av. J.-C. LES trente tyrans a atbènes
§ I. — Les trente tyrans , Soerate.
Cruautés des Trente, — Critias et Théramène,
Lysandre entra dans le Pirée avec cent bâtiments. Il convoqua une assemblée et conseilla aux Athéniens d'élire trente citoyens qui seraient placés à la tête du gouvernement et de l'administration de la ville. Théramène s'opposa à ce projet, et donnant lecture du traité de paix qui accordait aux Athéniens le droit de se gouverner d'après leurs propres lois, il ajouta que ce serait le comble de l'injusticed'enlever aux Athéniens, contrairement à la foi jurée , la liberté de i-hoisir eux-mêmes le gouvernement qui leur conviendrait. Lysandre répliqua que les Athéniens avaient déjà violé le traité, parce qu'ils n'avaient démoli leurs murs qu'après l'expiration du terme fixé dans le traité. En même temps il menaça Théramène de tout le poids de sa colère, lui déclarant qu'il le ferait mettre à mort s'il résistait plus longtemps aux volontés des Lacédémoniens. C'est ainsi que Théramène et le peuple, effrayés de ces menaces, furent contraints de voler l'abolition du gouvernement démocratique. Ils choisirent donc trente citoyens chargés de l'administration de l'Etat, magistrats de nom, tyrans de fait.
Le peuple, considérant la modération de Théramène, et espérant que les qualités éminentes de ce citoyen pourraient servir de frein à l'ambition démesurée des chefs du gouvernement, le mit, par ses suffrages, au nombre des trente magistrats. Ces magistrats élus devaient organiser le sénat ainsi que les diverses fonctions publiques, et rédiger des lois d'après lesquelles serait gouverné l'Etat. Mais ils ajournaient sans cesse la rédaction de ces lois, sous des prétextes spécieux ; en même temps ils composaient de leurs amis le sénat et les magistratures , en sorte que ce n'étaient là que des magistrats de nom; car, en réalité, c'étaient les serviteurs des Trente. Ils commencèrent l'exercice de leurs fonctions en livrant à la justice et en faisant condamner à mort les hommes les plus pervers d'Athènes. Jusque-là les actes des Trente étaient approuvés parles citoyens les plus modérés. Mais plus tard, les Trente voulant tenter des entreprises vio-
250 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.
lentes et contraires aux lois, demandèrent aux Lacédémoniens une garnisoiî , en leur promettant d'établir un gouvernement conforme à leurs intérêts. En effet, ils n'ignoraient pas qu'ils ne pourraient exécuter les massacres qu'ils méditaient sans l'appui des troupes étrangères et que toute la population se soulèverait pour défendre la sûreté commune. Les Lacédémoniens envoyèrent la garnison demandée. Les Trente gagnèrent d'abord Gallibius, commandant de cette garnison, par des présents et par tout ce qui peut flatter un homme. Puis, désignant les plus riches citoyens, ils les accusèrent de projets séditieux, les firent condamner à mort et vendre leurs biens à l'enchère. Théramène se mit en opposition avec ses collègues, et comme il les menaçait de se réunir à leurs adversaires pour défendre le salut public , les Trente assemblèrent le sénat. Cri tias, leur chef , accusa Théramène de plusieurs choses ; il lui reprocha surtout de trahir cemême gouvernement dont il faisait volontairement partie. Théramène prit alors la parole , et sa défense complète lui concilia la bienveillance de tout le Sénat. Gritias et ses partisans, craignant qu'un tel homme ne parvînt, par son influence, à détruire l'oligarchie, le firent entourer de soldats, l'épée nue à la main , et ordonnèrent de le saisir. Théramène prévint leurs desseins en s'élançant vers le foyer sacré du Sénat, non pas, disait-il, pour implorer la protection des dieux, mais pour que ceux qui le tueraient se rendissent coupables de sacrilège.
Les satellites des Trente arrachèrent Théramène de son asile. Il supporta noblement son infortune, car il avait appris la philosophie à l'école de Socrate. Le reste de la population déplora le sort de Théramène ; mais personne n'osa le secourir, à cause des hommes armés qui l'environnaient. Cependant Socrate le philosophe et deux de ses amis accoururent pour résister aux satellites. Mais Théramène les pria de n'en rien faire; et, tout en louant cette preuve d'amitié et leur courage , il leur dit qu'il serait bien plus malheureux s'il devenait la cause de la mort de ceux qui donnaient des témoignages d'une si profonde affection. Socrate et ses amis n'étant pas soutenus, et voyant que les plus puissants l'emportaient . se tinrent tranquilles. Les satellites des Trente arrachèrent alors Théramène des autels qu'il embrassait, et le trahie rent au milieu de la place publique, jusqu'au lieu du
404 av. J.-C. MORT d'alcibiade. 251
supplice. Le peuple effrayé de rattitnde menaçante de la garnison, ne manifesta que de la commisération pour le malheureux Théramène ; il pleura son infortune en même temps qu'il versa des larmes sur sa propre servitude; car les citoyens des classes inférieures, voyant les vertus de Théramène ainsi foulées aux pieds, prévoyaient bien qu'on mépriserait leur faiblesse pour les asservir (1). Après la mort de Théramène, les Trente dressèrent la liste des plus riches citoyens, et portant contre eux de frjusses accusations, ils les mirent à morL et pillèrent leurs propriétés. Au nombre de ces victimes se trouva Nicératus, iils de Nicias , qui avait commandé l'expédition contre Syracuse: il passait pour le plus riche et le plus considérable des Athéniens. Dans toutes les maisons on pleui-a la mort de ce citoyen , qui laissa après lui tant de témoignages de sa bienfaisance. Cependant les Trente, loin de s'arrêter dans leur scélératesse, ne montrèrent (]ue plus de fureur : ils égorgèrent soixante des plus riches étrangers pour s'emparer de leurs biens. Les massacjes se renouvelant journellement , presque tous les citoyens jouissant de quelque opulence s'enfuirent d'Athènes. Aulolycus, orateur populaire, perdit également la vie; en un mot, les citoyens les plus aimés devinrent le point de mire des Trente. La ville d'Athènes fut tellement ruinée , que plus de la moitié de ses habitaiils l'abandonna.
DiODORE DE Sicile. — Bibliothèque historique^ 1. 14, 8. 3-5. Trad. de M. Hoefer.
Mort d'Alcibiade,
Après la défaite des Athéniens (à^gos-Potamos), Alcibiade ne se crut plus en sûreté où il était , et s'enfonça dans la Thrace, au-dessus de la Propontide, espérant pouvoir y cacher facilement sa fortune; il s'abusait : car les Thraces, ayant appris qu'il était venu avec de grands tré-
(1) Comme on ie conduisait à travers la place , il s'efforçait par ses accents plaintifs d'émouvoir la multitu^le. On cite de lui ce niot'à Satynis, qui le menaçait s'il ne se taisait : « Si je me tais , il ne m'arrivera donc point de malheur? » Se voyant pressé par ses bourreaux, il but la ciguë, et jeta eo l'air ce qui restait dans la coupe : « Voilà . dit-il . la part du beau Critias » (Xénophon). — Sur ceci . voir de longs dctails dnns les neiléniffâes , 1. 2, cliap. 3, et VEisloire de la Grca, de Grote, trad. S.^dous, t. X!l, p. 47-53*
IBt LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÂCe.
sors, lui tendirent des embûches, et lui enlevèrent son argent; mais ils ne purent se rendre maître de sa personne. Convaincu qu'il n'y avait plus d'asile assuré pour lui dans la Grèce, où Sparte était devenue toate-puissanto, il passa en Asie, auprès de Pharnabaze, et sut tellement le captiver par ses manières, qu'il tint bientôt le premier rang dans son amitié. En témoignage de cette affection, le satrape lui céda le château de Grunium en Phrygie, dont il retirait un revenu de 50 talents. Cependant cet heureux sort ne pouvait le contenter; Athènes, vaincue et assujettie aux Lacédémoniens, était pour lui une idée insupportable. L'affranchissement de sa patrie, tel était le but de toutes ses pensées : mais comme il paraissait impossible d'exécuter ce dessein sans le roi de Perse, il désirait se ménager sa bienveillance, et il espérait l'obtenir sans peine, si ce prince voulait seulement lui accorder une entrevue, car il savait que son frère Gyrus se préparait secrètement à lui faire la guerre, avec le secours des Spartiates, et il sentait bien que lui découvrir ce complot, ce serait acquérir les droits les plus sûrs à ses bonnes grâces.
