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GUERRE DU PÉLOPONÈSE

!ta guerre du Péloponèse est la rivalité de Sparte et d'Athènes. Causes : haine de races, jalousie de Sparte, plaintes des alMés d'Athènes; affaire de Corcyre.

Durée : 27 ans, de 431 à 404 ; divi&ion ea trois parties.

$0$ LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE»

(Ravages des Spartiates dans l'Attique et des Athéniens dans le

V Pdoponèse. Oraison funèbre des guerriers morts pour la pa- V* partie ) trie. — Feste d'Athènes, mort de Périciès. (431-421). jPnse de Platée par les Spartiates, de Potidée et de Mitylène par

/les Athéniens : bataille de Pylos , de Cythère , de Délium et

! d'Amphipolis. — Paix de Nicias (421).

!Alcibiade et son influence : secours à Egeste contre Sélinonte. Guerre de Sicile : départ de la flotte, prise de Naxos et de Catane, rappel d'Alcibiade, siège de Syracuse, arrivée de Gylippe I et de Démosthène , désastre complet des Athéniens ; sort des généraux et des soldats athéniens.

iAlcibiade en Asie; les 400 et les 5,000 à Athènes ; rappel d'Alcibiade; ses succès, son second exil.

Victoire des Athéniens aux îles Arginuses, leur défaite à ^gos- Potamos. — Prise d'Athènes, fin de la guerre (404).

§ I. — I»nemlère partie (431-421).

La guerre du Péloponèse eut pour causes, outre la haine entre les races dorique et ionique : la jalousie qu'inspirèrent aux Spartiates les succès des Athéniens dans les guerres médiques ; les griefs des alliés d'Athènes mécontents de voir Périciès et Phidias employer tout leur argent à n'embellir qu'une seule ville ; les secours donnés à Corcyre contre Corinthe que Sparte seconda et à la voix de laquelle Potidée et de nombreuses villes s'insurgèrent. — Les hostilités commencèrent par les ravages respectifs des Spartiates dans l'Attique , et des Athéniens sur les côtes du Péloponèse. Périciès conduisait la flotte de ces derniers, et, à son retour, il prononça l'éloge des guerriers morts pour la patrie. Malheureusement, la peste sévit alors dans Ahènes (429).

Peste d'Athènes,

Les médecins , au commencement de la maladie , n'y purent apporter de remède , parce qu'ils ne la connaissaient pas , et la mort les atteignait encore plus que les autres , par leur commerce plus fréquent avec les malades. Toute industrie humaine était sans ressource : en vain on fit des prières dans les temples , on consulta les oracles , on eut recours à d'autres semblables pratiques. Tout fut inutile , et l'on finit par y renoncer, abattu par la force du mal.

Il commença , dit-on , par l'Ethiopie au-dessus de l'Egypte , descendit en Egypte et dans la Libye , gagna la plus grande partie de la domination du roi et se jeta subitement sur la république d'Athènes. Il attaqua d*abord les habitants du Pirée , qui prétendaient que les Péloponésiens avaient empoisonné les puits; car il n'y avait point encore de fontaines dans ce quartier. Il gagna

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ensuite la ville haute ; et ce fut alors qu'il exerça le plus de ravages.

En général on était frappé subitement, et sans aucune cause apparente, au milieu de la meilleure santé. D'abord, on éprouvait de grandes chaleurs de tête, les yeux devenaient rouges et enflammés , la gorge, la langue, étaient sanguinolentes, la respiration déréglée, l'haleine, fétide. A ces symptômes succédaient l'éternuement, l'enrouement. En peu de temps , le mal gagnait la poitrine , et causait de fortes toux. Quand il s'attachait au cœur, il

Îr excitait des soulèvements, et Ton éprouvait, avec de vioentes douleurs , toutes les éruptions de bile auxquelles les médecins ont donné des noms. La plupart des malades faisaient entendre de sourds gémissements, que suivaient des convulsions violentes : chez les uns elles s'apaisaient bientôt; elles étaient, chez les autres, beaucoup plus obstinées. La peau n'était ni fort chaude au toucher, ni pâle , mais rougeâtre, livide , couverte de petites pustules et d'ulcères. L'intérieur était si brûlant, que le malade ne pouvait supporter ni les manteaux les plus légers, ni les couvertures les plus fines ; il restait nu , et n'avait pas de plus grand plaisir que de se plonger dans l'eau froide. On en vit même beaucoup qui , n'étant pas gardés, se précipitèrent dans les puits, tourmentés d'une soif qui ne pouvait s'étancher. Cependant il était égal de prendre beaucoup ou peu de boisson. Le malade ne pouvait se procurer aucun repos et était agité d'une insomnie continue.

Tant que la maladie était dans sa force, il ne maigrissait pas , et Ton était surpris que le corps pût résister à tant de souffrances. La plupart, conservant encore quelque vigueur, étaient consumés le neuvième ou le septième jour par le feu intérieur qui les dévorait , ou , s'ils franchissaient ce terme , le mal descendait dans le bas ventre, une violente ulcération s'y déclarait, il survenait une forte diarrhée, et en général on périssait de faiblesse : car la maladie , après avoir établi son siège dans la tête, gagnait successivement tout le corps, et ceux qui échappaient aux accidents les plus graves gardaient aux extrémités des marques de ce qu'ils avaient souffert. Le mal s'attachait aux pieds et aux mains, et souvent on n'échappait qu'en perdant quelqu'une de ces {jarties; plusieurs perdaient la vue; d'autres, à leur convalescence, se

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trouvaient avoir tout oublié , et ne reconnaissaient ni leurs amis ni eux-mêmes.

Cette maladie , plus affreuse qu'on ne saurait l'exprimer, se montrait au-dessus des forces humaines dans tou» ses effets, et dans quelque sujet qu'elle attaquât ; mais ce qui faisait connaître surtout qu'elle différait des maux ordinaires à notre espèce, c'est que les oiseaux ni les quadrupèdes qui se nourrissent de cadavres humains, ou n'approchaient point des corps qui restaient en grand nombre sans sépulture, ou, s'ils osaient y goûter, ils périssaient. On en eut la preuve en voyant disparaître les oiseaux carnassiers : on n'en voyait aucun autour des corps morts ni ailleurs. Les chiens, accoutumés à vivre en société avec les hommes, faisaient encore mieux sentir les effets de la contagion.

Sans s'arrêter à un grand nombre d'autres accidents, qui ne se ressemblaient pas dans les différents sujets, tels étaient en général les symptômes de la maladie. Les uns périssaient négligés ; les autres, au milieu des plus grands soins. Il ne se trouva, pour ainsi dire, aucun remède qui fût utile à ceux qui l'employaient : ce qui faisait du bien à l'un nuisait à l'autre. Aucun tempérament, faible ou vigoureux, ne parut garantir du mal : il s'attachait à toutes les complexions, il résistait à tous les régimes. Ce qu'il y avait de plus terrible, c'était le découragement des malheureux qu'il attaquait : ils perdaient aussitôt toute espérance, tombaient dans un entier abandon d'eux-mêmes et ne cherchaient point à résister : c'était encore qu'en se soignant les uns les autres, on s'infectait mutuellement, comme les troupeaux malades, et l'on périssait ; c'est ce qui causa la plus grande destruction. Ceux qui, par crainte, ne voulaient point approcher des autres, mouraient délaissés, et bien des maisons s'éteignirent faute de personnes pour les soigner; ceux qui approchaient des malades trouvaient la mort. Tel fut le sort des personnes surtout qui se piquaient de quelque vertu : elles avaient honte de s'épargner, et venaient soigner leurs amis; car les gens attachés à la maison, abattus par l'excès des fatigues, finissaient par être insensibles aux plaintes des mourants. C'étaient ceux qui avaient échappé au mal qui avaient le plus de compassion pour les malades et les morts, parce qu'ils avaient connu les mêmes souffrances, et qu'ils se trouvaient dans la sécurité : car ou n'était pas

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frappé deux fois mortellement. Us recevaient les félicitations des autres : eux-mêmes jouissaient pour le présent du retour de la santé , et avaient pour l'avenir une espérance confuse que, de longtemps, ils ne seraient plus atteints d'une maladie mortelle.

L'affluence des gens de la campagne qui venaient se réfugier dans la ville, se joignit aux maux des Athéniens pour les aggraver, et ces nouveaux venus en souffraient eux-mêmes plus que les autres. Gomme il n'y avait pas de maisons pour eux, et qu'ils vivaient pressés dans des cahuttes étouffées, pendant la plus grande chaleur de la saison, ils périssaient confusément, et les morts étaient entassés sur les mourants. Des malhe^ireux demi morts, avides de trouver de l'eau, se roulaient dans les rues, et près de toutes les fontaines. Les lieux sacrés , où l'on avait dressé des tentes, étaient comblés de corps que la mort y avait frappés.

