subjugua par sa grande éloquence, qu'il fascina par les fêtes et les chefs-d'œuvre dus en grande partie au génie admirable du sculpteur Phidias. Il le gagna mieux encore par ses succès dans la Chersonèse deThrace et sur toutes les mers voisines de la Grèce. I-a guerre contre Samos, qui ne se soumit qu'après un siège de neuf mois (440), mit le comble à la popularité de Périclès. Celui-ci en profita pour secourir Corcyre, révoltée contre Corinthe, dont Sparte embrassa la querelle. Il provoqua ainsi la guerre du Péloponèse, à laquelle nous consacrons le chapitre suivant tout entier. — Voici, en attendant, des détails sur l'homme privé et public, les embellissements dus à son initiative et exécutés par Phidias, le siècle qui porte son nom, et la guerre de Samos.

Périclès, — Embellissements d'Athènes.

Périclès. — Périclès étant encore fort jeune, redoutait extrêmement le peuple ; car il ressemblait fort de visage à Pisistrate, et il voyait bien que les plus vieux delà ville étaient encore plus frappés de cette ressemblance, en considérant la douceur de sa voix, sa grande facilité à parler, et la volubilité de sa langue. Et comme il était d'ailleurs fort riche et d^une naissance illustre, et qu'il avait beaucoup d'amis très puissants, il craignait d'être banni du ban de Tostracisme : c'est pourquoi il ne se mêlait point du tout des afl'aires publiques : seulement il témoignait beaucoup de courage à la guerre, et cherchait les plus grands dangers. Mais voyant Aristide mort , Thémistocle chassé, et Cimon retenu la plupart du temps hors de la Grèce par des guerres étrangères, alors il s'attacha entièrement au menu peuple, préférant la multitude des pauvres au petit nombre des nobles et des riches. Véritablement ce choix répugnait à son naturel, qui n'était nullement populaire, mais il le fit, à mon avis, par deux raisons : car craignant qu'on ne le soupçonnât d'affecter la

(1) Pour Bossuet, voir les Lectures /mfongues, 1. 1, Orient,

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tyrannie, et voyant d'un autre côté Gimon attaché au parti des nobles , et extrêmement bien voulu des plus gens de bien de la ville , et des principaux citoyens , il chercha dans le peuple de la sûreté pour lui-même, et du crédit et de l'autorité contre Gimon.

En même temps, il changea toutes ses façons de faire et sa manière de vivre. Jamais il ne paraissait dans les rues, que pour aller à la place ou au conseil ; il renonça tout d'un coup à tous les festins, aux assemblées, et aux autres plaisirs de cette nature , auxquels il était accoutumé ; et pendant tout le temps qu'il gouverna la république, qui fut assez long, on ne le vit jamais aller souper chez ses amis, qu'une seule fois aux noces d'Euryptolème, son propre parent; encore n'y demeura-t-il que jusqu'aux libations , après quoi il se retira. Car ces sortes de réjouissances qu'on fait ensemble démentent la gravité la plus ferme et la plus composée ; et il est bien difficile de conserver dans une familiarité si grande toute sa gloire et toute sa dignité. Jl est pourtant certain que, d*une véritable vertu, ce qui parait toujours le plus beau c'est ce qui est le plus exposé en vue ; et les gens de bien ne peuvent jamais paraître si grands ni si admirables aux yeux des étrangers, qu'ils le paraissent à ceux qui sont journellement les témoins de leur vie privée. Cependant Périclès, pour éviter le dégoût du peuple, suite ordinaire du trop grand commerce qu'on a avec lui, ne l'approchait que par intervalles; il ne cherchait point à parler devant lui sur toutes les affaires qui se présentaient, et ne paraissait point en public légèrement, mais il se réservait pour les grandes occasions comme Gritolaûs dit du vaisseau de Salamine (1). Et pour les affaires de moindre importance , il les faisait par l'entremise de ses amis, et par quelques orateurs qu'il avait en sa disposition, du nombre desquels on dit qu'était Ephialte , celui qui ruina la puissance de l'Aréopage, en versant à pleine coupe, pour me servir des termes de Platon, et sans aucun ménagement, la liberté à ses concitoyens; ce qui rendit, comme disent les poètes comiques, le peuple si fier et si effréné , que comme un jeune cheval qui

(1) Ce vaisseau de Salamine était un vaisseau sacré, dont les Athéniens ne ie servaient qu'en des occasions extraordinaires, comme celle d'envoyer chercher leurs généraux à qui ils voulaient faire le procès (Dacier).

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n'a plus de bride, il ne voulut plus obéir, et commença à mordre TEubée, et à sauter et bondir sur toutes les îles.