Taudis qu'il médite ce projet, et qu'il presse Pharnabaze de l'envoyer auprès du roi, Gritias et les autres tyrans d'Athènes dépêchent des exprès en Asie pour déclarer àLysandre que tant qu'Alcibiade vivra, le gouvernement qu'il a établi ne peut avoir aucune consistance; que le seul moyen de maintenir son ouvrage est de poursuivre cet ennemi jusqu'à la mort. Frappé de cet avis, le Spartiate ne le néglige point, et s'adresse à Pharnabaze. Il lui signifie que l'alliance formée entre Artaxerxès et Lacédémone cesse dès ce moment, si Alcibiade n'est livré mort ou vif. Le satrape n'osa résister, et, sacrifiant les droits de l'humanité aux intérêts du roi son maître, il dépêche en Phrygie Sysamathrès et Bagoas pour se défaire d' Alcibiade qui s'y trouvait alors et se disposait à aller à la cour de Perse. Ces émissaires chargent secrètement les gens du voisinage de le tuer : ceux-ci. n'osant l'attaquer le fer à la main, amassent pendant la nuit du bois autour de l'habitation où il reposait, et y mettent le feu, afin de faire périr au milieu des flammes celui qu'ils craignaient de ne pouvoir vaincre par les armes. Au bruit de l'incendie Alcibiade se réveille, et, s' apercevant qu'on lui a soustrait son épée , il saisit le poignard d'un Arca-
403 av. J.-C. THRASYBULB. 25^
dien,son hôte et son ami, qui s'était attaché pour toujours
à sa forlune. 11 lui commande de le suivre, prend tous les
vêtements qui tombent sous sa main, les jette sur le feu
et franchit ainsi les flammes qui Tentourent. Aussitôt
que les baibares le virent de loin échapper à l'incendie,
ils l'accablèrent sous une grêle de traits, et portèrent sa
tête à Pharnabaze.
CoRNÉuus Népos. — Alcibiade, 9 et 10. Traduction de Calonoe et Pommier , coll. Paockoucke.
Thrasybule.
Athènes était opprimée par les trente tyrans quelui avait imposés Lysandre ; une foule de guerriers, échappés aux hasards des combats, avaient été bannis ou mis à mort par l'ordre de ces despotes, qui avaient confisqué les biens du plus grand nombre et se les étaient partagés. Ce fut alors que Thrasybule leur déclara la guerre, Thrasybule leur premier et quelque temps leur seul adversaire.
Quand il se retira dans Phyié, l'une des places les plus fortes de l'Attique, il n'avait avec lui que trente compagnons d'armes. C'est par ce faible noyau que commença l'œuvre de la délivrance d'Athènes; voilà quel fut un moment tout le soutien de l'indépendance d'une illustre cité. Les tyrans méprisèrent d'abord Thrasybule et l'isolement où il se trouvait; mais ce mépris causa leur perte, en sauvant celui qui en était l'objet, et le peu d'ardeur que les uns mirent dans leur poursuite laissa aux autres le temps de fortifier leur parti. Cela montre qu'on ne saurait trop se pénétrer de cette maxime, « qu'il ne faut jamais mépriser son ennemi; » cela prouve encore la vérité du proverbe : « On voit rarement pleurer la mère de l'homme qui sait craindre. » Cependant les forces de Thrasybule furent loin d'augmenter selon son attente; car, dès cette époque, les bons citoyens parlaient plus courageusement pour la liberté qu'ils ne combattaient pour elle. De Phylé passant au Pirée, il fortifie Munychie. Deux fois les tyrans l'y assiègent : deux fois honteusement repoussés, ils se réfugient avec précipitation dans la ville, après avoir perdu armes et bagages. Thrasybule déploya dans cette occasion une prudence égale à sa bravoure : il défendit de faire aucun mal à ceux qui se rendaient, trouvant juste que des citoyens épargnassent descitoyens.il
254 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.
n'y eut de blessés que les agresseurs : les morts ne furent point dépouillés; Ton ne prit que les armes, parce qu'on en manquait, et les vivres. Dans la seconde action périt le chef des Trente, Gritias, en combattant avec valeur contre Thrasybule.
Après la chute du tyran, le roi de Sparte, Pansmias, étant venu au secours des Athéniens, fit conclure ia paix entre Thrasybule et le parti maître de la ville. Le traité portait qu'à l'exception des trente tyrans et des dix citoyens qui , depuis élus préteurs , avaient imité leur cruauté, nul ne seraitpuni de l'exil ou de la confiscation de ses biens. On y proclamait en même temps le rétablissement de la démocratie. Après la paix , Thrasybule , qui était devenu l'oracle de la république, fit éclater de nouveau sa magnanimité : il rendit une loi qui défendait d'accuser onde punir qui que ce fût pour sa conduite passée; on la nomma amnistie. Il ne se contenta pas de la publier, il veilla même à son exécution : car, quelques-uns de ses compagnons d'exil voulant massacrer ceux qui devaient jouir du bénéfice de cette loi, il interposa l'autorité publique, et garantit l'observation inviolable de sa parole.
Pour prix de tant de services, le peuple lui décerna une couronne d'honneur, faite de deux rameaux d'olivier; et comme c'était un hommage librement offert par la reconnaissance publique , cette récompense le combla de gloire sans lui faire un seul envieux.
Cornélius Népos. — Thrai^ybule, 1-4. Trad. de Galonné et Poniraier, coll. Panckoucke.
Quatre ans après la délivrance d'Athènes par Thrasybule , eut lieu le procès de Socrate accusé de corrompre la jeunesse et d'introduire des divinités étrangères. 11 fut condamné à mort, mais son exécution fut retardée jusqu'au retour de la théorie envoyée aux fêtes d'Apollon. Lorsque arriva le jour fatal , Socrate refusa de s'échapper, comme le lui proposait Criton , et il eut avec ses disciples cette conversation suprême sur l'immortalité de l'âme , dont Platon nous a conservé les traits essentiels dans le Fhédon. — Nous nous bornons à regret à ne reproduire que la fin de ce beau dialogue.
Mort de Socrate,
Quand Socrate eut achevé de parler, Criton prenant la parole : « A la bonne heure, Socrate, lui dit-il; mais » n'as-tu rien à nous recommander, à moi et aux autres » sur tes enfants, ou sur toute autre chose où nous ponr- » rions te rendre service? »
399 av. J.-C, MORT de socrate. 255
a Ce que je VOUS ai toujours recommandé, Griton; rien » de plus ; ayez soin de vous ; ainsi vous me rendrez » service, à moi, à ma famille, à vous-mêmes, alors même » que vous ne me promettriez rien présentement; au » lieu que si vous vous négligez vous-mêmes, et si vous » ne voulez pas suivre comme à la trace ce que nous ve- » nous de dire, ce que nous avions dit il y a longtemps, » me fissiez-vous aujourd'hui les promesses les plus vi- » ves , tout cela ne servira pas à grand' chose. »
« Nous ferons tous nos efforts, répondit Griton, pour » nous conduire ainsi; mais comment t'ensevelirons- » nous? »
« Tout comme il te plaira, dit-il, si toutefois vous pou- » vez me saisir, et que je ne vous échappe pas. » Puis, en même temps, nous regardant avec un sourire plein de douceur : « Je ne saurais venir à bout, mes amis, de per» » suader à Crilon que je suis le Socrate qui s'entretient • avec vous et qui ordonne toutes les parties de son dis- » cours; il s'imagine toujours que je suis celui qu'il va » voir mort tout à l'heure, et il me demande comment » il m'ensevelira; et tout ce long discours que je viens ) de faire pour vous prouver que, dès que j'aurai avalé » le poison, je ne demeurerai plus avec vous, mais que » je vous quitterai, et irai jouir de félicités ineffables, il » me paraît que j'ai dit tout cela en pure perte pour lui, » comme si je n'eusse voulu que vous consoler et me » consoler moi-même. Soyez donc mes cautions auprès » de Griton, mais d'une manière toute contraire à celle » dont il a voulu être la mienne auprès de mes juges; » car il a répondu pour moi que je ne m'en irais point : » vous, au contraire, répondez pour moi que je ne serai » pas plus tôt mort, que je m'en irai, afln que le pauvre » Griton prenne les choses plus doucement, et qu'eu » voyant brûler mon corps ou le mettre en terre, il ne » s'afflige pas sur moi, comme si je souffrais de grands » maux, et qu'il ne dise pas à mes funérailles qu'il ex- » pose Socrate, qu'il l'emporte, qu'il l'enterre; car il faut » que tu saches, mon cher Griton, lui dit-il , que parler » improprement ce n'est pas seulement une faute envers » les choses, mais c'est aussi un mal que l'on faitaux âmes. » Il faut avoir plus de courage et dire que c'est mon corps » que tu enterres ; et enterre-le comme il te plaira, et de » la manière qui te paraîtra la plus conforme aux lois. >