Quand le mal fut parvenu à son plus haut période, personne ne sachant plus que devenir, on perdit toutrespect pour les choses divines et humaines. Toutes les cérémonies auparavant en usage pour les funérailles furent violées. Chacun ensevelissait les morts comme il pouvait. Bien des gens, par la rareté des choses nécessaires, depuis que l'on avait perdu tant de monde, recouraient à des moyens sordides de leur rendre les derniers devoirs. Les uns se hâtaient de poser leur mort et de le brûler sur un bûcher qui ne leur appartenait pas, prévenant ceux qui l'avaient dressé ; d'autres, pendant qu'on brûlait un mort, jetaient sur lui le corps qu'eux-mêmes apportaient et se retiraient aussitôt.

La peste introduisit dans la ville bien d'autres désordres. Au spectacle des promptes vicissitudes dont on était témoin, de riches subitement atteints de mort, de gens qui n'avaient rien succédant à leur fortune, on osa plus volontiers s'abandonner ouvertement à des plaisirs dont auparavant on se serait caché. On cherchait des jouissances promptes, et l'on ne croyait devoir s'occuper que de voluptés , dans l'idée qu'on ne possédait que pour un jour et ses biens et sa vie. Personne ne daignait se donner aucune peine pour des choses honnêtes, dans l'incertitude où l'on était si l'on ne cesserait pas d'exister avant d'y avoir atteint. Le plaisir, et tous les moyens de gagner pour se le procurer, voilà ce qui devint utile et beau. On

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n'était retenu ni par la crainte des dieux ni par les lois

humaines : il semblait égal de révérer les dieux ou de les

négliger, quand on voyait périr indifféremment tout le

monde. Le coupable ne croyait pas avoir assez à vivre

pour recevoir sa condamnation; il se figurait bien plutôt

voir suspendue sur sa tôte une peine déjà prononcée, et,

avant de la subir, il croyait juste de profiter de ce qui

pouvait lui rester à vivre.

Voilà de quels maux les Athéniens furent accablés.

Thucydide. — Guerre du Féloponèse, 1. 2, s. 47-54. Trad. de Levesque.

LITTÉRATURE ET ARTS. — Poésie : Imitation de ce fragment dans le poëme latin de Lucrèce {De la Nature). — Peinture : la Peste d'AthèneSy par Poussin.

Périelès fut une des plus illustres victimes du fléau. Etendu sur son lit de mort, il entendait ses amis faire son éloge en rappelant ses services. « Vous oubliez, leur dit-il en se redressant, ce qui me fera le plus d'honneur : c'est que je n'ai jamais fait porter le deuil à aucun citoyen d'Athènes. » Il laissa les Athéniens sans général capable de le remplacer. — Dès lors, la guerre se généralise, et toutes les villes grecques semblent vouloir y prendre part avec une violence inouïe. C'est le moment où il convient peut-être le mieux de placer le fragment célèbre dans lequel Thucydide trace le tableau des deux factions qui divisent non seulement la Grèce, mais encore chaque ville.

La Grèce divisée en deux factions.

Bientôt la Grèce fut presque tout entière ébranlée. Elle se trouva divisée en deux factions. Celle du parti populaire invoquait Athènes ; celle du petit nombre, Lacédémone. On n'aurait eu pendant la paix ni prétexte ni facilité de réclamer des secours : mais, dans la guerre, les hommes avides de nouveautés se procuraient aisément des alliés , autant pour nuire à la faction contraire, quô pour accroître leur puissance. Les séditions amenèrent à leur suite dans les villes beaucoup de maux qui les accompagnent d'ordinaire, et qui les accompagneront aussi longtemps que la nature humaine sera la même , mais toutefois avec des caractères plus ou moins graves, plus ou moins variés, suivant la diversité des conjonctures. En efi'et, pendant la paix, et au sein de la prospérité, les Etats et les particuliers sont animés d'un meilleur esprit, parce qu'ils ne tombent pas en d'impérieuses nécessités; mais la guerre, qui détruit l'aisance journalière, maître

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violent dans ses leçons, plie auxc irconstances les mœura du plus grand nombre.

Les séditions agitaient donc les villes, et celles que l'esprit de discorde gagnait un peu plus tard , instruites au crime par le récit des crimes antérieurs, portaient loin l'excès des nouveautés à imaginer, soit dans la combinaison des attaques, soit dans l'atrocité des vengeances. La signification ordinaire des mots qui servent à caractériser les actions fut changée conformément au nouveau code de justice. L'audace inconsidérée fut traitée de zèle intrépide pour ses amis; la lenteur qui prévoit, de crainte décorée d'un beau nom ; la modération fut appelée pusillanimité; une prudence soutenue, la vertu des hommes qui ne sont bons à rien. La folle précipi'ation fut regardée comme le propre des hommes courageux. Délibérer avec sagesse afin de ne rien hasarder imprudemment, c'était un prétexte honnête pour ne pas s'engager. L'homme emporté était un homme sûr; celui qui le contredisait, un homme suspect. Ourdir les trahisons etréussir annonçait de l'habileté : les prévenir, c'était prouver bien plus d'esprit. Prendre d'avance ses mesures pour n'avoir besoin ni de recourir à la ruse ni de la déjouer , c'était se montrer ami déloyal et timide ennemi. Prévenir un adversaire disposé à nuire, solliciter au mal celui qui n'y songeait pas, méritait également des éloges. On préférait les amitiés de parti à celles de parenté, comme plus prêtes à tout oser sans jamais prétexter aucune excuse. Eu effet, ces associations ne se faisaient pas dans l'intérêt des lois établies; l'ambition seule les formait contre les lois. Ceux qui entraient dans les ligues fondaient leur confiance, non pas sur les noms des dieux attestés par serment, mais sur la complicité des crimes. La faction contraire faisait-elle de sages propositions, on les adoptait, non par générosité, mais pour voir si lesactions répondraient aux paroles. On préférait le plaisir de se venger à la satisfaction de n'avoir pas reçu d'offense. Les serments de réconciliation étaient respectés pour le moment, parce qu'on se trouvait dans une crise violente, et qu'on n'avait pas d'autre ressource. Mais, à la première occasion, on gagnait les devants : on frappait son ennemi sans défense, et l'on trouvait, précisément à cause de la bonne foi violée, sa vengeance bien plus douce que si l'on eût attaqué à découvert (un ennemi à qui Ton n'eût prêté

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aucune serment). Outre Tavantage de s'être ainsi vengé ^ sans péril, on avait fait preuve d'iiabiletéen triomphant par surprise : car, pour l'ordinaire, on accorde plus facilement à la perfidie le nom d'habileté, qu'à la simplicité celui de probité. Aussi voit-on souvent les hommes rougir de la bonne foi et faire gloire de la perfidie. '. La source de tous ces maux était dans ce désir de commander qu'inspirent l'ambition et la cupidité , principes d'où naît l'ardeur de tous les hommes que la rivalité met aux prises. Ceux, en effet, qui dans chaque ville tenaient le premier rang, décorant de noms honorables une domination usurpée, et se proclamant défenseurs , les uns de l'égalité politique, bienfait du gouvernement populaire, les autres d'une aristocratie modérée, faisaient tous de l'état qu'ils affectionnaient, à les entendre, le prix de leurs déplorables luUes. Mettant tout en œuvre pour se supplanter les uns les autres, leur audace ne reculait devant aucun excès, leur cruauté allait toujours croissant. Marchant de rigueurs en rigueurs, n'envisageant ni la justice, ni l'intérêt public, leur vengeance ne s'arrêtait qu'au gré de la passion. Recourant, pour le maintien de leur puissance , tantôt à des jugements dont l'iniquité se couvrait de formes légales, tantôt à la force ouverte, ils se montraient toujours prêts à assouvir la fureur du moment, en sorte qu'ils abjuraient les uns et les autres tout sentiment religieux, et que les plus estimés étaient ceux à qui il arrivait d'obtenir un éclatant succès en parant leurs actions de noms honnêtes. Les plus modérés périssaient victimes des factions, ou parce qu'ils refusaient de combattre avec elles, ou parce qu'on les voyait d'un œil jaloux se mettre à Tabri des désastres publics.

