‹ Lectures d'histoire ancienneChapitre 51 sur 70 · av. J.-G. QtîtiiAk lamiaqub · texte numérisé non relu

av. J.-G. QtîtiiAk lamiaqub

Les remontrances de Phocion furent inutiles. La guerre fut résolue , et il fut arrêté qu'on députerait vers tous les peuples de la Grèce pour les exhorter à entrer dans là ligue. C'est la guerre que tous les Grecs , excepté les Thébains , unis ensemble pour la liberté de la Grèce , firent sous la conduite de Léosthène contre Antipater, et qui fut appelée la guerre lamiaque, du nom d'une ville où ce dernier fut défait dans une première bataille.

Démosthène, qui était alors en exil à Mégare, mais qui dans son malheur conservait toujours un zèle vif et ardent pour les intérêts de sa patrie et pour la défense de la liberté commune, se joignit aux ambassadeurs d'Athènes envoyés vers le Péloponèse, et les ayant merveilleusement secondés par la force de son éloquence, il engagea dans la ligue Sicyone, Argos, Corinthe, et les autres villes du Péloponèse.

Le peuple d'Athènes , admirant un zèle si noble et si généreux , fit sur-le-champ un décret pour le rappeler de son exil. On lui envoya à Egine une galère à trois rangs de rames. Quand il fut entré au port du Pirée , il n'y eut ni magistrats ni prêtres qui restassent dans la ville. Tous les citoyens sortirent en foule pour aller audevant de cet illustre exilé, et le reçurent avec toutes les démonstrations possibles d'affection et de joie, et en même temps de douleur et de repentir de l'injure qu'on lui avait faite.

Antipater, sur tous les mouvements qu'il avait su qu'on se donnait dans la Grèce, ne s'était pas endormi, et avait envoyé en Phrygie vers Léonat, et en Gilicie vers Cratère,

heure rAcadémie : il y puisa les principes sublimes qui depuis ont dirigé sa conduite, principes gravés dans son cœur et aussi invariables que la justice et la vérité dont ils émanent. — Au sortir de l'Académie, il servit sous Chabrias, dont il modérait l'impétuosité , et qui lui dut en grande partie la victoire de Naxos. D'autres occasions ont manifesté ses talents pour la guerre. Pendant la paix, il cultive un petit champ qui suffirait à peine aux besoins de l'homme le plus modéré dans ses désirs, et qui procure à Phocion un superflu dont il sowage les besoins des autres. Il y vit avec une épouse digne de son amour, parce qu'elle l'est de son estime ; il y vit content de son sort, n'attachant à sa pauvreté ni honte ni vanité, ne briguant point les emplois, les acceptant pour en remplir les devoirs. Vous ne le verrez jamais ni rire ni pleurer, quoiqu'il soit heureux et sensible ; c'est que son âme est plus forte que la joie et la douleur. Ne soyez point effrayés du nuage sombre dont ses yeux paraissent obscurcis. Phocion est facile, humain, indulgent pour nos faihlesses. Il n'est anaer et sévère que pour ceux qui corrompent les mœurs par leurs exemples, ou qui pei'dent l'Etat par leurs conseils. »

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pour les presser de venir à son secours. En les attendant, il se mit en marche avec treize mille Macédoniens seulement, et six cents chevaux : les fréquentes recrues qu'il avait envoyées à Alexandre ne lui avaient pas laissé plus de troupes du pays.

Il est étonnant qu'Antipater ait entrepris de combattre toute la Grèce liguée avec cette poignée d'hommes. Il comptait sans doute que les Grecs n'avaient plus cet ancien zèle et cette ancienne ardeur pour la liberté; qu'ils ne la regardaient plus comme un avantage instimable , pour la conservation duquel il fallait sacrifier ses biens et sa vie ; qu'ils commençaient à se familiariser avec la servitude, et par là s'en rendaient dignes. C'était en effet la disposition présente des Grecs, à laquelle on ne reconnaît pas les enfants de ceux qui avaient soutenu courageusement tous les efforts de l'Orient, et combattu un million d'hommes pour se conserver libres.