166 LECTURES D^mSTOIRB ANCIENNE. 3RàCE.
En disant ces mots, il se leva et passa dans une chambre voisine, pour y prendre le bain; Criton le suivit, et Socrate nous pria de Tattendre. Nous rattendîmes donc, tantôt nous entretenant de tout ce qu'il nous avait dit, et l'examinant encore , tantôt parlant de l'horrible malheur qui allait nous arriver; nous regardant véritablement comme des enfants privés de leur père, et condamnés à p?sser le reste de notre vie comme des orphelins. Après qu'il fut sorti du bain, on lui apporta ses enfants, car il en avait trois , deux en bas âge , et un qui était déjà assez grand ; et on fit entrer les femmes de sa famille. Il leur parla quelque temps en présence de Criton, et leur donna ses ordres ; ensuite il fit retirer les femmes et les enfants, et revint nous trouver; et déjà le coucher du soleil approchait, car il était resté longtemps enfermé. En rentrant, il s'assit sur son lit, et n'eut pas le temps de dire grand'chose ; car le serviteur des Onze entra presque en même temps, et s'approchant de lui : « So- » crate, dit-il, j'espère que je n'aurai pas à te faire le » même reproche qu'aux autres : dès que je viens les » avertir, par l'ordre des magistrats , qu'il faut boire le » poison, ils s'emportent contre moi et me maudissent;
> mais pour toi, depuis que lu es ici, je t'ai toujours » trouvé le plus courageux , le plus doux et le meilleur » de tous ceux qui sont jamais venus dans cette prison, » et en ce moment je suis assuré que tu n'es pas fâché » contre moi, mais contre ceux qui sont la cause de ton 1 malheur et que tu connais bien : maintenant, tu sais » ce que je viens t'annoncer ; adieu , tâche de supporter 9 avec résignation ce qui est inévitable. » Et en même temps il se détourna en fondant en larmes, et se retira. Socrate, le regardant, lui dit : « Et toi aussi, reçois me& JD adieux ; je ferai ce que tu dis. » Et se tournant vers nous : « Voyez, nous dit-il, quelle honnêteté dans cet » homme : tout le temps que j'ai été ici, il m'est venu » voir souvent, et s'est entretenu avec moi : c'était le
> meilleur des hommes ; et maintenant comme il me » pleure de bon cœur 1 mais allons, Criton, obéissons-lui » de bonne grâce, et qu'on m'apporte le poison, s'il est » broyé ; sinon, qu'il le broie lui-même. »
a Mais je pense , Socrate , lui dit Criton, que le soleil est encore sur les montagnes, et qu'il n'est pas cou-
» ché : d'ailleurs je sais que beaucoup d'autres ne prea-
899 aT. J.-C. MORT DE SOCRATB» 157
t nent le poison que longtemps après que l'ordre leur » en a été donné; qu'ils mangent et quils iDoivent à 1 souhait : c'est pourquoi ne te presse pas, tu as encore • du temps. »
a Ceux qui font ce que tu dis, Griton, répondit Socrate, » ont leurs raisons ; ils croient que c'est autant de ga- » gné : et moi j'ai aussi les miennes pour ne pas le faire; » car la seule ciiose que je croirais gagner, en buvant » un peu plus tard, c'est de me rendre ridicule à moi- » même, en me trouvant si amoureux de la vie que je » veuille l'épargner lorsqu'il n'y en a plus. Ainsi donc, » mon cher GrUon, fais ce que je te dis et ne me tour- » mente pas davantage. »
A ces mots, Giiton fît signe à l'esclave qui se tenait auprès. L'esclave sortit, et, après être resté quelque temps, il revint avec celui qui devait donner le poison , qu'il portait tout broyé dans une coupe. Aussitôt que Socrate le vit : « Fort bien, mon ami, lui dit-il : mais que faut-il » que je fasse? car c'est à toi à me l'apprendre. »
« Pas autre chose, lui dit cet homme, que de te pro- » mener quand tu auras bu, jusqu à ce que tu sentes tes » jambes appesanties, et alors de te coucher sur ton lit; » le poison agira de lui-même. » Et en même temps il lui tendit la coupe. Socrate la prit avec la plus parfaite sécurité, sans aucune émotion, sans changer de couleur ni de visage ; mais regardant cet homme d'un œil ferme et assuré, comme à son ordinaire : « Dis-moi, est-il per- » mis de répandre un peu de ce breuvage, pour en faire » une libation ! »
« Socrate, lui répondit cet homme, nous n'en broyons » que ce qu'il est nécessaire d'en boire. »
« J'entends, dit Socrate ; mais au mohis il est permis » et il est juste de faire ses prières aux dieux alin qu ils » bénissent notre voyage et le rendent heureux ; c'est » ce que je leur demande. Puissent-ils exaucer mes » vœux I » Après avoir dit cela , il porta la coupe à ses lèvres, et la but avec une tranquillité et une douceur merveilleuses.
Jusque-là nous avions eu presque tous assez de force pour retenir nos larmes; mais en le voyant boire, et après qu'il eut bu, nous n'en fûmes plus les maîtres. Pour moi, malgré tous mes efforts, mes larmes s'échappèrent avec tant d'abondance, que je me couvris de mon
S58 UGTURES d'histoire ANCIENNE. — QRÈGB.
manteau pour pleurer sur moi-même : car ce n'était pas le malheur de Socrate que je pleurais, mais le mien, en songeant quel ami j'allais perdre. Criton, avant moi, n'ayant pu retenir ses larmes, était sorti : et Apollodore, qui n'avait presque pas cessé de pleurer auparavant, se mit à crier, à hurler et à sangloter avec tant de force, qu'il n'y eut personne à qui il ne fit fendre le cœur, excepté Socrate : « Que faites-vous, dit-il, ô mes bons amis! » n'était-ce pas pour cela que j'avais renvoyé les fem- » mes , pour éviter des scènes aussi peu convenables ? > Car j'ai toujours ouï dire qu'il faut mourir avec de ^ bonnes paroles. Tenez-vous donc en repos et montrez » plus de fermeté. »
Ces mots nous firent rougir et nous retînmes nos pleurs.
Cependant Socrate, qui se promenait, dit qu'il sentait ses jambes s'appesantir, et il se coucha sur le dos, comme l'homme l'avait ordonné. En même temps le même homme qui lui avait donné le poison s'approcha , et après avoir examiné quelque temps ses pieds et ses jambes, il lui serra le pied fortement, et lui demanda s'il le sentait ; il dit que non. Il lui serra ensuite les jambes; et, portant ses mains plus haut ; il nous fit voir que le corps se glaçait et se raidissait; et, le touchant lui-même, il nous dit que, dès que le froid gagnerait le cœur, alors Socrate nous quitterait. Déjà tout le bas-ventre était glacé. Alors se découvrant, car il était couvert : « Criton, dit-il, » et ce furent ses dernières paroles, nous devons un coq » à Esculape (1) ; n'oublie pas d'acquitter cette dette. »
« Cela sera fait, répondit Criton ; mais vois si tu as en- » core quelque chose à nous dire. »
Il ne répondit rien, et un peu de temps après il fit un mouvement convulsif : alors l'homme le découvrit tout à fait.: ses regards étaient fixes. Criton, s'en étant aperçu, lui ferma la bouche et les yeux.
Platon (2). — Phédon. — Trad. de M. Cousin.
(1) En reconnaissance de sa guérison de la maladie de la vie actuelle
(Cousin).
(2) Flaton naquit à Athènes, 429 ans avant J.-C, d'une famille qrn prétendait descendre de Codrus et de Soion. 11 cultiva d'abord la musique, la poésie, la peinture, mais il y renonça lorsqu'il eut entendu Socrate. Il avait alors vingt-sept ans , et il ne s'occupa plus que de philosophie. L'énergie qu'il mit à défendre son maître accusé l'ayant rendu suspect à ses compatriotes, il
401 av. J.-C. POLITIQUE DES PERSES ET DE SPARTE. 269
LITTÉRATURE ET ARTS. — Poésie : les Nuées, comédie d'Aristophane; la Mort de Socrate, par A. de Lamartine. — Littérature : écrits divers de Xénophon, Platon, Aristote, etc. (mémoires, apologies, dialogues). — Peinture : la mort de Socrate, par David.
8 U. — Poli tique extérieure de Sparte; lee Grecs en ilialei»
Politique des Perses en Grèce et de Sparte en Asie.
Vous avez vu la guerre du Péloponèse, et les autres toujours causées ou entretenues par les jalousies de Lacédémone et d'Athènes. Mais ces jalousies, qui troublaient la Grèce, la soutenaient en quelque façon, et l'empêchaient de tomber dans la dépendance de Tune ou de l'autre de ces républiques.