La Grèce fut donc infestée de tous les genres de malheurs et de crimes. La confiance, ce sentiment si naturel aux âmes nobles, ne fut plus qu'un ridicule et disparut. Nourrir dans son cœur une défiance qui armait les citoyens les uns contre les autres, était presque un mal universel. Rien ne pouvait rapprocher les esprits : ni l'eutraînement de l'éloquence, ni les serments qu'on ne craignait plus de violer. Tous, trop habiles pour ne pas sentir l'impossibilité de compter sur quelque chose de stable, songeaient plus à se mettre à l'abri du péril plus imminent qu'à se commander le sentiment de la confiance. Ceux qui avaient le moins d'avantages du côté de l'esprit

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étaient ceux qui réussissaient le mieux. En effet, par cela même qu'ils redoutaient leur propre insuffisance, et l'adresse d'ennemis ou plus puissants par leur éloquence, ou plus astucieux et plus prompts à tendre des pièges, ils se portaient brusquement à des coups de mains ; les autres, au contraire, méprisant même les trames qu'ils pressentaient, et jugeant qu'il est inutile d'agir lorsqu'on a l'habileté de prévoir, se trouvaient surpris sans défense et succombaient plus facilement.

Thucydide. — Guerre du Féloponèse, 1. 3, ch. 82-83. Trad. de Gail.

La peste finissait à peine, que las Spartiates allèrent assiéger Platée, alliée d'Athènes ; ils s'en emparèrent après la plus vive résistance. Les Athéniens répondirent à cette agression en enlevant à leur tour Potidée et Mitylène. Ils portèrent même la guerre dans le Poloponèse , en Messénie , et enfermèrent une armée lacédémonienne dans l'île de Sphactérie. — Nous insistons sur ce dernier événement, qui nous fera mieux connaître la démocratie athénienne et son chef du moment, le démagogue CJéon (425).

Cléon chargé de l'expédition de Sphactérie,

Les Athéniens continuaient à Pylos de tenir les Lacédémoniens assiégés dans l'Ile de Sphactérie , et les troupes du Péloponèse restaient campées sur le continent.

La garde de l'île était pénible pour les Athéniens, parce qu'ils manquaient de vivres et d'eau. Ils n'avaient qu'une seule pièce d'eau peu considérable dans l'acropole de Pylos. La plupart faisaient, sur le bord de la mer. des fouilles dans le gravier ; et l'on peut juger quelle eau ils buvaient. D'ailleurs , le lieu où ils avaient 'assis leur camp étant très resserré, ils se voyaient eux-mêmes fort à Tétroit. Il n'y avait pas de rade capable de contenir la flotte, en sorte qu'une partie de l'équipage se retirait à terre pour prendre de la nourriture, tandis que le reste se tenait à l'ancre en pleine mer. Ce qui les décourageait surtout, c'était la longueur du siège. Ils avaient espéré que peu de joursleur suffiraient pour réduire des hommes renfermés dans une île déserte, et n'ayant pour boisson que de l'eau saumâtre. Leur espoir fut trompé , et voici par quelle cause. Les Lacédémoniens avaient invité toutes les personnes de bonne volonté à introduire dans Sphactérie de la farine, du vin, du fromage, et toute autre espèce de provisions utiles à des assiégés. Chaque cargaison était

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taxée à un prix très élevé, et chaque Hilote qui se chargeait du transport devait encore avoir la liberté pour récompense. A travers mille dangers, des provisions étaient importées spécialement par des Hilotes. Partant de tous les points du Péloponèse où ils pouvaient se trouver , à la chute du jour , ils se hâtaient d'aborder aux rivages qui regardaient la pleine mer, surtout ils épiaient le moment où le vent les pousserait sur la côte; car lorsqu'il venait à s'élever de la haute mer , ils échappaient plus facilement à la vigilance des vaisseaux ennemis, qui alors ne pouvaient stationner autour de cette partie de l'île. Pour eux , sans ménager leurs frégates , dont la valeur était garantie , ils les précipitaient sur la rive, certains d'être reçus par les oplites , qui montaient la garde aux endroits abordables ; mais les bâtiments qui osaient s'exposer par un temps calme étaient pris. Du côté même du port , des plongeurs nageaient entre deux eaux jusqu'à l'île, traînant avec une corde des outres remplies de pavot assaisonné de miel et de graine de lin broyée. Dans les commencements, ils passaient sans être aperçus; mais ensuite, ils furent surveillés de près. En un mot, de part et d'autre , on mettait tout en œuvre , les uns pour faire entrer des vivres, les autres pour que leur vigilance ne fût pas en défaut.

Cependant on apprend à Athènes que l'armée a beaucoup à souffrir , et que l'ennemi trouve les moyens d'approvisionner l'île. On ne savait plus quel parti prendre. Tout se tournait en sujet de crainte et d'inquiétude. L'hiver allait accroître la difficulté de tenir la mer. Gomment alors , en ce lieu désert , se procurer les choses nécessaires à la vie ? Gomment les transporter en doublant le Péloponèse, puisque, même en été, cet envoi était presque impraticable sur une côte d'un difficile abord ? Où les vaisseaux se tiendront-ils en rade ? Une surveillance continue deviendra impossible : les prisonniers alors ne seront plus tenus en échec, ou bien ils choisiront un temps orageux pour s'échapper sur les vaisseaux mêmes qui leur apporteront des vivres. Ge qui les effrayait le plus était l'idée que les Lacédémoniens , se sentant un peu plus en forces, n'enverraient plus d'ambassadeurs pour la paix, et l'on se repentait de ne pas l'avoir acceptée. Gléon s'aperçut qu'il commençait à être vu de mauvais œil pour s'y être opposé. Il dit donc hardiment

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que le rapport de ces semeurs de nouvelles n'était qu'un tissu de faussetés. « Eh bien! répondirent les courriers, » si Ton ne veut pas nous en croire, qu'on envoie sur les » lieux examiner l'état des choses. » On nomma Gléon luimême, et on lui donna Théogène pour collègue. Ce choix plaçait le premier dans une position critique. Il lui faudrait donc, ou confirmer par son propre témoignage ces mêmes rapports qu'il avait déclarés infidèles, ou se voir lui-même convaincu d'imposture s'il s'obstinait à les démentir. Mais , comme à travers les regrets du peuple il -crut entrevoir que les esprits penchaient encore plus pour la guerre, il prit le parti d'engager les Athéniens à renoncer à cette enquête, et à ne pas laisser se perdre en de vains délais l'occasion d'agir. « Si las nouvelles de l'ar- » mée, disait-il, vous paraissent véritables, équipez une » flotte, et marchez contre cette poignée d'hommes. » Puis, pour désigner à mots couverts et rabaisser Nicias, fils de Nicératus, alors commandant, et son ennemi personnel , il ajoutait : « Si les chefs étaient gens de cœur, il serait » très facile, avec un nouveau renfort, de s'emparer de » tous ceux qui sont dans l'île. Je vous en aurais bientôt

* rendu raison, moi, si j'avais le commandement. » Comme le peuple faisait entendre un murmure d'im-

probation et disait : « Si la chose lui parait si facile, pourm quoi n'est-il pas déjà en mer? » Nicias qui avait vivement ressenti le reproche indirect de lâcheté , s'écria : € Eh bien ! Gléon, prenez tel renfort que vous voudrez, et » allez attaquer; nous vous le permettons, mes collègues et

* moi, autant que cela dépend de nous. » Gléon, croyant d'abord que cette offre n'était qu'un jeu, dit qu'il était tout prêt ; mais quand il vit que Nicias avait réellement le désir d'abdiquer, il changea de langage et remontra que ce n'était pas lui, mais Nicias, qui était général. Là frayeur le saisit : jamais il n'eût imaginé que Nicias osât ainsi abdiquer le généralat. Mais celui-ci le somma pour la seconde fois, se démit du commandement (à Pylos) , et en prit les Athéniens à témoin.

Le peuple est toujours peuple. Plus Gléon cherchait à décliner la mission , plus il revenait sur ses pas, et plus les Athéniens pressaient Nicias de lui remettre le commandement, et criaient à Gléon de s'embarquer. Enfin, ne sachant plus comment retirer sa parole, Gléon accepta la mission , et s'avança au milieu de l'assemblée : « Je ne

-ÎIB LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.