Péri clés donc , cbercbant à accommoder son langage et soQ style à sa manière de vivre et à la grandeur de ses seutiments, comme un instrument digne de lui , se servait fort à propos de ce qu'il avait appris d'Anaxagore , et donnait , pour ainsi dire , à son éloquence la teinture de la physique. Ainsi joignant, comme dit le divin Platon, à un heureux naturel, cet esprit sublime et capable des plus hautes conceptions , qu'il avait tiré de ces connaissances si relevées , et rapportant à l'art de bien parler tout ce qu'il savait, et qui pouvait y convenir, il surpassa infiniment tous les autres orateurs : c'est pourquoi on écrit qu'on lui donna le sufnom d'Olympien^ quoique d'autres prétendent qu'il ne lui fut donné qu'à cause des édifices publics dont il orna la ville d'Athènes, ou même qu'à cause de la puissance et de l'autorité qu'il eut dans la république pendant la guerre et pendant la paix. Mais il n'est pas impossible, et rien n'empêche que toutes les grandes qualités de ce personnage n'aient concouru à faire relever sa gloire par ce magnifique surnom.

Il est vrai que les comédies des poètes de ce temps-là, qui ont jeté contre lui beaucoup de traits fort piquants , tantôt par pure plaisanterie, tantôt sérieusement, marquent que son éloquence seule lui valut ce glorieux titre : car ils disent tous que, lorsqu'il parlait devant le peuple, il sortait de sa bouche des tonnerres et des éclairs, et que sa langue lançait la foudre ; et sur la force de son éloquence, on rapporte un mot que Thucydide, fils de Mélésias, dit en plaisantant. Ce Thucydide était un des principaux de la ville, et des plus honnêtes gens, et il fut fort longtemps à la tête du parti opposé à Périclès dans le gouvernement de la république; le roi Archidamus lui ayant demandé un jour lequel était meilleur lutteur de lui ou de Périclès, il lui répondit : « Quand je l'ai jeté par » terre, il soutient qu'il n'est pas sous moi, et en fait » convenir tous ceux qui nous regardent. »

Il est pourtant certain que Périclès était si circonspect et si timide quand il s'agissait de parler, qu'il n'allait jamais à son tribunal qu'il ne priât les dieux « de lui faire la grâce de ne rien dire imprudeniinent , rien qui ne fût nécessaire^ et qui ne cou vint à son sujet. » II n'a laissé

de lui que quelques décrets ; et Ton rapporte seulement quelques-uns de ses bons mots en fort petit nombre , comme celui qu'il dit sur l'Ile d'Egine : « Qu'il fallait l'ôter comme la chassie de l'œil du Pirée. » Une autre fois il dit : « Qu'il lui semblait voir la guerre qui venait du côté du Péloponèse, et qui s'avançait à grands pas... » Stésimbrotus écrit que dans l'oraison funèbre qu'il fit de ceux qui avaient été tués à la guerre de Samos , il dit : « Qu'ils étaient devenus immortels comme les dieux me-

> mes ; car, ajouta-t-il , nous ne voyons pas les dieux ; » mais, par les honneurs qu'on leur rend, et par les » biens infinis dont ils jouissent, nous jugeons qu'ils sont » immortels. Ceux, qui sont morts pour leur pays ne par-

> tagent-ils pas avec eux tous ces avantages? » Thucydide décrit le gouvernement de Périclès comme

une espèce d'aristocratie, à qui on donnait le nom de démocratie ou gouvernement populaire , mais qui était en effet un état monarchique , gouverné par le premier àe la république, qui seul avait toute l'autorité. Et plusieurs autres écrivent qu'il fut le premier qui fit partager aux citoyens les terres conquises , qui leur fit distribuer pour leurs jeux et pour leurs spectacles les deniers publics, et qui leur attribua des salaires pour toutes les fonctions publiques, ce qui fut une très mauvaise coutume : car ces nouveaux établissements rendirent le peuple somptueux et dissolu ; au lieu qu'auparavant il était sobre et modeste , et se contentait de gagner sa vie à la sueur de son front. Voyons donc la cause de ce changement par les choses mêmes.

Au commencement, comme nous l'avons déjà dit, pour contre-balancer le crédit et la gloire de Gimon, Périclès tâchait de se concilier la faveur du peuple ; mais il ne pouvait égaler la grande dépense de Gimon , qui , par ses richesses immenses, se trouvait en état de secourir et d'assister les pauvres , et qui en effet appelait tous les jours à sa table les plus nécessiteux d'entre les citoyens , habillait ceux qui étaient vieux , et ôtait les haies et les clôtures de ses jardins et de ses héritages, afin qu'ils fussent ouverts à ceux qui voudraient y aller cueillir des fruits. Périclès se voyant donc surpassé par son rival dans les bonnes grâces du peuple, eut recours h ce partage des terres et des finances , par le conseil de Démonidès de l'île d'Ios, comme le rapporte Aristote; et par ces dis-

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tributions de deniers qu'il répandait dans les théâtres et dans les tribunaux , et par cette espèce de pensions qu'il donnait aux dépens du trésor, et autres largesses, il gagna et corrompit si bien la populace en peu de temps , qu'il s'en servit contre le tribunal de l'Aréopage dont il n'était pas , parce que le sort ne lui était jamais échu d'être ni archonte, ni thesmothète , ni roi des sacrifices, ni polémarque : car de toute ancienneté, ces offices étaient donnés par le sort, et ceux qui y avaient bien servi montaient à l'Aréopage. Voilà pourquoi la faction de Périclès se trouvant la plus forte , il opprima tellement ce tribunal , qu'il lui ôta la connaissance de la plupart des plus grandes affaires par l'entremise d'Ephialte , et fit bannir du ban de l'ostracisme , comme ennemi du peuple et ami des Lacédémoniens , Gimon même , qui ne le cédait à personne ni en naissance ni en biens , qui avait remporté plusieurs grandes victoires sur les barbares, et qui avait rempli la ville de richesses et des dépouilles des ennemis.