Les Perses aperçurent bientôt cet état de la Grèce. Ainsi tout le secret de leur politique était d'entretenir ces jalousies, et de fomenter ces divisions. Lacédémone, qui était la plus ambitieuse, fut la première à les faire entrer dans les querelles des Grecs. Ils y entrèrent dans le dessein de se rendre maîtres de toute la nation ; et soigneux d'aifaiblir les Grecs les uns parles autres, ils n'attendaient que le moment de les accabler tous ensemble. Déjà les villes de Grèce ne regardaient dans leurs guerres que le roi de Perse, qu'elles appelaient le grand roi, ou le roi par excellence, comme si elles se fussent déjà comptées pour sujettes : mais il n'était pas possible que l'ancien esprit de la Grèce ne se réveillât à la veille de tomber dans la servitude et entre les mains des barbares. De petits rois grecs entreprirent de s'opposer à ce grand roi et de ruiner son empire. Avec une petite armée , mais nourrie dans la discipline que nous avons vue, Agésilas, roi de Lacédémone , fit trembler les Perses dans l'Asie
B'éloigna , pour voyager ensuite en Italie , en Libye , en Egypte , en Sicile. A son retour, il fonda V Académie, cette école célèbre ainsi appelée des jardins d'Acadéraus, où le maître enseigna jusqu'à sa mort (348). — Les principaux dialogues ou traités de Platon sont : le Phédon, le Gorgias , le Banquet , la République, les Lois, le Ménexéne, le Fremier Alcibiade, etc., etc. Il faudrait tout citer. « A ceux pour qui Platon est l'inconnu, je ne dirai qu'un mot, mais expressif, je crois, et qui leur donnera une idée à peu près suffisante de cet incomparable génie. Qu'ils imaginent un homme qui serait tout à la fois Pascal, Bossuet et Fénelon : cette merveille impossible , c'est à peine Platon écrivain ; mais Platon philosophe dépasserait encore ce colosse , et de cent coudées » (Alexis Pierron. Histoire de la littérature grecque, dans la collection à'Eistoire universelle de M. Duruy).
560 LECTURES D*mST01RE ANQENNE. — GRÈCE.
Mineure, et montra qu'on les pouvait abattre. Les seules divisions de la Grèce arrêtèrent ses conquêtes ; mais il arriva dans ces temps-là que le jeune Gyrus, frère d'Artaxerxe, se revoltacontrelui.il avait dix mille Grecs dans ses troupes, qui seuls ne purent être rompus dans la déroute universelle de son armée. Il fut tué dans la bataille, et de la main d'Artaxerxe, à ce qu'on dit. Nos Grecs se trouvaient sans protecteurs au milieu des Perses et aux environs de Babylone. Gependant Artaxerxe victorieux ne put ni les obliger à poser volontairement les armes, ni les y forcer. Ils conçurent le hardi dessein de traverser en corps d'armée tout son empire pour retourner en leur payg, et ils en vinrent à bout. C'est la belle histoire qu'on trouve si bien racontée par Xénophon dans son livre de la Retraite des dix mille ou de ^Expédition du jeune Cijrus. Toute la Grèce vit alors plus que jamais qu'elle nourrissait une milice invincible à laquelle tout devait céder, et que ses seules divisions la pouvaient soumettre à un ennemi trop faible pour lui résister quand elle serait unie.
BossuET. — Discours sur l'hist. univ., 3' p., ch. 5.
Nous allons insister sur quelques-uns des points indiqués par l'évêque de Meaux dans le rapide aperçu qui précède : portrait bien qu'un peu trop flatté du jeune Gyrus, par Xénoplion ; bataille de Cunaxa; portrait de Cléarque eulevé si prématurément aux Grecs ; marche des Dix-Mille jusqu'à leur arrivée à Trapézus ou Trébizonde; exploits d'Âgésilas.
Cyrus le Jeune.
Tous ceux qui passent pour avoir intimement connu Cyrus le Jeune s'accordent à dire que c'est le Perse, de-
Fuis l'ancien Gyrus, qui s'est montré le plus digne de empire, et qui possédait le plus les vertus d'un grand roi. Dès les premiers temps de sa vie, élevé avec son frère et d'autres enfants, il passait pour l'emporter en tout genre sur ses compagnons; car tous les fils des Perses de la première distinction reçoivent leur éducation aux portes du palais du roi. Ils y prennent d'excellentes leçons de sagesse et n'y peuvent voir ni entendre rien de malhonnête. Ils observent ou on leur dit que les uns sont distingués par le roi, les autres disgraciés et privés de leurs emplois, en sorte que dès leur enfance ils apprennent à commander et à obéir. Gyrus était regardé alors comme
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celui des enfants de son âge qui montrait le plus de disposition à s'instruire. Ceux d'une naissance moins distinguée n'obéissaient pas avec tan t d'exactitude aux vieillards. 11 témoigna ensuite le plus d'ardeur pour l'équitation, et passa pour mener le mieux un cheval. On jugea qu'il s'adonnait et s'appliquait plus qu'aucun autre aux exercices d'un guerrier, à lancer des flèches et des javelots. Lorsque son âge le lui permit, il aima la chasse avec passion, et personne ne fut plus avide des dangers qu'on y court. Un jour il ne voulut pas fuir un ours qui revenait sur lui. L'ayant au contraire attaqué, il fut arraché de son cheval par cette bêle féroce, en reçut des blessures dont il lui restait des cicatrices apparentes , mais finit par le tuer, et fit un sort digne d'envie à celui des chasseurs qui était arrivé le premier à son secours.
Envoyé ensuite dans l'Asie Mineure par son père qui lui donna le gouvernement de la Lydie, de la grande Phrygie, de la Cappadoce, et le commandement général de toutes les troupes qui doivent s'assembler dans la plaine de Gastole, il fit voir d'abord qu'il se faisait ua devoir sacré de ne jamais violer un traité, de ne jamais manquer à ses conventions, à ses promesses. Voilà pourquoi et les villes dont le gouvernement lui était commis, et tous les particuliers avaient confiance en lui. Si quelqu'un avait été son ennemi, il ne craignait plus, après s'être réconcilié avec Gyrus, que ce prince violât le traité pour satisfaire sa vengeance. C'est aussi par cette raisoa que lorsqu'il fit la guerre àTissapherne, toutes les villes, excepté Milet, aimèrent mieux obéir à Cyrus qu'au satrape , et Milet ne redoutait ce prince que parce qu'il ne voulait point abandonner les bannis. En effet, il déclara qu'ayant été une fois leur ami, il ne cesserait jamais de l'être , quand même leur nombre diminuerait et leurs affaires tourneraient plus mal, et sa conduite confirma cette promesse. Quiconque lui faisait du bien ou du mal, il affectait de le vaincre en bons ou en mauvais procédés, et l'on rapporte de lui ce souhait : « Puissé-je vivre assez » longtemps pour rendre au double les injures et les » bienfaits! » C'est le seul de notre siècle à qui tant d'hommes se soient empressés de livrer leurs biens, leurs villes et leurs personnes.
On ne lui reprochera pas de s'être laissé narguer par les scélérats ou les nialfaiteurs. Il les punissait avec la
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plus grande sévérité. On voyait souvent le long des chemins fréquentés des hommes mutilés de leurs pieds , de leurs mains, de leurs yeux, en sorte que dans le gouvernement de Gyrus tout Grec ou barbare qui ne violait point les lois pouvait voyager sans crainte , aller où il voulait et porter tout ce qui lui convenait. On convient qu'il honorait singulièrement tous ceux qui se distinguaient à la guerre. La première qu'il eut à soutenir fut contre les Pisidiens et les Mysiens. Il entra avec ses troupes dans leur pays, et tous ceux qu'il vit se montrer de bonne grâce dans les occasions périlleuses, il leur donna des commandements dans la contrée qu'il conquit, les distingua par d'autres récompenses, et montra qu'il pensait que les richesses et le bonheur étaient faits pour les braves, et que les poltrons n'étaient bons qu'à leur servir d'esclaves. Aussi c'était à qui courrait aux périls dès qu'on espérait être vu de Gyrus.
Quant à la justice , s'il voyait quelqu'un jaloux de la pratiquer ouvertement, il faisait tous ses efforts pour le rendre plus riche que ceux qui, par l'injustice, se montraient épris d'un vil gain. Son administration en beaucoup d'autres points avait pour base l'équité, et il en tirait cet avantage qu'il commandait une armée véritable; car les généraux et les autres chefs grecs n'accouraient pas à lui par les motifs d'une cupidité vulgaire, mais parce qu'ils avaient reconnu que servir Gyrus avec distinction et lui obéir avec exactitude, leur était plus favorable que la solde qu'on leur payait par mois. Si quelqu'un exécutait bien l'ordre qu'il avait donné, il ne laissait jamais ce zèle sans récompense. Aussi disait-on de lui qu'il était le prince le mieux servi en tout genre. Voyait-il un homme économe, sévère mais avec justice, administrer bien le pays qui lui était confié, et en tirer de grands revenus, il ne lui ôtait jamais rien-, il lui donnait au contraire encore plus; en sorte qu'on travaillait avec joie, qu'on acquérait avec sécurité, et personne ne dissimulait à Gyrus sa fortune; car il ne paraissait pas envier les richesses qu'on avouait. G'était des trésors qu'on celait qu'il cherchait à s'emparer. On convient que de tous les mortels il était celui qui avait le plus l'art de cultiver ceux qu'il faisait ses amis , qu'il savait lui être affectionnés , qu'il jugeait capables de le seconder dans tout ce qu'il vou- .drait entreprendre; et comme il croyait avoir besoin
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qu'ils l'aidasseofc, il tâchait de leur rendre l'aide la plus puissante dès qu'il leur connaissait un désir.
Xénophon. — Anabase, 1. 1, ch. 9. Trad. de Gail.
Bataille de Cunaxa.