Antipater s'avança vers la Thessalie, suivi de sa flotte qui longeait les côtes de la mer. Elle était composée de cent dix g-alères à trois rangs de rames. Les Thessaliens s'étaient d'abord déclarés pour lui : mais bientôt après , ayant changé de sentiments , ils se joignirent aux Athéniens , et leur menèrent une forte cavalerie.

Gomme l'armée des Athéniens et des alliés était beaucoup plus nombreuse que celle de Macédoine, Antipater n'en put soutenir le choc, et fut vaincu dans un premier combat. N'osant en hasarder un second , et ne pouvant pas se retirer en sûreté dans la Macédoine, il se renferma dans Lamia, petite ville de Thessalie, pour attendre le secours qui lui devait venir d'Asie, et s'y fortifia. Les Athéniens en formèrent le siège.

L'attaque de Lamia était fort vive, et la résistance non moins vigoureuse. Léosthène, après plusieurs tentatives, désespérant de la pouvoir emporter de force , se réduisit à la bloquer, pour la prendre par famine. Il l'environna d'un mur de contrevallation, avec un fossé très profond, et par ce moyen lui coupa les vivres. La disette se fit bientôt sentir dans la ville, et les assiégés songeaient sérieusement à se rendre, lorsque dans une sortie qu'ils firent, Léosthène reçut une blessure considérable, qui obligea de le porter dans sa tente. On donna le commandement de l'armée à Antiphile , également estimé des troupes pour sa valeur et pour sa prudence.

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On ne parlait à Athènes que des glorieux exploits de Léosthène , qui ne survécut pas longtemps à sa gloire. Toute la ville était dans la joie, et ne cessait de célébrer des fêtes et d'offrir des sacrifices pour remercier les dieux de tous les avantages qu'elle remportait. Les ennemis de Phocion, croyant lui faire beaucoup de dépit et le réduire à ne savoir que répondre sur l'opposition qu'il avait toujours apportée à cette guerre , lui demandaient s'il ne voudrait pas avoir fait toutes ces belles choses. « Oui , • sans doute, répondit Phocion , je voudrais les avoir » faites; mais je ne voudrais pas n'avoir point conseillé » ce que j'ai conseillé. » Il ne croyait pas qu'on dût juger d'un conseil par le succès, mais par le fond même et par la qualité du conseil ; et il ne renonçait pas à son avis, quoique l'avis contraire eût réussi , ce qui prouvait seulement que de ce côté-là il y avait eu plus de bonheur , mais non pas plus de sagesse. Et comme ces bonnes nouvelles se suivaient de fort près et arrivaient du camp coup sur coup, Phocion, qui en craignait les suites, s'écria : « Quand cesserons-nous donc de vaincre? »

Antipater fut obligé de se rendre par capitulation. L'histoire ne nous apprend point quels furent les articles du traité. La suite nous fait connaître seulement que Léosthène exigea de lui qu'il se rendît à discrétion. Ce dernier mourut peu de jours après de la blessure qu'il avait reçue au siège. Antipater étant sorti de Lamia le lendemain de la bataille , car il paraît qu'on le traita favorablement, se joignit aux débris de l'armée de Léonat, et prit le commandement des troupes. Il se donna bien de garde de hasarder une seconde bataille ; mais, en capitaine sage et expérimenté, il conduisait ses troupes sur des hauteurs inaccessibles à la cavalerie ennemie. Antiphile , le général des Grecs , retint les siennes dans la Thessalie , se contentant d'observer les mouvements d'Antipater.

Clitus, qui commandait la flotte macédonienne, remporta, environ dans ce même temps, deux victoires près Ses îles Echinades sur Eôtion, amiral de celle des Athéniens.

Enfin Cratère, qu'on attendait depuis longtemps, arriva en Thessalie , et s'arrêta près du fleuve Pénée. Il céda le commandement à Antipater, et voulut bien servir sous lui. Les troupes qu'il avait amenées , jointes à celles de Léonat, montaient à plus de quarante raille hommes

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d'infanterie, à trois mille archers ou frondeurs, et à cinq mille chevaux. L'armée des alliés était beaucoup inférieure en nombre. Elle n'était que de vingt-cinq mille hommes de pied, et de trois mille cinq cents chevaux. La discipline y était mal observée, depuis les victoires qu'elle avait remportées. Il se donna une bataille assez considérable près de Graii(. i , où les Grecs furent battus.