Embellissements d^ Athènes. — Mais ce qui fit le plus de plaisir à Athènes , et qui contribua le plus à son ornement, ce qui étonna le plus toute la terre, et qui seul peut servir de témoignage à la Grèce que tout ce qu'on a dit de sa grande puissance et de ses anciennes richesses n'est point un conte , c'est la magnificence de ses temples et de tous ses édifices publics. Aussi, de tous les ouvrages de Périclès , ce fut celui que ses ennemis reprenaient avec le plus d'envie et de chaleur, et qu'ils décriaient le plus hautement dans les assemblées où ils ne cessaient de publier : « Que le peuple se déshonorait en s'attribuant l'argent comptant de toute la Grèce, qu'il avait fait venir de Délos où il était en dépôt ; que Périclès ne leur avait pas même laissé le prétexte le plus spécieux dont ils pouvaient couvrir leur injustice, et fermer la bouche à leurs accusateurs , qui était dire qu'ils avaient transporté cet argent à Athènes pour une plus grande sûreté, afin qu'il fût gardé dans un lieu fort et à couvert des barbares; que la Grèce ne pouvait prendre cela que pour une violence . insupportable qui lui était faite , et pour une tyrannie manifeste, en voyant que des deniers qu'elle avait fournis \ par force pour la guerre, les Athéniens s'en servaient à • dorer et à embellir leur ville, comme une femme superbe

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et glorieuse qui se charge de pierreries de grand prix , et qu'ils remployaient à faire des statues très magnifiques , et à élever des temples qui coûtaient des mille talents. » Périclès, au contraire, remontrait aux Athéniens : «f Qu'ils n'étaient pas obligés de rendre compte à leurs alliés de l'argent qu'ils en avaient reçu ; que c'était assez qu'ils les défendissent et qu'ils éloignassent le^ barbares, pendant que de leur côté ils ne fournissaient ni soldats , ni chevaux, ni navires ; et qu'ils en étaient quittes pour quelques sommes d'argent , qui , dès qu'elles sont délivrées, n'appartiennent plus à ceux qui les donnent, mais sont à ceux qui les reçoivent, pourvu qu'ils exécutent les choses dont ils sont convenus, et pour lesquelles ils les ont reçues. Il ajoutait : Que la ville étant suffisamment pourvue de tout ce qui était nécessaire pour la guerre, il fallait employer ses richesses à des ouvrages qui, étant achevés produiraient une gloire immortelle, et qui, dans le temps qu'on y travaillerait, répandraient partout l'abondance par la quantité de boutiques et d'ateliers qu'ils feraient ouvrir, et par la diversité infinie des choses nécessaires, qui, en réveillant les arts et en obligeant chacun à mettre la main à l'œuvre , mettraient presque toute la ville à la paie du trésor, de manière qu'elle tirerait sa vie et sa subsistance d'elle-même, en ne faisant que s'embellir. Que tout ce qu'il y avait de gens forts et robustes, et en âge de porter les armes, étaient soudoyés à la guerre par le public ivoulantdoncque la populace, quin'étaitpoint enrôlée, et tous les gens de métier, participassent à cette distribution de deniers publics, et qu'ils n'y participassent pas les bras croisés et sans rien faire, il les avait engagés à de grandes entreprises d'édifices et à différents ouvrages de divers arts, tous de longue exécution, afin de donner à ceux qui demeureraient dans leurs maisons un prétexte et un moyen de tirer du public les mêmes secours et les mêmes avantages que les matelots, les soldats et ceux qui étaient en garnison dans leurs places. Que puisqu'ils avaient toutes sortes de matériaux, le bois, Ja pierre, l'airain, l'ivoire, l'or , l'ébène et le cyprès, et toutes sortes d'ouvriers capables de mettre tous ces matériaux en œuvre, des charpentiers, des maçons, des forgerons, des tailleurs de pierres, des teinturiers , des orfèvres , des ébénistes, des peintres, des brodeurs, des tourneurs, des gens propres à les amener et à les conduire par mer^ comme des

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marchands , des matelots et des pilotes expérimentés , et d'autres gens pour faciliter le transport par terre, des charrons , voituriers , charretiers , cordiers , tireurs de pierres, paveurs, fouilleurs de mines, et que chacun de ces métiers, comille un général, avait sous lui une armée suffisante de travailleurs et de manoeuvres , qui étaient comme autant de corps séparés pour servir à ces grands travaux; toutes ces différentes fonctions semaient et répandaient le gain sur toute sorte de gens de tout âge et de tout sexe. Que ces ouvrages étonnants dans leur grandeur, et inimitables dans leur beauté et dans leur grâce par l'émulation des ouvriers qui s'étaient eflbrcés de surpasser la magnificence du dessin, par les merveilles de l'art et par l'excellence de l'exécution , s'étaient avancés avec une diligence si prodigieuse que, contre l'attente de tout le monde, qui pensait qu'il n'y en avait pas un auquel il ne fallût plusieurs âges et une longue suite d'hommes se succédant les uns aux autres pour l'achever, on avait vu , par un miracle surprenant , qu'ils avaient été tous portés à la dernière perfection pendant la fleur et la vigueur du gouvernement d'un seul homme. »