C*était à peu près l'heure où le peuple afflue dans les places publiques, et l'on n'était pas loin du camp que l'on voulait prendre, lorsque soudain l'on voit accourir, bride abattue, sur un cheval tout en sueur, Patagyas, Perse de la suite de Gyrus, et l'un de ses confidents; il crie en langue barbare et en grec, à tous ceux qu'il rencontre, que le roi s'avance avec une armée innombrable , prêt à les charger. Aussitôt, grand tumulte; les Grecs et les barbares s'attendent à être chargés avant d'avoir pu se former. Gyrus saute à bas de son char, revêt sa cuirasse, monte à cheval, et, après avoir pris des javelots, ordonne que tous les soldats s'arment et que chacun prenne son rang.
Les Grecs se formèrent à la" hâte, Gléarque à l'aile droite, appuyé à i'Euphrate : Proxène le joignait, suivi des autres généraux ; iVlénon et son corps étaient à l'aile gauche. A la droite, près de Gléarque, on plaça, avec les peltastes grecs, environ mille cavaliers paphlagoniens : Ariée, lieutenant général de Gyrus, occupait la gauche avec le reste des barbares. Gyrus se plaça au centre avec six cents cavaliers environ, tous revêtus de grandes cuirasses, de cuissards et de casques, à l'exception de Gyrus qui se tenait prêt à combattre sans avoir la tête armée. (On dit que tel est l'usage des Perses , lorsqu'ils bravent les dangers de la guerre.) La tête et le poitrail des chevaux de cette troupe étaient bardés de fer; les cavaliers avaient des sabres à la grecque.
On était au milieu du jour, que l'ennemi ne paraissait point encore; mais, le soleil commençant à décliner, on aperçut une poussière semblable à un nuage blanc, qui bientôt se noircit et couvrit la plaine. Quand ils furent plus près , on vit briller l'airain , on distingua les rangs et les piques. Ils avaient, à la gauche, un corps de cavalerie , armé de corselets blancs , commandé , disait-on , par Tissapherne; il était suivi des gerrophores. Venaient ensuite des hommes pesamment armés, avec des boucliers de bois qui allaient de la tête aux pieds j on disait
que c'étaient des Egyptiens. On voyait après eux d'autre cavalerie et d'autres archers, tous rangés par nation , et chaque nation marchant formée en colonne pleine. En avant, à de grandes distances, étaient des chars armés de faux attachées à l'essieu , dont les unes s'étendaient obliquement à droite, à gauche, les autres, placées sous le siège du conducteur, s'inclinaient vers la terre, de manière à couper tout ce qu'elles rencontraient. Le projet était de se précipiter sur les bataillons grecs et de les rompre.
Ce que Cyrus avait dit aux Grecs, lorsqu'il les exhorta à ne pas s'effrayer des cris des barbares, se trouva sans fondement. Ils s'avancèrent, non en poussant des cris, mais dans un profond silence, sans s'animer, et d'un pas égal et lent. Alors Gyrus, passant le long de la ligne avec Pigrès, son interprète, et trois ou quatre autres Perses, cria à Gléarque de marcher au centre avec sa troupe, où devait être le roi : « Si nous plions ce centre, la victoire » est à nous. » Gléarque, voyant le gros de cavalerie qu'on lui désignait , et apprenant de Gyrus que le roi était au delà de la gauche des Grecs (car ses troupes étaient si nombreuses , qu'en se tenant au centre de son armée il dépassait l'aile gauche de Gyrns), Gléarque, dis-je, ne voulut pas tirer son aile droite des bords du fleuve , de peur d'être enveloppé , et répondit à Gyrus qu'il aurait soin que tout allât bien.
Cependant l'armée barbare s'avançait bien alignée. Le corps des Grecs, restant en place, se "formait encore et recevait les soldats qui venaient reprendre leurs rangs. Cyrus passait à cheval le long de la ligne, et à peu de distance da iront ; il considérait les deux armées, regardant tantôt l'ennemi, tantôt ses troupes, lorsque Xénophon d'Athènes, qui l'aperçut de la division grecque où il était , piqua pour le joindre, et lui demanda s'il avait quelque ordre à donner. Gyrus s'arrêta, et lui commanda de publier que les entrailles des victimes présageaient d'heureux succès; en disant cela, il entendit un bruit qui courait dans les rangs, et demanda ce que c'était. Xénophon répondit que c'était le mot qui passait pour la seconde fois, Cyrus s'étonna que quelqu'un l'eût donné, et lui demanda quel était ce mot : Jupiter sauveur et la victoire^ dit-il.
« Soit, repartit Gyrus, je l'accepte. » Il se porta ensuite AU poste qu'il avait choisi, il n'y avait plus que trois ou
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quatre stades entre le front des deux armées, lorsque les Grecs chantèrent un péan et s'ébraulèrent pour aller à l'ennemi.
Une partie de la ligne s'avançait avec l'impétuosité des vagues en courroux ; ce qui restait en arrière court pour s'aligner , et bientôt tous les Grecs ensemble invoquent Mars Enyalius; tous se mettent à courir. On rapporte qu'ils frappaient leurs boucliers de leurs piques pour effrayer les chevaux. Avant qu'ils fussent à la portée du trait, la cavalerie barbare fit tourner ses chevaux et s'enfuit; les Grecs les poursuivirent de toutes leurs forces, et se crièrent les uns aux autres de ne pas courir en désordre , mais de suivre en gardant les rangs. Quant aux chars des barbares, dénués de leurs conducteurs, les uns étaient emportés par leurs propres troupes, les autres à travers la ligne des Grecs. Dès que ceux-ci les voyaient venir, ils s'ouvraient pour les laisser passer : il n'y eut qu'un soldat qui, frappé d'étonnement comme on le serait dans l'hippodrome , ne se rangea pas , et fut choqué par un de ces chars ; mais cet homme même n'en reçut aucun mal, à ce que l'on prétend. Il n'y eut aucun autre Grec blessé dans cette action, si ce n'est un seul de l'aile gauche, qui fut, dit-on , atteint d'une flèche.
Gyrus, voyant les Grecs vaincre et poursuivre tout ce qui était devant eux , ressentit une vive joie ; déjà ceux quil'entouraient l'adoraient comme leur roi. Malgré cette apparence de succès, loin de poursuivre, il tint serrés autour de lui ses six cents chevaux , observant les mouvements du roi; il savait qu'il était ou devait être au centre de l'armée, poste ordinaire de tous les généraux des barbares; ils croient qu'étant entourés de leurs troupes, ils y sont plus en sûreté , et qu'il ne leur faut que la moitié du temps pour faire parvenir leurs ordres, s'ils en ont à donner. Le roi, placé ainsi au centre de son armée, dépassait pourtant la gauche de Cyrus. Ce monarque , ne trouvant d'ennemis ni devant lui, ni devant les six mille chevaux qui couvraient sa personne, tourna comme s'il eût voulu envelopper les Grecs. Gyrus, craignant qu'il ne prît les Grecs à dos et ne les taillât en pièces, pique à lui, et, chargeant avec ses six cents chevaux, il replie tout ce qui est devant le roi, et met en fuite les six mille chevaux commandés par Artagerse : on dit même qu'il tua de sa main ce générai.
Î66 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.
Dès que la déroute eut commencé , les six cents chevaux de Gyrus se dispersèrent à la poursuite des fuyards ; il ne resta que peu de monde auprès de lui, et presque uniquement ceux qu'on appelait ses commensaux. Etant au milieu d'eux, il aperçut le roi et sa troupe dorée; il ne put se contenir : « Je vois l'homme, » s'écrie-t-il ; il se précipite sur lui, le frappe à la poitrine, et le hlesse à travers sa cuirasse, comme l'atteste le médecin Gtésias, qui prétend avoir guéri la blessure. Dans Tinstant même qu'il porte le coup, il est atteint lui-même, au-dessous de l'œil, d'un javelot lancé avec force. Gtésias , qui accompagnait le roi, raconte combien la troupe qui entourait le roi perdit dans ce combat des deux frères et de leur suite. De l'autre côté, Gyrus fut tué, et sur son corps tombèrent huit de ses principaux amis. On prétend qu'Artapate, le plus fidèle de ses eunuques, voyant Gyrus à terre , sauta à bas de son cheval, et se jeta sur 3e corps de son maître : selon les uns, le roi l'y fit égorger ; d'autres assurent qu'il tira son cimeterre et l'égorgea lui-même , car il portait un cimeterre à poignée d'or, ainsi qu'un collier, des bracelets , et les autres ornements qui parent les premiers des Perses : Gyrus l'honorait pour son afî'ection et sa fidélité. Tous ses commensaux périrent en combattant à ses côtés. Ariée seul lui survécut , parce qu'il commandait alors la cavalerie de l'aile gauche : dès qu'il sut la mort de ce prince , il prit la fuite avec les troupes barbares à ses ordres.
On coupa, sur le champ de bataille même, la tête et la main droite de Gyrus. Le roi avec ses troupes , poursuivant les fuyards, entre dans le camp de son frère. Ariée ne fait aucune résistance ; il traverse son camp et se réfugie dans celui d'où l'on était parti le matin. Tout fut mis au pillage.