» crains pas les Lacédémoniens, dit-il ; je vais m*embar- » quer. Aucun citoyen d'Athènes ne me suivra. J'em- • mène seulement ceux de Lemnos et d'Imbros qui sont » ici, les troupes armées à la légère que la ville d'Eoos » a envoyées à notre secours , et quatre cents archers » venus d'ailleurs. Avec ce renfort, je vous réponds de » l'armée de Pylos : dans vingt jours je vous amène les » Lacédémoniens vivants ou bien je les aurai tous exter- » minés sur la place. » La multitude riait de tant de vanité et d'un langage si plein de jactance ; les hommes sages se réjouissaient de l'heureuse alternative qui se présentait : en efi'et, ou ils seraient pour jamais délivrés de Gléon , bonheur qu'ils espéraient, ou, si l'événement trompait leur attente, les Lacédémoniens tomberaient au pouvoir d'Athènes.

Thucydide. — Guerre du Téloponèse, 1. 4, s. 26-28. Trad. de Gail.

Cette dernière hypothèse se réalisa, etCléon, victorieux, ne poussa que davantage à la guerre. Elle fut signalée par le désastre de Délium, où Socrate sauva les jours de Xénophon, et par celui d'Amphipolis , où les deux boutefeu de chaque camp, Cleon et Brasidas, trouvèrent la mort. Cette double catastrophe rendit la paix possible. Elle fut conclue pour cinquante ans. par les soins de Nicias (421). — Moins d'un an après, les intrigues d'Âlcibiade avaient fait reprendre les hostilités.

2 II. — Deuxième partie : expédition de 8icile (420-413).

Portrait d'Alcibiade,

Alcibiade, fils de Glinias, était Athénien. Il semble qu'en le formant, la nature ait voulu essayer ce dont elle était capable. Tous les historiens qui ont parlé de lui s'accordent pour dire que personne ne porta si loin les vices et les vertus. Issu d'une famille noble, né dans la première ville de la Grèce, c'était le plus beau des hommes de son temps ; la nature l'avait doué d'un esprit vaste et profond , qui lui faisait tout concevoir et le rendait propre à tout. 11 se montra aussi grand capitaine sur mer que sur terre. Mais il l'emportait surtout par son éloquence, et tel était le charme de sa figure et la séduction de sa parole, qu'on ne pouvait lui résister quand il parlait. D'ailleurs laborieux , patient , libéral quand l'occasion l'exigeait, et non moins magnifique dans ses habitudes que dans sa table. Il était affable, insinuant, et savait se

liO av. J,-C. REPRISE DES HOSTILITÉS. 217

plier aux circonstances avec une merveilleuse facilité (1). Mais dans les moments de repos, lorsque heu ne sollicitait son application, cet homme qu'on avait vu si infatigable, changeait tout à coup. Ce n'était plus qu'un débauché qui s'abandonnait à tous les excès, et l'on s'étonnait de ce contraste extraordinaire, el de la réunion de tant de qualités diverses dans un seul homme.

Il fut élevé dans la maison de Périclès, dont il était, dit-on, le beau-fils. Il reçut des leçons de Socrate, et devint le gendre d'Hipponicus , le plus riche de tous les Grecs. Il eût été le maître de se faire une destinée avec son imagination et ses souvenirs , qu'il n'aurait pu se donner de plus grands biens que ceux qu'il tenait à la fois de la nature et de la fortune.

Cornélius Népos. — Alcibiade, s. 1-2. Trad. Kermoysaik

Reprise des hostilités.

Alcibiade n'était pas moins jaloux de l'admiration que les étrangers et les ennemis môme avaient pour Nicias que des grands honneurs que lui rendaient ses concitoyens ; car bien qu'il y eût un ancien droit d'hospitalité entre Alcibiade et Lacédémone, et qu'il eût eu un très grand soin des prisonniers Spartiates que les Athéniens avaient faits à Pylos , néanmoins les Lacédémoniens avaient plus d'inclination pour Nicias, parce que c'était principalement par son entremise qu'ils avaient obtenu la paix et retiré leurs prisonniers; et l'on disait communément parmi les Grecs, que Périclès avait engagé cette guerre , mais que Nicias l'avait finie; la plupart même appelaient cette paix la paix de Nicias. Alcibiade donc ,

(1) Voici ce qu'ajoute Cornélius Népos, d'après les historiens Théopompe et Timée : « Exilé de son pays, Alcibiade vint à Thèbes, el sut si bien se conformer aux mœurs des ha"bitants, que nul ne pouvait lui èîi-e comparé dans les travaux du corps qui exigent de la force. On sait que les Béotiens tiennent plus à la vigueur du corps qu'aux qualités de l'esprit. A Lacé lémone, où la première vertu est de savoir tout souffrir, il vainquit les Spartiates par sou austérité. Chez les Thraces, au contraire, adonné au vin et au libtitinage, il surpassa tout le monde par ses excès; et quand il fut chez les Pei-ses, qui n'estiment que le luxe et la chasse, il excita leur admiration par son faste e* son intrépidité dans leur exercice favori. » — a En somme, dii Gioie en ré-» sumant son jugement sur Alcibiade, nous trouverons peu d'hommes dans les-» quels des capacités émioentes pour le commandement et raclion soient si, complètement déparées par un assemblage de mauvaises qualités morales <Iu'Alkibiadès. »

Î18 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.

extrêmement blessé de ces avantages de son rival et plein d'envie, résolut de rompre la paix.

La première chose qu'il fit pour y réussir, c'est qu'ayant su que ceux d'Argos ne cherchaient qu'une occasion de se séparer des Spartiates, qu'ils craignaient autant qu'ils les haïssaient, il les flatta secrètement de l'espérance que les Athéniens leur donneraient du secours, et par des gens affidés, qu'il leur envoyait secrètement, ou parlant lui-même en particulier aux principaux du peuple, il les encouragea à ne point céder, et les exhorta à se tourner vers les Athéniens, qui étaient, disait-il, sur le point de se repentir du traité qu'ils avaient fait, et de rompre une paix qui leur était désavantageuse.

Mais après que les Lacédémoniens eurent fait alliance avec les peuples de la Béotie, et qu'ils eurent rendu aux Athéniens le fort de Panacte démoli, et non pas fortifié, comme ils s'y étaient engagés, Alcibiade , qui vit les Athéniens extrêmement indignés de cette mauvaise foi, n'oublia rien pour les irriter davantage, et profitant de cette conjoncture pour pousser à bout Nicias , il souleva contre lui le peuple par des accusations qui ne manquaient pas de vraisemblance ; car il lui reprochait que pendant qu'il était général de l'armée, il avait négligé de prendre prisonniers de guerre les Lacédémoniens qui avaient été laissés dans l'île de Sphactérie , et que d'autres les ayant pris , il les avait relâchés et rendus pour faire plaisir aux Lacédémoniens; il ajoutait qu'étant fort bien avec ces derniers, il n'avait pas fait la moindre démarche pour les empêcher de s'unir avec les Béotiens et avec ceux de Gorinthe , mais qu'il avait mis bon ordre qu'aucun peuple de la Grèce , quelque bien intentionné qu'il fût, ne pût s'allier avec les Athéniens que du consentement de Lacédémone.

Cela déconcerta extrêmement Nicias; mais justement dans ce temps4à,, comme par un coup de fortune, il arriva des ambassadeurs de Lacédémone , qui d'abord tinrent des propos très gracieux, et déclarèrent qu'ils venaient avec pleins pouvoirs de terminer tous les différends, en accordant tout ce qui paraîtrait juste et raisonnable. Le conseil reçut très agréablement leurs propositions, et le peuple devait s'assembler le lendemain. Alcibiade, qui craignait le succès de cette assemblée, mit tout en œuvre pour obliger les ambassadeurs à entrer avec lui en con-

420 av. J.-C. REPRISE DES HOSTILITÉS. 219

férence. Quand ils se furent abouchés : « Que faites-vous, » seigneurs Spartiates , leur dit-il , ignorez-vous que le » conseil traite toujours avec beaucoup de modération et » d'humanité ceux qui s'adressent à lui, et que le peuple » est hautain et n'aspire qu'à de grandes choses? Si vous » vous vantez de vos pleins pouvoirs, le peuple ne man- » quera pas d'en abuser, et vous forcera de lui accorder » tout ce qui lui viendra en tête. Défaites-vous donc de » cette simplicité, et si vous voulez avoir raison des Athé- » niens et n'être point réduits à leur rien céder au delà » de ce que vous avez résolu, traitez avec eux comme si j> vous aviez les mains liées. Je vous aiderai en tout et » partout pour obliger les Lacédémoniens. »11 leur confirma ces promesses par serment. Ainsi, il les éloigna de Nicias , attira leur confiance , et les éblouit de manière qu'ils admiraient sa profondeur dans la politique et sa grande habileté, et le regardaient comme un homme extraordinaire.