On dit pourtant que comme le peintre Agatharcus se glorifiait dans ce temps-là de la promptitude et de la vitesse avec laquelle il peignait toutes sortes d'animaux, Zeuxis l'ayant entendu , lui dit : « Et moi je me glorifie de ma lenteur ; » car la facilité et la promptitude ne donnent pas aux ouvrages une grâce solide et durable et une parfaite beauté ; mais le temps associé avec le travail assidu leur donne une force capable de les conserver et de les faire triompher des siècles : et c'est cela même qui rend encore plus admirables les ouvrages de Périclès qui jonX été achevés en si peu de temps et pour une si longue vie. Car chacun d'eux, dans le moment même qu'il fut achevé, avait une beauté qui sentait déjà son antique; et aujourd'hui encore ils ont une fraîcheur de jeunesse , -comme si on ne venait que d'y mettre la dernière pierre et qu'ils ne fissent que de sortir des mains de l'ouvrier , tant ils conservent encore une fleur de grâce et de nouveauté, qui empêche que la violence du temps n'en ternisse la vue, comme s'ils avaient en eux-mêmes un esprit toujours rajeunissant, et une âme exempte de vieillesse.

Phidias fut choisi pour avoir l'intendance de tous ces édifices, quoique les Athéniens eussent alors de grands

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architectes et de très habiles ouvriers. Eq effet, Gallicratès et Ictinus firent le Parthénoii à 100 pieds, c'està-dire le temple de Pallas qui avait 100 pieds en tous sens. Corœbus commença la chapelle des mystères et des initiations à Eleusis , posa le premier rang des colonnes qui est au rez-de-chaussée , et les joignit à leurs architraves. Après sa mort , Métagenès , du bourg de Xypète, mit le cordon et plaça les colonnes qui sont au-dessus ; et Xénoclès, du bourg de Gholargue, acheva le dôme , la lanterne qui est au-dessus du sanctuaire ; et Gallicratidès entreprit la longue muraille, dont Socrate dit qu'il avait entendu proposer le dessin à Périclès. Et c'est de ce dernier ouvrage que Gratinus se moque dans une de ses Gomédies, où il dit : « Il y a longtemps que Périclès avance fort cette muraille en paroles, mais en effet il n'y touche point. »

L'Odéon, ou théâtre de la musique, qui a en dedans plusieurs rangs de sièges et de colonnes, et dont le comhle se rétrécissant peu à peu et s'inclinant tout à l'entour, finit en pointe, fut bâti, dit-on, sur le modèle du pavillon du roi Xerxès, qui fut donnépar Périclès même; c'est pourquoi Gratinus le raille encore dans sa pièce des Thracien^ neSj en disant : « Périclès, le Jupiter à la tête d'oignon, s'avance, ayant dans son crâne tout le théâtre de la musique, et fort ravi d'avoir évité l'exil. » Ge fut alors que Périclès proposa avec beaucoup d'empressement un décret, par lequel il était ordonné qu'on célébrerait des jeux de musique à la fête des Panathénées : et ayant été élu juge et distributeur des prix, il régla la manière dont les musiciens devaient jouer de la flûte et de la lyre , et chanter. Les jeux de musique furent toujours faits dans ce théâtre depuis ce temps-là. Le portail et le vestibule de la citadelle furent achevés en cinq ans par Mnésiclès qui était l'architecte.

Pendant qu'on y travaillait, il arriva un accident merveilleux qui fit voir que la Déesse , non seulement ne s'opposait pas à cet édifice , mais qu'elle l'agréait , et qu'elle l'honorait de sa protection et de sa présence. Gar le meilleur de tous les ouvriers et le plus affectionné , s'étant laissé tomber du haut en bas, était à l'agonie, abandonné des médecins, ce qui affligeait et décourageait extrêmement Périclès ; mais la Déesse lui apparut en songe, et lui montra un remède avec lequel il eut bien-

▼• s. av. J.-C. PHIDIAS. 197

tôt remis sur pied le mourant. En mémoire de ce miracle, Périclès fit faire la statue de cuivre de Minerve salutaire, de Minerve de la santé, et la plaça dans la citadelle près deTautel, qui, à ce que Ton dit, y était auparavant. Mais Phidias fit la statue d'or de la même déesse, et l'on assure que son nom est écrit sur le piédestal ; car, comme nous l'avons déjà dit , il avait l'intendance de tous les ouvrages, par la protection et la bienveillance de Périclès, ce qui donna à l'un une très mauvaise réputation, et excita contre l'autre beaucoup d'envie.

Phidias. — Phidias le sculpteur avait entrepris de faire la statue de Minerve, comme nous l'avons déjà dit. II était fort bien avec Périclès, et avait beaucoup de crédit auprès de lui; cela lui attira beaucoup d'ennemis et d'envieux, qui pour éprouver en sa personne quels seraient les sentiments du peuple pour Périclès, et le jugement qu'il en ferait, suscitèrent un certain Ménon, un des élèves de Phidias, et lui persuadèrent d'aller se rendre suppliant dans la place publique, et là de demander sûreté pour dénoncer et accuser Phidias.