Le roi était alors éloigné des Grecs d'environ trente stades. Les Grecs poursuivaient ce qui était devant eux , comme s'ils eussent tout vaincu ; et les Perses pillaient le camp de Gyrus, comme si leur armée eût eu l'avantage. Mais les Grecs apprenant que le roi tombait sur leurs bagages , et le prince ayant appris de Tissapherne que les Grecs avaient repoussé l'aile qui leur était opposée, et qu'ils s'avançaient à la poursuite des fuyards, Artaxerxès les rallie, et* reforme ses troupes; Gléarque, de son côté, appelle Proxène, celui des généraux grecs qui se trouvait
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le plus près de lai , et ils délibèrent s'ils enverront un détachement pour sauver les équipages , ou s'ils y marcheront tous en lorce.
Alors ils virent le roi s'avancer comme pour tomber sur leur arrière-garde. Aussitôt les Grecs firent volteface , disposés à le recevoir s'il tentait de les attaquer. Mais le roi prit une autre direction et revint sur ses pas.
Les Grecs s'arrêtèrent et posèrent leurs armes à terre pour prendre du repos. Ils s'étonnaient de ne point voir paraître Cyrus, ni personne de sa part : car ils ignoraient sa mort ; ils conjecturaient qu'il poursuivait l'ennemi, ou qu'il s'était avancé pour s'emparer de quelque poste. Ils délibérèrent donc entre eux si l'on ferait venir les équipages pour rester où ils étaient ou si l'on retournerait au camp. 11 fut résolu d'y retourner ; et l'on arriva aux tentes vers l'heure du souper. Telle fut la fin de cette journée (1). Xënophon. — Anabase, 1. 1, ch. 8-10. Trad. de Gail.
Dix mille auxiliaires grecs, échappés au désastre de Cunaxa, opérèrent alors leur magnifique retraite à travers l'Assyrie , où ils perdirent leurs chefs dans le guet-apens du Zabatus. Le plus célèbre était Cléarque.
Portrait de Cléarque.
Cléarque passait pour avoir au plus haut degré les talents et le goût de son métier. Il resta chez les Lacédémoniens tant qu'ils furent en guerre avec Athènes. La paix s'étant faite, il persuada à sa patrie que les Thraces insultaient les Grecs ; et ayant gagné comme il put les éphores, il mit à la voile pour faire la guerre aux Thraces qui habitent au-dessus de la Ghersonèse et de Périnthe. Après son départ, les éphores changèrent d'avis et tâchèrent de le faire revenir de l'isthme. Il cessa alors de leur obéir et continua sa navigation vers l'Hellespont. Cette désobéissance le fit condamner à mort par les magistrats de Sparte. N'ayant plus de patrie , il vint trouver Cyrus, et gagna la confiance de ce prince. Cyrus lui donna dix mille dariques. Cléarque les ayant reçues , ne s'aban-
(1) Nous avons un peu raccourci la description de cette bataille. « Xénophon, dit Plutarque, la décrit si vivement, qu'on croit y assister et non la lire, et qu'il passionne ses lecteurs comme s'ils étaient au milieu du péril , tant il la rend avec vérité et énergie. Ce serait manquer de sens de vouloir la raconter après lui... »
donna point à urie vie voluptueuse et oisive; mais avec cet argent il leva une armée et fit la guerre aux Thraces. Il les vainquit en bataille rangée , puis pilla et ravagea leur pays. Cette guerre l'occupa jusqu'à ce que ses troupes devinssent nécessaires à Gyrus. Il partit alors pour aller faire une nouvelle guerre avec ce prince.
Tous ces traits me paraissent indiquer un homme passionné pour la guerre, qui la préfère à la paix, dont , sans honte et sans dommages il pourrait goûter les douceurs ; qui, lorsque Foisivetélui est permise, va chercher les fatigues de la guerre, et, lorsqu'il peutjouir sans péril de ses richesses, aime mieux les dissiper en courantaux combats. Il dépensait pour la guerre comme un autre fait pour ses amours ou pour quelque genre de volupté. Tel était le goût de Cléarque pour le métier des armes. Quant à ses talents, voici d'après quoi on en peut juger. Il aimait les dangers, conduisait, la nuit comme le jour, ses troupes à l'ennemi , et, dans les occasions périlieuses , il était prudent et fécond en expédients, comme l'ont avoué tous ceux qui l'y ont vu. Il passait pour avoir, autant qu'il est possible , le don de commander, mais d'après son génie particulier, car nul ne fut plus capable que lui d'inventer les moyens de fournir ou de faire préparer des vivres à ses troupes. Il savait aussi inculquer à tout ce qui l'entourait qu'il ne fallait pas lui désobéir. Il retirait cet avantage de sa dureté ; car il avait l'aspect sévère, la voix rude, n punissait toujours avec rigueur et quelquefois avec colère, en sorte qu'il s'en est plus d'une fois repenti. C'était cependant aussi par principe qu'il châtiait ; car il regardait des hommes indisciplinés comme n'étant bons à rien. On prétend même lui avoir entendu dire qu'il fallait que le soldat craignît plus son général que l'ennemi, soit qu'on lui prescrivit de garder un poste , ou d'épargner le pays ami, ou de marcher avec résolution à l'ennemi. Aussi, dans les dangers, les troupes le désiraient ardemment pour chef , et le préféraient à tout autre, La sévérité de ses traits se changeait alors, disait-on, en sérénité, et sa duretéavait l'air d'une mâle assurance qui ne devait plus faire trembler que l'ennemi, et oii le soldat lisait son salut; mais le péril évanoui , dès qu'on pouvait passer sous les drapeaux d'un autre chef, beaucoup de Grecs quittaient les siens; car il n'avait point d'aménité : il se montrait toujours dur et cruel, et ses soldats le voyaient du même
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œil que des enfants voient leur pédagogue. Aussi n'y eut-il jamais personne qui le suivît par amitié cl par inclination. Mais ceux que leur patrie, le besoin , ou quelque autre nécessité avaient mis et forçaient de rester sous ses ordres , servaient avec une subordination sans égale. Dès que ses troupes eurent commencé à vaincre sous lui, beaucoup de raisons les rendirent excellentes. L'audace, en présence de l'ennemi, leur était devenue une vertu familière, et la crainte d'être punies par leur chef les avait singulièrement disciplinées. Tel était Gléarque lorsqu'il commandait; mais il passait pour ne pa« aimer à être commandé par un autre.
Xénophon, — Anaôase, 1. 2, ch. 6. Trad. de Gail.
Retraite des Dix-MlUe.
Les généraux des Grecs ayant été arrêtés, et ceux qui les avaient suivis, massacrés, les Grecs furent dans une grande consternation. Ils étaient à cinq ou six cents lieues de la Grèce, environnés de grands fleuves et de nations ennemies , sans guide ni conducteur, et sans que personne leur fournît des vivres. Dans l'abattement général où l'on était, on ne songeait point à prendre ni nourriture ni repos. Vers le milieu de la nuit, Xénophon, jeune athénien, mais sensé et prudent au-dessus de son âge, va trouver quelques officiers, et leur représente qu'il n'y a point de temps à perdre ; qu'il est de la dernière conséquence de prévenir les mauvais desseins de leurs ennemis; qu'en quelque petit nombre qu'ils soient, ils se rendront terribles s'ils montrent de la hardiesse; que c'est le courage, et non la multitude, qui décide la victoire ; qu'avant tout il faut nommer des commandants , parce qu'une armée sans chefs est un corps sans âme. Sur-le-champ on tient un conseil , où se trouvent plus de cent officiers. Xénophon étant prié d'y parler, déduit fort au long les raisons qu'il n'avait d'abord touchées que légèrement, et sur son avis on nomme des commandants, savoir : Timasion, à la place de Cléarque; pour Socrate, Xanticle; au lieu d'Agias , Gléanor ; Philésie, pour Ménon : et Xénophon, pour Proxène.
Avant la pointe du jour, on assembla l'armée. Les chefs parlèrent pour animer les troupes, et entre autres Xénophon. (f Camarades, dit- il, il est bien triste pour nous
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» d'avoir perdu tant de braves gens par une lâche trahi-
> son , et de nous voir abandonnés de nos amis. Mais il » ne faut point succomber à notre malheur; et, si nous » ne pouvons vaincre, choisissons plutôt de mourir glo- » pieusement que de tomber sous la puissance des bar- » bares, qui nous feraient soufTrir les maux les plus » extrêmes. Souvenons-nous des célèbres journées de
• Platée, des Thermopyles, de Salamine, et de tantd'au- » très, où nos ancêtres , quoique en petit nombre , ont » terrassé et vaincu des armées innombrables de Perses,
> et leur ont rendu pour toujours formidable le nom seul » des Grecs. C'est à leur courage invincible que nous
sommes redevables de l'honneur que nous avons de
» ne reconnaître sur la terre d'autres maîtres que les
» dieux, ni d'autre bonheur que la liberté. Ils nous seront
> favorables, ces dieux, vengeurs du parjure, et témoins » de la perfidie de nos ennemis; et comme c'est à eux » qu'on s'attaque en violant les traités, et qu'ils se plai-
> sent à abaisser les grands et à élever les petits, c'est. » eux aussi qui combattront avec nous et pour nous. Au » reste, camarades, comme nous n'avons de ressource que
> dans la victoire, qui nous tiendra lieu de tout, et nous » dédommagera avec usure de tout ce que nous avons pu » perdre, je croirais, si c'est votre avis, que, pour faire » une retraite plus prompte et moins embarrassée, il seji rait à propos de nous défaire de tout le bagage inutile,
• et de ne garder que celui dont on ne peut se passer ab-
> solument. » Tous les soldats, dans le moment, levèrent les mains pour marque d'approbation et de consentement & tout ce qu'on venait de dire, et sans perdre de temps, allèrent brûler leurs tentes et leurs chariots : ceux qui avaient trop d'équipage en donnèrent aux autres, et le reste fut consumé.