Le lendemain, le peuple était assemblé, les ambassadeurs furent introduits. Alcibiade leur demanda avec beaucoup de douceur le sujet de leur ambassade, et ce qu'ils avaient à proposer. Ils répondirent d'abord qu'ils venaient proposer quelque voie d'accommodement, mais qu'ils n'avaient pas le pouvoir de rien conclure. Sur cela, Alcibiade s'élève et crie contre eux, non point en homme qui leur faisait tort, mais en homme qui recevait d'eux une très grande injustice; il les appelle fourbes et perfides , et leur reproche qu'ils n'étaient venus pour rien de bon. Le conseil entre dans les mêmes sentiments , et le peuple s'irrite. Nicias, qui ignorait la ruse et la tromperie d' Alcibiade, est dans un étonnement extrême et dans une très grande consternation de ce changement, dont il ne pouvait comprendre la cause. Les ambassadeurs se retirent, et Alcibiade, élu général, oblige les Athéniens à faire alliance avec les peuples d'Argos, de Mantinée et d'Elide. Personne ne saurait approuver le moyen dont il se servit pour arriver à son but ; mais ce fut pourtant un coup de partie, d'avo:r désuni et ébranlé presque tout le Péloponèse, d'avoir en un seul jour opposé tant de troupes aux Lacédémoniens à la bataille de Mantinée, d'avoir éloigné des Athéniens les malheurs de la guerre, et d'avoir fait courir aux Lacédémoniens tout le danger de ce combat j dans lequel la victoire ne pouvait leur rien

t20 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.

donner de considérable, au lieu que leur défaite les réduisait à la dernière extrémité, et les mettait hors d'état de ne pouvoir sauver même Lacédémone qu'avec beaucoup de peine.

D'abord après le combat de Mantinée , les principaux officiers des troupes argiennes entreprirent d'abolir le gouvernement populaire dans Argos, et de se rendre maîtres de la ville; et les Lacédémoniens, y arrivant à point nommé, les appuyèrent, de manière qu'ils vinrent à bout de leur dessein. Mais peu de temps après, le peuple ayant repris les armes et étant le plus fort, Alcii3iade, qui survint fort à propos , leur assura leur victoire , et leur persuada de tirer de longues murailles jusqu'à la mer, pour mettre leur ville en état d'être toujours secourue des forces des Athéniens. Pour cet effet , il leur amena d'Athènes des maçons et des tailleurs de pierre, et leur témoigna toute sorte d'affection et d'attachement à leurs intérêts, en quoi il n'acquérait pas moins de crédit et de forces pour lui-même en particulier, qu'il en procurait à sa ville. Il persuada aussi à ceux de Patres de joindre leur ville à la mer par des murailles de même, et sur cela, quelqu'un leur ayant dit en raillant : « Les Athé- » niens vous avaleront un beau matin. — Gela pourra > être, répondit Alcibiade, mais ils les avaleront peu à 1 peu, en commençant par les pieds, au lieu que les La- » cédémoniens pourraient bien les avaler tout d'un coup • en les prenant par la tête. « Mais dans le temps qu'il travaillait à agrandir les Athéniens par mer, il les excitait à augmenter aussi leur puissance par terre, exhortant les jeunes gens à accomplir le serment qu'ils prêtaient dans le bois sacré d'Agraule, où on les faisait jurera qu'ils ne reconnaîtraient de bornes à l'Attique qu'au delà des blés, des orges, des vignes et des oliviers, » pour leur inspirer par là que toute la terre cultivée et portant fruit était de leur domination légitime.

Plutarque. — Alcibiade, s. 14 et 15. Trac, de Dacier.

Excités par Alcibiade, les Athéniens obtinrent quelques succès, dont le ré- Bultat fut de les pousser davantage encore dans la voie des aventures. C'est le momenî, en effet, où, après avoir signé nne trêve avec les Spartiates, ils se prononcèrent en faveur d'Eges4e contre Sélinonte, et entreprirent cette folle expédition de Sicile dont les plus sages avaient essayé vainement de les détourner (415). — (Pour les événements accomplis antérieurement dans la Sicile, depuis les premières invasions des Carthaginois jusqu'aux guerres puniques, V. t. I).

416 av. J.-G. DÉPART DES ATHÉNIENS POUR JA SICILE. 321

Départ des Athéniens pour la Sicile.

On était au milieu de l'été quand on mit à la voile pour la Sicile, il fut ordouué que la plupart des alliés, les bâtiments de vivres, les navires de charge , et tous les bagages qui suivaient l'armée, se rassembleraient d'abord à Corcyre, d'où tous ensemble passeraient au promontoire d'Iapygie dans Flonie. Le jour prescrit, les Athéniens et ceux des alliés qui se trouvaient à Athènes, descendirent au Pirée dès le lever de l'aurore et montèrent leurs vaisseaux pour faire voile. Presque toute la ville, tant citoyens qu'étrangers, descendit avec eux. Les gens du pays conduisaient ceux qui leur apparlenaient , leurs amis, leurs parents, leurs fils. Ils marchaient remplis d'espérance, mais en gémissant, occupés à la lois de ce qu'ils allaient acquérir et de ceux que, peut-être , ils ne reverraient plus : ils ne pouvaient se dissimuler la distance qui les allait séparer de ces objets si chers.

Dans ce moment de séparation, où ceux qui s'éloignaient allaient courir aux dangers, on sentait mieux tout ce que l'entreprise avait de terrible, qu'an moment OÙ elle avait été décrétée; mais les regards étaient en même temps frappés de la force et du nombre des apprêts de toute espèce, et ce coup d'oeil rassurait. C'était pour en jouir, qu'étaient accourus les étrangers et toute la multitude comme à un spectacle bien digne d'exciter la curiosité, et que ne pouvait se peindre l'imagination. Cet appareil, le premier de cette importance sorti d'une seule ville, et composé de troupes grecques, était le plus brillant et le plus magnifique qu'on eût vu de ce temps. II est vrai qu'il n'avait paru ni moins de vaisseaux ni moins d'hommes en armes dans l'expédition d'Epidaure, conduite par Périclès , ni même dans celle de Potidée commandée par Agnon : les Athéniens seuls avaient fourni quatre mille hommes complètement armés , trois cents chevaux, cent trirèmes; il y en avait eu cinquante de Lesbos et de Ghio, et un grand nombre d'alliés étaient montés sur la flotte : mais il ne s'agissaii alors que d'une courte traversée, et tous les préparatifs avaient été peu considérables. Au contraire, cette dernière expédition devait être de longue durée, et l'on s'était pourvu de tout ce qui était nécessaire pour les troupes et pour les vaisseaux.

222 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.

L'équipement se fit à grands frais aux dépens du public et des triérarques. L'Etat donnait par jour un drachme à chaque matelot; il fournissait des vaisseaux vides, dont soixante légers et quarante destinés à porter des troupes. C'étaient les triérarques qui pourvoyaient ces bâtiments • des meilleurs équipages; et ils accordaient aux thranites (1) et autres rameurs une augmentation de solde, indépendamment de celle qui était payée du trésor public. Ils avaient mis de la magnificence dans les sculptures de la proue des vaisseaux et dans tous les ornements : chacun se piquait d'émulation , et voulait que son navire fût le plus brillant et le plus léger à la mer. On avait enrôlé la mp.illeure infanterie, et ceux qui la composaient se disputaient entre eux de la bonté des armes et du goût des vêtements. C'était un combat à qui remplirait le mieux les ordres qu'il pouvait recevoir, et l'on aurait dit qu'il s'agissait plutôt de montrer au reste de la Grèce la force et la richesse d'Athènes, que de faire des apprêts contre un ennemi. Car si l'on calcule la dépense du trésor public et celle des guerriers en particulier , tous les frais que l'Etat avait déjà faits, tout ce qu'il fit emporter aux généraux, ce qu'il en coûta en particulier à chacun pour s'équiper, et à chaque triérarque pour son bâtiment, sans compter ce qu'il devait dépenser encore; ce que d'ailleurs il est à présumer que chacun, en sortant pour une longue expédition, prit avec lui pour le voyage, indépendamment de sa solde, et tous les effets que les soldats et. les marchands destinaient à faire des échanges; on trouvera qu'il sortit en tout de la république une somme considérable de talents. Cette armée n'était pas moins prodigieuse par son effrayante audace, et par l'éclat dont elle offrait le spectacle, que par le nombre formidable des combattants dont elle menaçait les peuples qu'elle allait attaquer; elle l'était encore, parce que c'était l'expédition la plus éloignée qu'on eût entreprise, et qu'elle offrait pour l'avenir, d'après les forces qu'elle réunissait, les plus grandes espérances.