Le peuple ayant reçu sa demande, et la poursuite ayant été faite juridiquement dans l'assemblée, il n'y eut aucune preuve des prétendus larcins de Phidias. Car dès le commencement, par le conseil de Périclès, il avait employé l'or de la statue de manière qu'on pouvait Fôter entièrement et le peser : ce que Périclès ordonna aux accusateurs de faire devant tout le monde. Mais Phidias avait à combattre l'envie insurmontable qu'excitaient contre lui la beauté et la réputation de ses ouvrages; surtout on ne lui pardonnait point de ce que, dans la bataille des Amazones, gravée sur le bouclier de la Déesse, il s'était représenté lui-même sous la figure d'un vieillard chauve qui lève une grosse pierre de ses deux mains, et y avait fait une très belle figure de Périclès, combattant contre une Amazone; de manière que sa main, qui est levée pour lancer un javelot, et qui lui couvre une partie du visage, parait faite avec un merveilleux artifice pour cacher Ja ressemblance qui ne laissa pas d'éclater des deux côtés. Phidias fut donc traîné en prison (1) , où il

(1) D'autres assurent qu'il fut exilé, et que depuis ce temps-là il fit la célèbre statue de Jupiter, qui était à Olympie (Dacier).

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mourut de maladie, ou, selon d'autres, du poison que ses ennemis lui donnèrent pour avoir sujet de calomnier Périclès ; et sur un décret de Glycon, le peuple accorda au dénonciateur une immunité de toutes charges, et ordonna aux capitaines de le prendre sous leur sauvegarde,, et de pourvoir en toutes manières à sa sûreté...

Comme les orateurs qui étaient de la faction de Thucydide ne cessaient de se déchaîner et de crier contre Périclès, l'accusantd'avoir dissipé les finances, et d'avoir perdu les revenus de l'Etat, Périclès demanda un jour au peuple en pleine assemblée, « s'il trouvait qu'il eût trop » dépensé? » Et le peuple ayant répondu tout d'une voix : « Beaucoup trop. — Eh bien, repartit Périclès, ce sera donc » âmes dépens et non pas aux vôtres; mais je serai le seul » qui mettrai mon nom à la dédicace de ces ouvrages » dont vous vous plaignez. » A ces paroles, le peuple, soit qu'il admirât sa magnanimité, ou que plein d'émulation il ne voulût pas lui céder la gloire de ces excellents ouvrages, se prit à crier plus haut encore, et à lui ordonner de prendre au trésor de quoi fournir à tous les frais nécessaires, sans rien épargner.

Enfin, il en vint avec Thucydide à une rupture si ouverte, qu'il fallait, ou le faire bannir du ban de l'ostracisme, ou en être lui-même banni; mais il l'emporta sur Thucydide : il le chassa, et dissipa par ce moyen la faction qui lui était opposée. Ainsi tout esprit de parti étant éteint, et la concorde et l'union rétablies dans Athènes, Périclès se rendit entièrement maître de la ville et de toutes les affaires des Athéniens.

Plutarque. — Périclès. Trad. de Dacier, passiau

Siècle de Périclès.

Vers le temps de la guerre du Péloponèse, la nature redoubla ses efforts, et fit soudain éclore une foule de génies dans tous les genres. Athènes en produisit plusieurs ; elle en vit un plus grand nombre venir chez elle briguer l'honneur de ses suffrages.

Sans parler d' un Gorgias, d'un Parménide, d'un Prolagoras, et de tant d'autres sophistes éloquents qui, en semant leurs doutes dans la société, y multipliaient les idées, Sophocle, Euripide, Aristophane brillaient sur la scène, entourés de rivaux qui partageaient leur gloire.

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L'astronome Méton calculait les mouvements des cieux, et fixait les limites de l'année; les orateurs Antiphon, Andocide, Lysias, se distinguaient dans les différents genres de Téloquence; Thucydide encore frappé des applaudissements qu'avait reçus Hérodote, lorsqu'il lut son histoire aux Athéniens, se préparait à en mériter de semblables; Socrate transmettait une doctrine sublime à ses disciples dont plusieurs ont fondé des écoles ; d'habiles généraux faisaient triompher les armes de la république; les plus superbes édiflces s'élevaient sur les dessins des plus savants architectes; les pinceaux de Polygnote , de Parrhasius et de Zeuxis , les ciseaux de Phidias et d'Alcamène décoraient à l'envi les temples, les portiques et les places publiques. Tous ces grands hommes, tous ceux qui florissaient dans d'autres cantons de la Grèce, se reproduisaient dans des élèves dignes de les remplacer; et il était aisé de voir que le siècle le plus corrompu serait bientôt le plus éclairé des siècles.