La résolution de l'armée était de marcher sans tumulte et sans violence, si l'on ne s'opposait point à son retour; sinon, de se faire un passage l'épée à la main à travers les ennemis. Elle se mit donc en marche en formant un
fjrand bataillon carré, le bagage au milieu. Ghirisophe, acédémonien, était à l'avant-garde : deux des plus vieux colonels commandaient la droite et la gauche du bataillon carré : Timasion et Xénophon, comme les plus jeunes, étaient chargés de l'arrière-garde. La première journée fut rude, parce que n'ayant ni cavalerie ni frondeurs, ils
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furent extrêmement harcelés par un détachement qu'on avait envoyé contre eux. On pourvut à cet inconvénient, en suivant le conseil de Xénophon. Parmi les Rhodiens qui étaient dans le camp, on en choisit deux cents, qu'on arma de frondes, et on augmenta leur paye pour les encourager. Ils tiraient une fois plus loin que les Perses, parce qu'ils se servaient de balles de plomb, au lieu que les autres n'usaient que de gros cailloux. On équipa cinquante cavaliers, en leur donnant des chevaux destinés à porter le bagage, à la place desquels on substitua des iDêtes de somme. Moyennant ce secours, un second détachement que firent les ennemis fut fort maltraité.
Après quelques jours de marche, Tissapherne parut avec toutes ses forces. Il se contenta d'abord de harceler les Grecs, qui avançaient toujours. Ceux-ci, s'élant aperçus que, lorsqu'on veut se retirer en présence del'ennemi, un bataillon carré est très incommode, par l'inégalité du terrain, les haies, et les autres obstacles quipeuventobliger à le rompre, en changèrent la forme, en marchant sur deux colonnes, et plaçant dans Tintervalle le peu de bagages qu'ils avaient. Ils formèrent un corps de réserve de six cen ts hommes d'élite, don t ils firent six compagnies, divisées par cinquantaines et par dizaines, pour pouvoir les remuer plus aisément. Quand ces colonnes venaient à se resserrer, ils demeuraient à la queue ou filaient sur les flancs de part et d'autre pour éviter l'embarras ; et lorsqu'elles s'ouvraient, ils remplissaient à l'arrière-garde le vide entre les deux colonnes. Si l'on avait besoin de secours en quelque endroit, ils y couraient aussitôt. Les Grecs essuyèrent plusieurs attaques, mais peu considérables, et sans beaucoup de perte.
On arriva au fleuve du Tigre. Comme on ne pouvait le repasser à cause de sa profondeur , faute de bateaux , on fut contraint de traverser les montagnes des Carduques, parce qu'il n'y avait point d'autre chemin, et que les prisonniers rapportaient qu'on entrerait delà dans l'Arménie, où l'on passerait le Tigre à sa source, et ensuite l'Euphrate qui n'en est pas fort éloigné. Pour gagner ces défilés avant que l'ennemi s'en pût saisir, on trouva à propos de partir de nuit, afin d'arriver au point du jour au pied des montagnes, comme on fit. Ghirisophe menait toujours l'avant-garde avec les gens de trait, outre ses troupes ordinaires ; et Xénophon, l'arrière-garde, sans
avoir avec lui que des soldats pesamment armés , parce qu'alors elle n'avait rien à craindre. Les habitants du pays s'étaient emparés de plusieurs hauteurs dont il fallut les chasser, ce qui ne put se faire sans beaucoup de peine et de danger.
Les officiers , ayant tenu un conseil de guerre, furent d'avis de lai se ■ toutes les bêtes de charge qui n'étaient pas absoluuh ni nécessaires, avec tous les esclaves qu'on avait pris nouvellement, parce que les uns et les autres retardaient trop la marche dans les grands défilés qu'on avait à passer; outre qu'il fallait plus de provisions, et que ceux qui avaient soin de ces animaux étaient inutiles pour le combat. Ce règlement fut exécuté sans délai. On continua la marche tantôt en combattant, tantôt en faisant halte. Le passage des montagnes, qui dura sept jours ,. fatigua beaucoup les troupes, et l'on y fit quelque perte. Enfin on arriva à des villages où l'on trouva des vivres en abondance et où l'armée se reposa quelques jours pour se refaire des rudes fatigues qu'elle avait essuyées , en comparaison desquelles tout ce qu'elle avait souffert dans la Perse n'était rien.
Mais ils se virent bientôt exposés à un nouveau danger. Presque au pied des montagnes se trouva une rivière nommée Centritès, large de deux cents pieds, qui arrêta leur marche. Ils avaient à se défendre et des ennemis qui les poursuivaient par derrière, et des Arméniens, soldats du pays, qui bordaient l'autre côté de la rivière. Ils en tentèrent inutilement le passage par un endroit où ils avaient de l'eau jusque sous les bras, et étaient emportés par la rapidité du courant , à laquelle la pesanteur de leurs armes ne leur permettait pas de résister. Heureusement ils découvrirent un autre endroit moins profond, par où quelques soldats avaient vu passer des gens du pays. Il fallut employer beaucoup d'adresse, de diligence et de courage, pour écarter les ennemis de part et d*autre. Enfin l'armée passa la rivière sans beaucoup de perte.
Elle marcha ensuite plus tranquillement, passa les sources du Tigre, et arriva à la petite rivière de Téléboas, qui est fort belle, et a plusieurs villages sur ses bords. C'est là que commence l'Arménie occidentale ; elle était sous le commandement de Tiribaze, satrape fort aimé du roi , et qui avait l'honneur de le placer sur son cheval quand il se trouvait auprès de lui. Il offrit de livrer pas-
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sage à rarmée et de laisser prendre aux soldats tout ce dont ils aurait besoin , pourvu qu'on ne fît aucun dégât en passant, ce qui fut accepté et exécuté de part et d*autre. Tiribaze côtoyait toujours l'armée à une petite distance. Il tomba une grande quantité de neige, qui incommoda un peu les troupes. On apprit par un prisonnier que Tiribaze avait dessein d'attaquer les Gre(îs au passage des montagnes, dans un défilé par où il fallait nécessairement passer. Ils le prévinrent, et s'en emparèrent, après avoir mis l'ennemi en fuite. Après quelques jours de marche au travers des déserts, on passa l'Euphrate vers sa source^ n'ayant pas de l'eau jusqu'à la ceinture.
On eut ensuite beaucoup à souffrir d'un vent de bise qui soufflait dans le visage, et empêchait la respiration : de sorte qu'on crut devoir sacrifier au vent, et il parut s'apaiser. On marchait dans la neige haute de cinq à six pieds, ce qui fit iipourir plusieurs valets et plusieurs bêtes de somme, avec trente soldats. On fit du feu toute la nuit, car on tiouvait quantité de bois. Le lendemain on mariha encore tout le jour à travers la neige, où plusieurs, accablés d'une grande faim, suivie de langueur et de délaiilance , demeuraient couchés dans les chemins sans foîce et saus vigueur (1). Quand on leur eut donné à manger, ils reçurent du soulagement, et continuèrent leur marche.
ils étaient toujours poursuivis par l'ennemi. Plusieurs, surpris par la nuit, demeuraient dans les chemins sans feu et sans vivres ; de sorte qu'il en mourut quelques-uns, et les ennemis qui les suivaient enlevèrent du bagage. Il y demeura aussi des soldats, dont les uns avaient perdu la vue à cause de la neige ; les autres, les doigts des pieds. Contre le premier mal, il était bon dejjorter quelque chose de noir devant les yeux; et, contre l'autre, de remuer toujours les jambes, et de se déchausser la nuit. Etantarrivés dans un lieu plus commode, ils se répandirent dans les villages voisins pour s'y rafraîchir et s'y reposer. Les maisons étaient bâties sous terre, avec une ouverture en haut comme un puits, par où l'on y descendait avec une
(i) « Le récit de tout ce que les Grecs ont souffert par le froid , dans leur passage à travers l'Arménie , surprendra peu , quand on saura que leur route s'est effectuée vers le milieu de décembre (401 av. J.-C), et que le plateau de l'Arménie , près d'Erzeroum, paraît élevé de 4,000 pieds au-dessus de la mer... » (Letronne.)