Quand les troupes furent montées sur les trirèmes, ei

(i) « Les thranites étaient les rameurs du premier rang; les zugites, ceux du second; les thalamiens ou thalamites, ceux du dernier » (Levesque). — Les triérarques étaient les capitaines de galère ou les citoyens obligés d'en équiper et armer une à leurs frais.

414 av. J.-C. GTLIPPE, NICIAS ET DÉMOSTHÈNE. 223

qu'on eut chargé les bâtiments de tout ce qu'il fallait emporter, le signal du silence fut donné au son de la trompette. Les prières accoutumées avant le départ ne se firent pas en particulier sur chaque navire , mais sur la flotte entière à la voix d'un héraut. On mêla le vin dans les cratères , et toute l'armée, chefs et soldats , fit des libations dans des vases d'or et d'argent : la multitude qui couvrait le rivage accompagna ces prières, tant les citoyens que tous ceux qui désiraient le succès de l'entreprise. Après avoir chanté le péan (1) et terminé les libations, on fit voile, et d'abord les vaisseaux mirent en mer à la file : ce fut jusqu'à la hauteur d'Egine un combat à qui voguerait le mieux. Ils hâtaient leur course vers Gorcyre, rendez-vous du reste des alliés.

Thucydide. — Guerre du Pélo'ponèse, 1. 6, s. 30-32. Trad. de Levesque.

Catane et Naxos tombèrent aisément au pouvoir des Athéniens ; Syracuse même allait être assiégée, lorsque Alcibiade reçut ordre de rentrer à Athènes pour répondre à une accusation capitale : la mutilation des Hermès ou statues de Mercure, la nuit qui avait précédé son départ. Il se sauva h Sparte, où il conseilla de fortifier la citadelle de Décélie, dans l'Attique, et de secourir les Syracusains, Gylippe conduisit des renforts à ces derniers , battit Nicias seul, puis Nicias et Demosthène accouru avec de nouvelles forces.

Gylippe^ Nicias et Demosthène.

Dans ce moment, et sur le point de ce pressant danger, un officier, nommé Gongylus, arrive de Corinthe sur une galère à trois rangs de rames. A son arrivée, tout le monde s'assemble en foule autour de lui. Il leur dit que Gylippe arrive incessamment, et qu il est suivi de plusieurs autres galères qui viennent à leur secours. Les Syracusains n'osent ajouter foi à ces nouvelles; et comme ils sont en balance, ils voient arriver un courrier de Gylippe qui leur ordonne de sortir en armes au-devant de lui. Alors ils reprennent courage, et, pleins d'espérance, ils vont s'armer.

Dès que Gylippe fut arrivé devant la place , il met ses troupes en bataille ; Nicias, de son côté, y met aussi les siennes; et les deux armées étant en présence toutes prêtes à charger, Gylippe, mettant à terre ses armes, envoie

(1) Hymne en l'honneur des dieux et des héros.

t24 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈGE.

un héraut aux Athéniens leur dire qu'il leur donne toute sûreté pour se retirer s'ils veulent abandonner la Sicile. Nicias ne daigna pas faire la moindre réponse à cette proposition ; mais quelques-uns de ses soldats, se mettant à rire, demandèrent au héraut « si l'arrivée d'une cape lacédémonienne et d'un méchant bâton rendait tout d'un coup la situation des Syracusains bien meilleure et les mettait en état de mépriser les Athéniens, bien plus forts que Gylippe, et qui venaient tout fraîchement de rendre aux Lacédémoniens trois cents de leurs prisonniers qu'ils avaient dans les fers, et tous plus chevelus que lui. »

Timée écrit que les Siciliens ne firent pas grand cas de Gylippe, ni d'abord ni dans la suite ; car dès qu'ils eurent connu son avarice et son insatiable avidité, ils le méprisèrent, et, à son arrivée, ils firent des railleries piquantes sur sa cape et sur ses longs cheveux.

Dans le premier combat, les Athéniens eurent l'avantage, et tuèrent quelques Syracusains. Gongylus de Gorinthe fut aussi tué. Mais le lendemain, Gylippe fit bien voir ce que c'est que l'expérience d'un grand capitaine; car avec les mêmes hommes, les mêmes armes, les mêmes chevaux et dans les mêmes lieux, en changeant seulement son ordonnance de bataille, il défit les Athéniens,, et les mena battant jusque dans leur camp. Ensuite, se servant des pierres et des matériaux qu'ils avaient apportés pour achever leur muraille, il continua celle que les Syracusains avaient commencée; et en coupant celle des Athéniens , il les empêcha de l'achever , de manière qu'ils ne pouvaient plus en tirer aucun avantage contre eux, quand même ils auraient remporté la victoire.

Après cet heureux succès, les Syracusains reprenant courage, armèrent plusieurs galères; et sortant en campagne avec leur cavalerie et leurs valets, ils firent beaucoup de prisonniers ; et Gylippe alla lui-même par toutes les villes pour les solliciter de se joindre à lui, et il en gagna la plus grande partie qui lui obéirent, et lui donnèrent de puissants secours. De sorte que Nicias, retombé dans ses premières défiances, et considérant le changement si soudain de ses affaires, recommença à perdre courage ; et non content d'envoyer aux Athéniens des gens pour leur représenter l'état des choses, il leur écrivit encore très fortement pour les presser de lui envoyer une autre armée ou de retirer la sienne de Sicile,

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et en même temps pour les supplier de vouloir le décharger du commandement à cause de sa maladie.

Avant que les Athéniens eussent reçu ses lettres, ils avaient été sur le point de lui envoyer une nouvelle armée; mais l'envie qu'avaient excitée ses premiers succès, si' heureux pour sa patrie et si glorieux pour lui, avait fait relarder cet envoi sous divers prétextes. Ses malheurs firent un etïét tout contraire : ou se hâta de lui envoyer ce secours, et il fut résolu sur-le-champ que , des deux généraux qu'on nomma pour ses collègues, Démosthène et Eurymédon, le premier partirait au commencement du printemps avec toute la flotte qu'on allait préparer, et qu'Eurymédon partirait sans attendre la fin de l'hiver avec dix galères, ce qu'il fit. Il porta à Nicias six vingts talents, avec la nouvelle qu'en attendant que Démosthène pût arriver en Sicile, les Athéniens avaient nommé deux des officiers qui étaient auprès de lui, Ménandreet Euthydème, pour l'aider et le soulager.

Pendant que Démosthène se prépare à faire voile, Nicias est attaqué tout à coup par terre et par mer avec un succès bien différent. D'abord une partie de sa flotte est vaincue par la flotte des Syracusains ; mais ensuite il bat la flotte victorieuse, la met en fuite, coule dix de ses galères à fond, et tue beaucoup de monde. Il ne fut "pas si heureux par terre; car n'ayant pu secourir assez promptement ses troupes, Gylippe prit d'assaut le fort de Pleramyrion, malgré le triple mur qui le défendait, se rendit maître de tout l'argent, de toutes les provisions et de tout l'équipage de plusieurs galères dont il était rempli, et passa au fil de Tépée ou fit prisonniers la plus grande partie de ceux qui le gardaient. Mais ce qui est plus considérable encore, il ôta par là à Nicias la facilité des convois; car pendant qu'il tenait Plemmyrion, le transport des vivres était sûr et prompt; au lieu qu'après l'avoir perdu, il était difficile et hasardeux, parce qu'il ne pouvait se faire sans combat, les ennemis étant à l'ancre devant ce fort. D'ailleurs les Syracusains étaient persuadés que l'échec qui était arrivé à leur flotte ne venait pas de la force et de la supériorité des ennemis, mais seulement du désordre où ils s'étaient jetés eux-mêmes en les poursuivant. C'est pourquoi ils se préparaient à un second combat naval avec un appareil plus éclatant et plus magnifique. Mais Nicias ne voulait point tenter la fortune

flS6 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCB.

de ce second combat, disant que, dans le temps qu'ils attendaient à toute heure une nouvelle flotte et un grand renfort que Démosthène leur amenait en diligence, c'était une folie que d'aller hasarder un combat avec des troupes inférieures, déjà fatiguées et mal pourvues.