Ainsi, pendant que les différents peuples de cette contrée étaient menacés de perdre l'empire des mers et de la terre, une classe paisible de citoyens travaillait à lui assurer pour jamais l'empire de l'esprit : ils construisaient, en l'honneur de leur nation, un temple dont les fondements avaient été posés dans le siècle antérieur, et qui devait résister à l'etFort des siècles suivants. Les sciences s'annonçaient tous les jours par de nouvelles lumières, et les arts par de nouveaux progrès ; la poésie n'augmentait pas son éclat, mais, en le conservant, elle l'employait par préférence à orner la tragédie et la comédie portées tout à coup à leur perfection ; l'histoire, assujettie aux lois de la critique, rejetait le merveilleux, discutait les faits, et devenait une leçon puissante que le passé donnait à l'avenir. A mesure que l'édifice s'élevait, on voyait au loin des champs à défricher, d'autres qui attendaient une meilleure culture. Les règles de la logique et de la rhétorique, les abstractions de la métaphysique, les maximes de la morale furent développées dans des ouvrages qui réunissaient à la régularité des plans la justesse des idées et l'élégance du style.

La Grèce doit en partie ces avantages à l'influence de la philosophie, qui sortit de l'obscurité après les victoires remportées sur les Perses. Zenon y parut, et les Athéniens s'exercèrent aux subtilités de l'école d'Elée. Anaxa-

ÎOO LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE,

gore leur apporta les lumières de celle de Thaïes ; et quelques-uns furent persuadés que les éclipses, les monstres et les divers écarts de la nature ne devaient pas être mis au rang des prodiges : mais ils étaient obligés de se le dire en confidence ; car le peuple, accoutumé à regarder certains phénomènes comme des avertissements du ciel, sévissait contre les philosophes qui voulaient luiôter des mains cette branche de superstition. Persécutés, bannis, ils apprirent que la vérité , pour être admise parmi les hommes, ne doit pas se présenter à visage découvert, mais se glisser furtivement à la suite de l'erreur.

Les arts, ne trouvant point de préjugés populaires à combattre , prirent tout à coup leur essor. Le temple de Jupiter, commencé sous Pisistrate, celui de Thésée, construit sous Gimon, offraient aux architectes des modèles à suivre; mais les tableaux et les statues qui existaient ne présentaient aux peintres et aux sculpteurs que des essais à perfectionner.

Quelques années avant la guerre du Péloponèse, Panénus, frère de Phidias , peignit dans un portique d'Athènes la bataille de Marathon ; et la surprise des spectateurs fut extrême lorsqu'ils crurent reconnaître dans ces tableaux les chefs des deux armées. Il surpassa ceux qui l'avaient devancé , et fut presque dans l'instant même effacé par Polygnote de Thasos, ApoUodore d'Athènes, Zeuxis d'Héraclée , et Parrhasius d'Ephèse.

Polygnote fut le premier qui varia les mouvements du visage , et s'écarta de la manière sèche et servile de ses prédécesseurs ; le premier encore qui embelht les figures de femmes et les revêtit de robes brillantes et légères. Ses personnages portent l'empreinte de la beauté morale, dont l'idée était profondément gravée dans son âme. On ne doit pas le blâmer de n'avoir pas assez diversifié le ton de sa couleur : c'était le défaut de l'art, qui ne faisait pour ainsi dire que de naître.

ApoUodore eut pour cette partie les ressources qui manquèrent à Polygnote : il fit un heureux mélange des ombres et des lumières. Zeuxis aussitôt perfectionna cette découverte; et ApoUodore, voulant constater sa gloire , releva celle de son rival. 11 dit dans une pièce de poésie qu'il publia : « J'avais trouvé pour la distribution des ombres, des secrets inconnus jusqu'à nous; on me les a, ravis. L'art est entre les mains de Zeuxis. »

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Ce dernier étudiait la nature avec le même soin qu'il terminait ses ouvrages; ils étincellent [de beautés. Dans son tableau de Pénélope, il semble avoir peint les mœurs et le caractère de cette princesse ; mais, en général , il a moins réussi dans cette partie que Polygnote.

Zeuxis accéléra les progrès de l'art par la beauté de son coloris ; Parrhasius, son émule, par la pureté du trait et la correction du dessin. Il posséda la science des propor^ tions ; celles qu'il donna aux dieux et aux héros parurent si convenables, que les artistes n'hésitèrent pas aies adopter, et lui décernèrent le nom de législateur. D'autres titres durent exciter leur admiration : il fit voir pour la première fois des airs de tête très piquants, des bouches embellies par les grâces, et des cheveux traités avec légèreté.

A ces deux artistes succédèrent Timanthe, dont les ouvrages, faisant plus entendre qu'ils n'expriment, décèlen' le grand artiste, et encore plus l'homme d'esprit; Pamphile, qui s'acquit tant d'autorité par son mérite, qu'il fit établir dans plusieurs villes de la Grèce des écoles de dessin, interdites aux esclaves; Euphranor, qui, toujours égal à lui-même, se distingua dans toutes les parties de la peinture. J'ai connu quelques-uns de ces artistes, et j'ai appris depuis qu'un élève que j'avais vu chez Pamphile, et qui se nomme Apelle, les avait tous surpassés.

Les succès de la sculpture ne furent pas moins surprenants que ceux de la peinture. Il suffit, pour le prouver, de citer en particulier les noms de Phidias, de Polyclète, d'Alcamène , de Scopas , de Praxitèle. Le premier vivait du temps dePériclès : j'ai eu des liaisons avec le dernier. Ainsi dans l'espace de moins d'un siècle, cet art est parvenu à un tel degré d'excellence, que les anciens auraient maintenant à rougir de leurs productions et de leur célébrité.