Autipater marcha incontinent avec son armée vers Athènes , qui se trouvait abandonnée de tous ses alliés, et par conséquent hors d'état de se défendre contre un ennemi puissant et victorieux. Avant qu'il y entrât, Démosthène et tous ceux de son parti, qu'on pouvait regarder comme les derniers des Grecs et comme les défenseurs d'une liberté mourante , sortirent de la ville , et le peuple, pour se décharger sur eux du reproche de lui avoir déclaré la guerre et pour gagner ses bonnes grâces, les condamna à mort sur le décret que Démade en dressa. Le lecteur n'a pas oublié que c'est ce même peuple qui venait de rappeler Démosthène par un décret si honorable , et de le recevoir en triomphe.

Par un second décret, le même Démade fit ordonner qu'on enverrait à Antipater, qui était pour lors à Thèbes, des ambassadeurs avec de pleins pouvoirs pour traiter avec lui de la paix. Phocion était à leur tête. Le vainqueur déclara qu'il fallait que les Athéniens s'en remissent entièrement à lui, comme lui-même, lorsqu'il fut assiégé dans la ville de Lamia, s'était entièrement remis de la capitulation à Léosthène, leur général.

Phocion alla rapporter cette réponse à Athènes , qui fut obligée d'accepter la condition, quelque dure qu'elle fût. Il s'en retourna donc à ïhèbes avec les autres ambassadeurs , auxquels on avait joint Xénocrate , dans l'espérance que la vue seule d'un philosophe si célèbre inspirerait du respect à Antipater, et le forcerait à rendre hommage à sa vertu. G'était bien mal connaître le cœur humain , et en particulier le caractère violent et cruel d'Antipater , que de se flatter qu'un ennemi, à qui on faisait une guerre ouverte, renoncerait à ses avantages par respect pour la vertu d'un seul homme , et sur la harangue d'un philosophe, lequel apparemment s'était déclaré contre lui. Antipater ne daigna pas le regarder; et quand il voulut entrer en discours , car il était chargé de porter la parole , il l'interrompit brusquement , et

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voyant qu'il continuait, il lui imposa silence. Il ne traita pas de la même sorte Phocion. Après qu'il eut parlé, Antipater leur tlt réponse : « Qu'il était prêt à faire amitié » et alliance avec les Athéniens à ces conditions ; qu'ils » lui livreraient Démosthène et Hypéride ; qu'ils réta- » bliraient le gouvernement sur l'ancien pied , où les » charges étaient données aux riches; qu'ils recevraient » garnison dans le port de Munychia; qu'ils paieraient » tous les frais de la guerre , et en outre cela une grosse » amende dont on conviendrait. » Ainsi, selon Diodore, il n'y eut que ceux qui avaient plus de deux milles drachmes de revenu qui eurent part au gouvernement et droit de sufî'rage. Antipater par là prétendait se rendre maître absolu d'Athènes, sachant bien que les riches qui possédaient les charges et avaient de grands revenus seraient beaucoup plus dans sa dépendance qu'une pauvre et vile populace , qui n'avait rien à perdre et qui n'écoutait que son caprice.

Tous les autres ambassadeurs étaient fort contents de ces conditions, qu'ils regardaient comme fort douces, vu l'état où ils se trouvaient. Xénocrate seul en jugea autrement. « Elles sont très douces, dit-il, pour des esclaves, » mais très dures pour des hommes libres. »

Les Athéniens furent donc obligés de recevoir dans Munychia la garnison macédonienne, qui était commandée par Ménylle, très honnête homme, et des amis particuliers de Phocion. Elle entra pendant la fête des grands mystères, et le propre jour que Ton mène en procession 4e la ville à Eleusine le dieu lacchus ; triste conjoncture pour les Athéniens, et qui les pénétra de douleur. « Hé- » lasl disaient-ils, en comparant les temps passés à ce » qu'ils voyaient , anciennement, dans nos plus grandes » adversités , les dieux se manifestaient à nous pendant » cette sainte cérémonie par des visions mystiques et » par des voix qu'ils faisaient entendre, au grand ctonne- » ment de nos ennemis , qui en étaient eûrayés. Et au- » jourd'hui , à la même solennité, les dieux voient tran- » quillement le plus grand des malheurs qui pouvaient » arriver à la Grèce : ils voient le plus saint de tous les » jours de l'année, et celui qui nous est le plus agréable, » souillé et marqué par la plus affreuse de toutes les » calamités , qui lui donnera même son nom jusqu'à la » fin des siècles I »