Au contraire, Ménandre et Euthydème, qui venaient d'être nommés pour partager le commandement de l'armée avec Nicias jusqu'à l'arrivée de Démosthène, piqués d'ambition et de jalousie contre ces deux généraux, se hâtaient de faire quelque exploit éclatant avant l'arrivée de l'un et de surpasser la gloire de l'autre. Le prétexte qu'ils prenaient, c'était la gloire d'Athènes , et ils soutinrent avec tant d'ardeur qu'elle était entièrement perdue et ruinée, si l'on évitait le combat que présentaient les Syracusains, qu'enfin ils forcèrent Nicias à donner la bataille où il fut défait par la ruse d'Ariston de Gorinthe, le plus excellent pilote que les Syracusains eussent dans leur armée. Toute la pointe gauche de la flotte des Athéniens fut défaite, comme l'écrit Thucydide, et ils perdirent beaucoup d'hommes et de vaisseaux.

Cette perte jeta Nicias dans la dernière consternation. Tous les malheurs qui lui sont arrivés pendant qu'il était seul capitaine en chef lui reviennent dans l'esprit ; et en voici un plus grand qu'il s'est attiré par la faute que lui ont fait commettre ses collègues. Gomme il est dans ce désespoir, les ennemis voient au-dessus du port la flotte de Démosthène dans un appareil très magnifique, et qui leur paraît très formidable, car il vient avec soixante et treize galères montées par cinq mille combattants , et environ trois mille tant archers que frondeurs et gens de trait, richement parés, leurs proues ornées d'éclatantes enseignes , équipées de bons rameurs , commandées par de bons officiers, et retentissant du bruit des clairons et des trompettes ; et il s'avance aussi fièrement comme en pompe triomphale pour effrayer les ennemis.

Voilà donc les Syracusains retombés dans leurs premières alarmes ; ils ne voient ni fin ni trêve à leurs maux ; leurs travaux passés, leurs blessures, leurs pertes sont inutiles, ils sont à recommencer. Mais Nicias ne se réjouit pas longtemps de l'arrivée de cette grosse puissance ; car dès qu'il se fut abouché avec Démosthène, celui-ci voulut à toute force qu'on allât sur-le-champ attaquer les Syracusains, qu'on avançât le danger, et qu'en mettant le tout

414 av. J.-C. GTLIPPE, NICIAS ET DÉMOSTHÈNE. 227

pour le tout , on prît Syracuse d'assaut , et qu'après cet exploit, on s'en retournât à Athènes.

Nicias , étonné et effrayé de cette précipitation et de cette audace de Démosthène, le conjurait de ne rien iiasarder follement et en désespéré : il lui remontrait que les délais étaient tous contre les ennemis ; qu'ils n'avaient

Î)lus.ni vivres ni argent; que leurs alliés étaient prêts à es abandonner; que, pressés bientôt par la disette, ils prendraient le parti de se rendre , comme ils l'avaient voulu faire auparavant. Car il y avait dans la place des gens qui entretenaient avec lui une secrète intelligence , et qui l'exhortaient à demeurer et à ne pas s'impatienter parce que les Syracusains étaient fatigués de la guerre et las de Gylippe, et que, pour peu que la nécessité où ils étaient réduits vînt à augmenter, ils se remettraient à sa discrétion.

Voilà ce que Nicias représentait en paroles couvertes et sans rien expliquer trop clairement : ce qui fit que Démosthène et les autres généraux interprétèrent mal ses remontrances, et crurent que c'était timidité et poltronnerie qui le faisaient parler : « C'étaient là, disaient-ils, ses anciennes longueurs, ses remises, ses défiances , ses craintives précautions , par lesquelles il avait perdu et éteint toute la vigueur de ses troupes, en ne les menant pas d'abord contre les ennemis, et en attendant, pour les attaquer, que ses forces fussent affaiblies et méprisées. * Cela fit que les autres généraux et tous les officiers se rangèrent à l'avis de Démosthène; Nicias lui-même fut enfin forcé de s'y rendre comme eux.

Démosthène donc, se mettant dès la 'nuit du lendemain à la tête des troupes de terre, attaque le foit d'Epipoles , etavant que les sentinelles l'aient aperçu, il tue une partie des ennemis qu'il surprend , et renverse ceux qui se mettent en défense. Non content de cet avantage , il pousse plus loin, et tombe dans les bandes des Béotiens qui se sont mis en bataille les premiers, et qui, marchand d'abord contre les Athéniens , les piques baissées, le& chassent avec de grands cris, et en font un grand meurtre. Le trouble et l'effroi se répandent dans le reste de l'armée. Ceux qui combattent encore , et qui conservent leur avantage, trouvent de front ceux qui sont chassés; et ceux qui descendent des hauteurs d'Epipoles pour soutenir les premiers sont repousses et blessés même par ceux

ÎÎ8 LECTURES d'histoire ANCIENNB. — GRÈCE.

qui fuient tout éperdus, et se renversent sur eux-mêmes, s'imaginant que ces fuyards sont des gens qui poursuivent, et prenant les amis pour ennemis. Cette confusion avec laquelle ils se trouvaient pêle-mêle les uns dans les autres, tous également saisis de frayeur, et l'impossibilité de discerner les objets dans l'horreur d'une nuit qui'n'était ni si obscure qu'on ne pût rien voir, ni si claire que l'on distinguât ce que l'on voyait, mais qui donnait une lueur infidèle, la lune étant déjà près de son coucher, et son obscure clarté se trouvant offusquée par tant d'armes et tant d'hommes qui allaient et venaient; de sorte qu'on voyait bien assez pour s'entre-tuer, mais non pas assez pour s'entre-connaitre; et que la peur de l'ennemi rendait l'ami suspect et redoutable; tout cela jetait les Athéniens dans de grandes détresses , et les précipitait dans des accidents très fâcheux.

Pour comble de malheur, ils avaient encore à leur dos la lune qui, renvoyant devant eux leurs ombres, cachait leur nombre et l'éclat de leurs armes ; au lieu que , tombant sur les armes de leurs ennemis , et éclairant leurs casques et leurs boucliers, la réverbération les multipliait en quelque sorte , et les faisait paraître mieux armés. Enfin , environnés de tous côtés , dès qu'ils eurent une fois lâché le pied , et se furent entièrement mis en déroute, ils périrent par les armes de leurs ennemis ou par les leurs propres. 11 y en eut plusieurs qui se précipitèrent du haut des rochers, et de ceux qui se sauvèrent, la plupart, égarés dans la campagne , et écartés les uns des autres, furent rattrapés le lendemain matin par la cavalerie de Syracuse , qui sortit après eux , et qui les passa au fil de i'épée. Il y eut deux mille morts du côté des Athéniens; et de ceux qui échappèrent, il y en eut bien peu qui se fussent sauvés avec leurs armes.

Pldtarqub. — Nicias. Trad. de Dacier.

Après ce désastre, Démosthène proposa de s'enfuir avec les navires, maÎ8 Nicias fit prévaloir l'idée de la retraite par terre. Malheureusement une préoccupation superstitieuse les retint trente jours encore , jusqu'au retour de la pleine lune, et ce retard entraîna la ruine des Athéniens (413). — Voici quelques détails sur cette catastrophe.

Désastre de Nicias. — Fin de V expédition de Sicile,

L'armée, réduite à la dernière misère, manquait de mu-

41S Vf. J.-C. DÉSASTRE DE NICIAS. 229

nitions de toute espèce : en tant d'attaques, bien des soldats avaient été blessés. Nicias et Démosthène jugèrent à {iropos d'allumer, la nuit, quantité de feux, et d'emmener 'armée non par la route d'abord projetée, mais du côté de la mer, par une route opposée à celle où les attendait Tennemi. Elle ne conduisait pas à Gatane, mais elle prenait de l'autre côté de la Sicile, et menait à Gamarina, à Gela, à d'autres villes helléniques et barbares situées dans cette partie de l'île. Les feux allumés, on marcha pendant la nuit. Les troupes éprouvèrent des terreurs paniques, comme il arrive surtout dans les grandes armées , et encore plus la nuit, quand il faut marcher à travers le territoire de l'ennemi et dans le voisinage de ses troupes. La division Nicias, qui formait Tavant-garde , poursuivit sa route et prit beaucoup d'avance. Gelle de Démosthène , qui formait à peu près la moitié de l'armée, se coupa et marcha en désordre. Gependant, au point du jour ils parvinrent au bord de la mer, prirent la route Hélorine, et s'avancèrent pour gagner et longer le Gacyparis , en suivre le cours , et pénétrer dans les terres en remontant ce fleuve; car ils se flattaient de rencontrer sur cette route les Sicules qu'ils avaient mandés. Parvenus au fleuve, ils trouvèrent un détachement qui élevait un mur et plantait des palis pour couper le passage. Ils forcèrent le détachement et marchèrent vers un autre fleuve , l'Erinée, sous la conduite de leurs chefs.