Si à ces diverses générations de talents nous ajoutons celles qui les précédèrent, en remontant depuis Périclès jusqu'à Thaïes, le plus ancien des philosophes de la Grèce , nous trouverons que l'esprit humain a plus acquis dans Tespace d'environ deux cents ans que dans la longue suite des siècles antérieurs.

Barthélémy. — Voyage d'Anacharsis, introd., 2« part., s. 3.

LITTÉRATURE ET ARTS. — Critique : Etude sur les tragiques

frecs, de M. Patin : l'Acropole d'Athènes, et Phidias, de M. Beulé. — *EiNTDRE : Ecole d' Athènes, de Raphaël.

IM LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCB.

Guerre de Samos.

On accuse Périclès d*avoir fait déclarer les Athéniens contre Samos en faveur de Milet , à la prière d'Aspasie , car Milet et Samos étaient en guerre pour la ville de Prienne; et les Samiens ayant eu l'avantage, les Athéniens leur ordonnèrent de renoncer à la voie des armes, et de venir plaider devant eux sur tous leurs différends : ce que les Samiens refusèrent. Périclès y alla donc avec une grosse flotte et y abolit le gouvernement oligarchique. Et ayant pris pour otages cinquante des principaux de la ville et autant de jeunes enfants, il les envoya à Lemnos. Il y a quelques auteurs qui écrivent que chacun de ces otages lui A^oulut donner un talent; que tous ceux qui avaient intérêt à empêcher que l'Etat ne devînt démocratique lui en présentèrent plusieurs autres; et qu'outre cela le Perse Pisouthnès, qui, par des raisons secrètes , favorisait les Samiens, lui envoya 10,000 pièces d'or. Mais Périclès ne prit l'argent d'aucun , traita les Samiens comme il avait résolu, et après avoir établi chez eux le gouvernement populaire, il s'en retourna à Athènes.

Incontinent après son départ, les Samiens se révoltèrent, ayant recouvré leurs otages par le moyen de Pisouthnès qui les enleva, et firent tous les préparatifs nécessaires pour soutenir la guerre. Périclès se rembarqua donc et alla contre eux. Il trouva qu'ils l'attendaient, non pas comme auparavant, les bras croisés, dans la consternation et dans l'épouvante , mais en hommes résolus de bien combattre et de lui disputer l'empire de la mer. En effet, il y eut un grand combat naval près de l'île appelée Tragie, et Périclès le gagna, ayant défait glorieusement, avec quarante-quatre vaisseaux , les ennemis qui en avaient soixante et dix, dont il y en avait vingt qui étaient des vaisseaux de guerre ; et poursuivant sa victoire, il se rendit maître du port de Samos et tint la ville assiégée. Les Samiens se défendaient avec beaucoup de valeur , et faisaient tous les jours de furieuses sorties ; mais sur ces entrefaites, il arriva d'Athènes une nouvelle flotte à Périclès, qui, ayant resserré les ennemis de tous côtés, prit soixante vaisseaux avec lesquels il se jeta dans la Méditerranée pour aller au-devant de quelques vaisseaux phéniciens qui venaient au secours de Samos , et

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pour les comjDattre le plus loin qu'il pourrait de cette île, ou, comme dit Slésimbrotus, pour aller du côté de Gypre , ce qui ne parait point du tout vraisemblable. Mais quel que fût son dessein, il semble qu'il fit là une grande faute ; car Mélissus, fils d'ithagène, homme fort appliqué à la philosophie, et qui était général des Samiens, méprisant le petit nombre des vaisseaux qu il avait laissés et le peu d'expérience de leurs capitaines , persuada à ses troupes d'aller attaquer les Athéniens, ce qu'ils firent. Use donna là un sanglant combat où les Samiens eurent tout l'avantage ; car ils firent grand nombre de prisonniers, coulèrent à fond la plus grande partie de la flotte ennemie , demeurèrent maîtres de la mer, et firent entrer dans Samos toutes sortes de provisions de guerre et de bouche dont ils manquaient auparavant, et qui leur étaient nécessaires pour soutenir un long siège. Aristote écrit que Périclès en personne avait déjà été vaincu par le même Mélissus dans un autre combat naval.

Les Samiens, enflés de ce succès, pour faire aux Athéniens le même aflront qu'ils avaient reçu d'eux, imprimèrent, avec un fer chaud, sur le front de leurs prisonniers, une chouette , parce que les Athéniens avaient imprimé sur le Iront des Samiens une Samine^ c'est-àdire un vaisseau de Sanios dont la proue est fort basse et le corps fort large, de manière qu'il est fort propre pour la haute mer et fort léger et fort agile; et on l'appelle Samine, parce que le premier de cette figure fut construit à Samos par l'ordre du tyran Polycrate. On dit que le poète Aristophane fait une secrète allusion à ces marques des Samiens, dans ce vers où il dit : « Le peuple samien est un peuple lettré. » Péi'iclès, ayant appris l'échec qu'avait reçu son armée, retourna promptement à son secours; et après avoir défait en bataille rangée Mélissus, qui était allé au-devant de lui, et avoir chassé et resserré ses ennemis dans leurs murailles , il se contenta de les tenir bloqués, aimant mieux devoir la victoire et la prise de la ville au temps et à la dépense , que de l'acheter par le sang de ses citoyens. Mais parce qu'il était bien difficile de retenir les Athéniens, qui, fâchés de la longueur de ce siège, brûlaient d'envie d'en venir aux mains , il partagea son armée en huit escadres qu'il faisait tirer au sort. Celle à qui la fève blanche tombait en partage n'avait qu'à faire bonne chère, et qu'à se réjouir pendant que les