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échelle ; mais il y avait une autre descente pour les bô- ! tes. On y trouva des brebis , des vaches , des chèvres et : des poules, avec du froment, de Forge et des légumes; et pour breuvage, de la bière, qui était bien forte quand on n*y mettait point d'eau , mais semblait douce à ceux qui y étaient accoutumés. On buvait avec un chalumeau dans les vaisseaux mêmes où était la bière, sur laquelle on voyait nager Forge. L'hôte chez qui logeait Xénophon le reçut fort bien, et lui découvrit même un endroit où il y avait du vin caché ; et il lui fit présent de quelques chevaux. Il lui enseigna aussi à leur attacher aux pieds des espèces de raquettes, et à en faire autant aux bêtes de somme, pour les empêcher d'enfoncer dans la neige, sans quoi ils en auraient eu jusqu'aux sangles. L'armée, après avoir reposé dans ces villages pendant sept jours, se remit en chemin.
Après une marche de sept jours, elle arriva au fleuve Araxe, appelé aussi le Phase, qui a environ cent pieds de large. Deux jours après, ils aperçurent les Phasiens, les Ghalybes et les Taoques, qui tenaient le passage des montagnes pour les empêcher de descendre dans la plaine. On vit bien qu'il faudrait nécessairement en venir à un combat, et l'on résolut de le donner dès le jour même. Xénophon, qui avait observé que les ennemis ne gardaient que le passage ordinaire , et que la montagne avait trois lieues d'étendue, proposa d'envoyer un détachement pour se saisir des hauteurs qui dominaient sur l'ennemi, ce qui serait facile en lui dérobant tout soupçon de leur dessein par une marche de nuit, et faisant une fausse attaque par le grand chemin pour amuser les barbares. La chose fut exécutée de la sorte : ceux-ci furent mis en fuite et laissèrent le passage libre. On traversa le pays des Ghalybes, qui sont les plus vaillants des barbares de ces quartiers-là. Quand ils avaient tué quelqu'un, ils lui coupaient la tête, et en faisaient montre en chantant et dansant. Ils se tenaient enfermés dans leurs villes ; et lorsque l'armée marchait, ils venaient fondre sur Farrière-garde, après avoir mis tout le bien de la campagne à couvert. Après douze ou quinze jours de marche , on arriva à une montagne fort haute, nommée Théchès, d'où Fon voyait la mer. Les ' premiers qui Faperçurent jetèrent de grands cris de joie pendant un assez long temps, ce qui fit croire à Xéno-
401 av. J.-C. RETRAITE DES DIX-HILLB* 275
phon que Tavant-garde était attaquée. Il accourut aussitôt pour la soutenir. Quand on fut plus près, on entendit distinctement crier : Mer^ mer! et alors l'alarme se changea en joie et en allégresse; et quand on fut arrivé au haut, ce ne fut qu'un bruit confus de toute l'armée, tous les soldats criant ensemble : Mer^ mer! et ne pouvant s'empêcher de pleurer et d'embrasser leurs colonels et leurs capitaines. Alors, sans en avoir reçu Tordre, ils amassèrent des pierres et dressèrent un trophée de boucliers rompus et d'armes brisées.
De là ils avancèrent vers les montagnes de la(yjichide. Il y en avait une plus haute que les autres, que ceux du pays avaient occupée. Les Grecs se mirent en bataille au pied pour monter, car elle n'était pas d'un accès impraticable. Xénophon ne jugea pas qu'il fût à propos de marcher en bataille, mais à la file, parce que les soldats ne pourraient garder leur rang à cause de l'inégalité du terrain, facile à grimper dans un endroit, et difficile en un autre, ce qui leur ferait perdre courage. Cet avis fut approuvé, et l'on rangea l'armée de la sorte. Il se trouva quatre-vingts files de soldats pesamment armés, chacune de cent hommes ou environ, avec dix-huit cents soldats armés à la légère , et partagés en trois corps , dont il y en avait un à la droite, l'autre à la gauche, et le troisième dans le centre. Après qu'il eut encouragé ses troupes, en leur représentant que c'était là le dernier obstacle qu'il leur restait à surmonter, et qu'il eut imploré l'aide des dieux, chacun se mit à monter. Les ennemis ne purent soutenir leur choc, et se dissipèrent. Descendus de la montagne, ils vinrent camper dans les villages, où ils trouvèrent des vivres en abondance.
Là il leur arriva un accident fort étrange et qui causa une grande consternation. Car, comme il y avait plusieurs ruches d'abeilles, les soldats s'étant mis à manger du miel, il leur prit un dévoiement par haut et par bas, suivi de rêves : les moins malades ressemblaient à des hommes enivrés, et les autres à des personnes furieuses ou moribondes. On voyait la terre jonchée de corps, comme après une défaite. Personne néanmoins n'en mourut, et le mal cessa le lendemain environ à l'heure qu'il avait pris.
Deux jours après, l'armée arriva près de Trébizonde, qui est une colonie grecque de Sinopiens , située sur le
276 LECTURES d'histoire ANCIBNNB — GRÈCE.
Pont-Euxin ou mer Noire , danç la Colchide. Elle demeura campée en cet endroit-là pendant l'espace de trente jours. On s'y acquitta des vœux qu'on avait faits à Jupiter , à Hercule , et aux autres dieux , pour obtenir un heureux retour dans la patrie. On y célébra aussi des jeux de la course à pied et à clievai , de la lutte , du pugilat, du pancrace , et le tout se passa avec beaucoup de joie et de solennité (1).
RoLLiN. — Histoire ancienne , 1. 9, ch. 2, s. 5.
(1) Nous arrêtons à ce point le récit de la retraite des Dix-Mille, parce que le reste s'opéra sans difficultés sérieuses au milieu de contrées plus ou moins grecques par leurs colonies : Cérasonte, Sinope, Héraclée, sur le Pont-Euxin ; Salraidesse, en ïlirace ; Parthénium, dans la Mysie. Nous n'en ajouterons pas moins , sur ce grand événement militaire , quelques beaux aperçus tirés d» Frécis de l'Histoire ancienne par MM. Poirson et Cayx :
« L'expédition et la retraite des Dix-Mille est l'un des grands faits de l'histoire ancienne, et par elle-même et par ses conséquences. Le caractère des Grecs, à la limite précise du cinquième et du quatrième siècle, s'y révèle d'une manière plus éclatante que nulle part ailleurs. Ces Dix-Mille ne sont que des mercenaires avides et pillards ; mais ils sont doués d'une fermeté de caractère, d'une énergie de volonté, d'une puissance de suivre la même idée jusqu'à ce* qu'elle ait reçu sa pleine exécution, vraiment admirables. A ces qualités ils joignent une "discipline et une tactique qui l'emportent sur celles de tous les contemporains ; une science militaire qui ne s'arrête pas aux généraux , mais qui descend jusqu'aux officiers et qui assure à im corps de troupes grecques rinappréciablft avantage de ne jamais manquer, au milieu du danger et de l'imprévu, (rwiis direction intelligente. Enfin, le sentiment religieux, demeuré parmi eux dans toute sa puissance, même au milieu de la vie d'aventuriers et oui^bTn'^fol^. (le iv-igrgnds . est un principe de confiance et d'enthousiasme. Les chefs des Dix-Mille ne commencent pas une seule marche, n'engagent pas le plus petit combat . sans avoir persuadé au soldat que les dieux lui sont favorables. Quiconque disposera d'une manière constante d'une armée, même médiocre, composée de pareils hommes , ne trouvera pas un seul peuple dans tout rOrieut qui lui résiste: et, dans l'Occident, il ne rencontrera que les R'omains qui puissent arrêter ses conquêtes.
» L'expédition et la retraite des Grecs engagés au service de Cyrus fi^xa les regards de la Grèce avant même qu'elle fût terminée, et, quand elle eut pris fin, de l'Occident tout entier. A la publicité que lui avaient donnée les récits, plusieurs relations contemporaines, entre autres celles de Xénophon. joignirent bientôt l'éclat. Treize mille Grecs avaient, sur le champ de bataille, soutenu l'effort de quatre cent mille Perses , et enfoncé deux fois les corps qui leur étaient opposés. Dix mille Grecs avaient parcouru huit cents lieues de pays persan, résistant à la fois à la force et à la perfidie. Et cela était su en Grèce , même des enfants ; cela était répété dans tous les discours publics et dans toutes les conversations. La retraite des Dix-Mille révéla donc le secret de la faiblesse de l'empire perse... Il demeura comme axiome dans la politique du temps que si dix mille Grecs avaient résisté aux forces de toute la Perse, trente mille Grecs devaient la subjuguer. De là les expéditions de DercylUdas, d'Âgésilas, d'Alexandre... La conquête d'Alexandre est le produit direct de i'expédition des Dix-Mille, quoiqu'elle n'en soit pas le résultat immédiat.
» La retraite des Dix-Mille est un des faits qui , par quelques côtés, hono-