Gependant, au point du jour, les Syracusains et les alliés reconnurent l'évasion des Athéniens ; la plupart accusaient Gylippe de les avoir volontairement laissé échapper. On sut aisément le chemin qu'ils avaient pris; on se met à leur poursuite , on les atteint à l'heure du dîner. La division de Démosthène était la dernière, parce qu'elle avait marché lentement et en désordre , à cause des frayeurs de la nuit précédente. Les ennemis la joignent et l'attaquent. La cavalerie n'eut pas de peine à investir ces troupes divisées , et à les resserrer dans un étroit espace. La division de Nicias était en avant, à cent cinquante stades plus loin. Il l'avait conduite avec plus de célérité, pensant que , dans une telle circonstance, s'arrêter volontairement et livrer des combats n'est pas un moyen de salut ; mais qu'il faut se retirer le plus promptement qu'on peut et n'en venir aux mains qu'à la dernière extrémité. Démosthène avait plus à souffrir ;

230 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.

parti le dernier, c'était lui que sans cesse harcelait Tennemi. Se voyant poursuivi, il songea moins à redoubler de vitesse qu'à se mettre en ordre de bataille. Il perdit du temps, fut enveloppé , et se vit dans un grand embarras lui et les siens. Renfermés dans un lieu qu'environnaient des murs et que traversait un chemin planté d'oliviers, ils étaient de toutes parts accablés de traits. Les Syracusains aimaient mieux escarmoucher ainsi que d'en venir à un combat en règle ; car se risquer contre des hommes au désespoir, c'eût été travailler moins pour soi que pour les Athéniens, et en même temps, chacun d'eux, content d'un avantage maintenant bien assuré, épargnait un peu sa personne dans la crainte de malheurs qui l'empêcheraient de profiter du succès.

Durant le jour, Gylippe et les Syracusains lancèrent des traits de toutes parts. Quand ils virent les Athéniens et leurs alliés accablés de blessures et de fatigue, ils envoyèrent offrir la liberté aux insulaires qui voudraient passer de leur côté, ce qui fut accepté par ceux de quelques villes , mais en petit nombre. Il se ût ensuite une convention avec tout le reste de l'armée. Les soldats devaient remettre leurs armes , et l'on s'engageait à leur laisser la vie, sans y attenter ni par des moyens violents, ni par les chaînes, ni par le refus de l'absolu nécessaire. Six mille se rendirent , livrèrent tout l'argent qu'ils avaient, le jetèrent dans des boucliers dont ils emplirent quatre. On les mena aussitôt à la ville. Nicias , avec ses troupes, parvint le même jour au fleuve Erinée, et gagna une hauteur oii il campa.

Les Syracusains l'atteignirent le lendemain, lui apprirent que Démosthène s'était rendu , et l'engagèrent à suivre cet exemple. Ne voulant pas croire à ce rapport, il demanda et obtint la permission d'envoyer un cavalier. Cet homme, de retour, lui ayant confirmé le rapport , il déclara à Gylippe et aux Syracusains, par un héraut, qu'il était prêt à stipuler au nom d'Athènes qu'elle leur rembourserait les frais de la guerre , à condition qu'ils laisseraient partir son armée. Il offrait de donner en otages, jusqu'au paiement de la somme, des citoyens d'Athènes, un homme par talent. Les Syracusains et Gylippe rejetèrent la proposition, attaquèrent les Athéniens, les enveloppèrent, et , de toutes parts , tirèrent sur eux jusqu'au soir. Ceux-ci, manquant de vivres et de toute autre mu-

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nition, étaient bien malheureux ; cependant ils voulurent profiter, pour partir, du repos de la nuit. Ils prirent leurs armes , mais sans pouvoir échapper à la vigilance des Syracusains, qui chantèrent le péan. Les Athéniens , se voyant découverts, quittèrent leurs armes, à Texceptioa de trois cents hommes qui forcèrent la garde et allèrent, la nuit, où ils purent.

Le jour venu, Nicias se mit en marche. Les Syracusains et les alliés continuaient de les harceler de toutes parts , de tirer des flèches et de lancer des javelots. Cependant les Athéniens se hâtaient d'arriver au fleuve Assinare, toujours assaillis de cavaliers et autres troupes , mais se flattant d'être mieux s'ils passaient le fleuve, et d'ailleurs épuisés et tourmentés par la soif : ils y parviennent, s'y précipitent en désordre ; c'est à qui passera le premier. L'ennemi, qui les presse , rend le passage difficile : obligés de se serrer en avançant, ils tombent les uns sur les autres , et se foulent aux pieds ; se heurtant contre les javelots de leurs voisins, s'embarrassant dans les ustensiles, les uns se tuent , d'autres sont entraînés par le courant. Les bords étaient escarpés : les Syracusains, qui avaient gagné l'autre rive, tiraient d'en haut sur des infortunés qui se livraient avidement au plaisir d'étancher leur soif et qui se mettaient d'eux-mêmes en désordre dans un fleuve profond. Les Péloponésiens y descendent et en font un affreux carnage. L'eau se trouble ; mais , toute bourbeuse et sanglante, on la boit encore , on se la dispute les armes à la main.

Enfin les morts étant les uns sur les autres entassés dans le fleuve, et l'armée abîmée, ceux-ci ayant péri submergés , ceux-là se trouvant atteints par la cavalerie, Nicias se rendit à Gylippe, à qui il se fiait plus qu'aux Syracusains, et se remit à la discrétion des Lacédémoniens et de ce général, en le priant d'arrêter le carnage. Gylippe alors ordonna de faire prisonnière la division de Nicias. On emmena vivants tous ceux que les Syracusains n'avaient pas cachés (ils en avaient caché beaucoup), et on envoya à la poursuite des trois cents qui avaient échappé à la garde pendant la nuit, et que Ton arrêta. Le nombre de ceux que l'on fit en masse prisonniers de l'Etat n'était pas considérable ; ceux qui furent dérobés par des particuliers étaient nombreux. La Sicile en fut remplie. Ils n'appartenaient point à l'Etat, ne s'étant pas rendus sur

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convention , comme les soldats de Démosthène. Il y eut beaucoup de morts, car cette action avait été aussi meurtrière qu'aucune autre de cette guerre. Il avait aussi péri bien du monde dans les attaques que les Athéniens avaient eues à soutenir dans la marche. Cependant beaucoup s'évadèrent, les uns sur-le-champ, les autres dans la suite, et après avoir été réduits en esclavage : Gatane leur offrait un refuge.

Les Syracusains et les alliés se réunirent et retournèrent à la ville, emmenant avec eux le plus de prisonniers et de dépouilles qu'il leur fut possible. Quant au reste des prisonniers, soit Athéniens, soit alliés d'Athènes, on les descendit dans les carrières, où l'on croyait la garde plus sûre.

Nicias et Démoslhènes furent massacrés : ce fut contre la volonté de Gylippe, qui pensait être glorieusement récompensé de sa longue lutte en amenant aux Lacédémoniens, entre autres trophées, les généraux qu'on lui avait opposés.

Démosthène était l'homme que les Lacédémoniens haïssaient le plus, à cause du mal qu'il leur avait fait à Sphactérie et à Pylos ; au contraire ils aimaient Nicias pour les services qu'il leur avait rendus dans cette même circonstance; car il s'était signalé par son zèle en faveur des prisonniers de l'île , et avait déterminé les Athéniens à conclure l'accord qui leur donnait la liberté. Ces bons ofîices lui ayant mérité la bienveillance des Lacédémoniens, il s'était, avec une entière confiance, remis à la foi deGylippe. Mais des Syracusains le craignaient, disait-on, parce qu'ils avaient eu des intelligences avec lui ; s'il était mis à la torture, il leur donnerait de l'inquiétude au milieu de leurs prospérités. D'autres , et surtout les Corinthiens, appréhendaient qu'étant riche, il ne séduisît des gens qui le feraient échapper, et qu'il ne parvînt à leur susciter encore de nouvelles affaires. Ils gagnèrent les alliés et le tuèrent. Telles furent à peu près les causes de la mort de l'homme qui, de tous les Hellènes de mon temps , mérita le moins, par sa piété, d'éprouver un tel sort.

Quant aux prisonniers renfermés dans les carrières, les Syracusains les traitèrent durement dès les premiers jours. En effet, dans un lieu profond et à découvert . où

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