264 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCB.

autres combattaient. Et de là est venu , dit-on, que ceux qui se sont bien divertis un jour appellent ce jour de plaisir le jour blanc à cause de la fève blanche.

Ephorus écrit qu'à cette dernière expédition, Périclès se servit pour la première fois de machines de guerre dont il trouva l'invention merveilleuse, et qu'il eut, pour cet effet, avec lui Fingénieur Artémon, qui était boiteux, et qui se faisait porter en chaise à ses batteries quand les affaires pressaient : c'est pourquoi on l'appelait ordinairement Périphorète. Mais Héraclide de Pont réfute sur ce point Ephorus , par les vers mêmes d'Anacréon , où ce même Artémon le Périphorète est nommé plusieurs siècles avant la guerre de Samos et ce blocus de Périclès. 11 ajoute que c'était un homme voluptueux, fort lâche et fort timide, qui passait la plus grande partie de sa vie dans sa maison , ayant toujours près de sa personne deux esclaves qui lui tenaient sur la tête un grand bouclier d'airain , de peur que quelque chose ne tombât sur lui ; et lorsqu'il était forcé de sortir, il se faisait porter partout dans un petit lit qui touchait presque à terre : c'est pourquoi il fut appelé Périphorète.

Au bout de neuf mois, les Samiens se rendirent; Périclès rasa leurs murailles, leur ôta leurs vaisseaux, et exigea d'eux pour les frais de la guerre des sommes immenses , dont ils payèrent une partie comptant, prirent un certain temps pour le reste , et donnèrent des otages pour la sûreté du paiement. Mais Duris de Samos , pour rendre la prise de sa ville plus tragique et plus pitoyable, reproche aux Athéniens , et particulièrement à Périclès , une inhumanité sans exemple , et dont on ne trouve le moindre vestige ni dans Thucydide, ni dans Aristote, ni dans Ephorus. Aussi n'y a-t-il pas la moindre apparence de vérité dans tout ce qu'il écrit. Il dit que Périclès fit mener à la place de Samos les capitaines des vaisseaux et les soldats samiens ; que là il les fit attacher à des ais , qu'il les laissa en cet état pendant dix jours, et qu'au bout de ces dix jours, comme ils étaient presque sans vie, il les fit assommer à coups de bâton et refusa à leurs corps l'honneur de la sépulture. Mais comme Duris, lors même qu'il n'est emporté par aucune passion, est très sujet à violenter la liberté pour l'accommoder aux relations qu'il lui plaît de faire , à plus forte raison aura-t-il voulu , en cette rencontre , exagérer les calamités de son pays pour

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calomnier les Athéniens, et pour les rendre l'objet de la haine publique.

Après la réduction de Samos , Périclès , de retour à Athènes fit des obsèques magnifiques à ceux qui étaient morts à cette guerre , et prononça lui-même leur oraison funèbre sur leurs tombeaux, comme on le pratique encore aujourd'hui ; ce qui le fit si fort admirer de tout le monde, que lorsqu'il eut fini , et qu'il fut descendu du lieu d'où il avait parlé , toutes les femmes coururent l'embrasser et lui mettre sur la tête des couronnes et des bandelettes, comme à un athlète qui serait revenu victorieux des jeux publics. La seule Elpinice s' approchant de lui : « Vrai- » ment, lui dit-elle, Périclès, voilà des exploits bien glo- » rieux, et qui méritent bien des couronnes, de nous avoir

> perdu tant de si braves citoyens , non en faisant la » guerre aux Phéniciens ou aux Mèdes, comme mon frère

> Cimon, mais en ruinant et renversant de fond en com- » ble une ville, notre alliée et descendue de nous. » On dit que Périclès souriant, se contenta de lui répondre tout bas ce vers d'Archiloque : « Gesse de te farder, au moins sur tes vieux jours. » Ion écrit qu'il relevait extrêmement cette défaite des Samiens, qu'il s'en glorifîaitcomme d'une conquête merveilleuse, disant hautement que le roi Agamemnon avait été dix ans à prendre une ville barbare, au lieu que lui , il n'avait été que neuf mois à se rendre maître de la plus riche et de la plus florissante ville des Ioniens. Et il faut avouer que cette gloire n'était pas sans fondement ; car cette guerre fut très sanglante et le succès longiemps douteux ; et peu s'en fallut, comme le rapporte Thucydide , que les Samiens ne dépouillassent les Athéniens de l'empire de la mer.

Plutarque. ^ FériclèSt trad. de Dacier» passim.

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