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La garnison , commandée par Ménylle , ne fit aucun mal aux habitants ; mais il y en eut plus de douze mille qui furent, à cause de leur pauvreté, exclus du gouvernement par un des articles du traité. Une partie de ces malheureux demeura dans Athènes, traînant une triste vie dans l'opprobre et le mépris qu'ils s'étaient justement attiré; car c'était pour la plupart des esprits brouillons et mercenaires, sans vertu, sans justice, flattés d'une fausse idée de liberté dont ils ne savaient pas user, et dont ils ne connaissaient ni les bornes, ni les devoirs, ni la fin. Les autres citoyens pauvres, pour éviter cette honte, abandonnèrent la ville et se retirèrent en Thrace, où Antipater leur assigna une ville et des terres pour leur habitation.

Mort de Dèmosthène. — Tout le poids de la colère d' Antipater tomba principalement sur Dèmosthène , Hypéride, et quelques autres Athéniens qui les avaient suivis. Quand il sut qu'ils s'étaient dérobés à sa vengeance par la fuite, il envoya après eux des gens pour les reprendre, et mit à leur tête un certain Archias, qui avait joué autrefois des tragédies. Cet Archias, ayant trouvé à Egine Torateur Hypéride , Aristonicus de Marathon, et Himérée, frère deDémétrius dePhalère, qui tous trois s'étaient réfugiés dans le temple d'Ajax, il les arracha de leur asile et les envoya à Antipater, qui était alors à Gléones, où il les fit mourir. On dit même qu'il fit couper la langue à Hypéride.

Le même Archias, ayant appris que Dèmosthène , retiré dans l'île de Calaurie, s'était rendu suppliant dans le temple de Neptune , il y passa sur des esquifs , et étant descendu à terre avec quelques soldats de Thrace, il alla dans le temple , et fit tous ses efforts pour persuader à Dèmosthène de venir avec lui vers' Antipater, l'assurant qu'il ne lui serait fait aucun mal. Dèmosthène connaissait trop les hommes pour se fier à sa parole. Il savait que ces âmes vénales et vendues à l'iniquité, ces infâmes ministres d'ordres également injustes et cruels, ne se piquent pas, non plus que leurs maîtres, de sincérité et de vérité. Pour éviter de tomber entre les mains d'un tyran , qui aurait exercé sur lui toute sa fureur, il avala du poison qu'il portait toujours sur lui. Ce poison proluisit son effet assez promptement. Se sentant affaiblir,

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il s'avança soutenu sur les bras de quelques domestiques, et tomba mort au pied de l'autel.

Peu de temps après, les Athéniens, pour lui marquer leur estime et leur reconnaissance , lui firent ériger une statue de bronze, et ordonnèrent par un décret que, d'âge en âge , l'aîné de sa famille serait nourri dans le Prytanée aux dépens du public. Et au bas de la statue ils firent graver cette inscription , qui était conçue en deux vers élégiaques : « Démosthène, si tu avais eu autant de force que de bon sens, jamais le Mars macédonien n'aurait triomphé de la Grèce. » Quel cas doit-on faire du jugement d'un peuple capable de se porter, presque dans le même temps, à des extrémités si opposées : qui condamne aujourd'hui un citoyen à mort, et qui le lendemain le -comble d'honneurs et de louanges ?

RoLLiN. — Histoire ancienne, 1. 16, s. 2.

§ II. — Eumène au château clo IVora.

Quand ils eurent triomphé en Grèce des soulèvements qui avaient suivi la tnort de leur maître, les généraux d'Alexandre se disputèrent sa succession. Un seul , à vrai dire , resta fidèle à sa famille : c'est Eumène , qui résista tour à tour, en faveur des régents Perdiccas et Polysperchon, à Cratère et à Ântigone, et tomba enfin sous les coups de ce dernier à qui ses meilleurs soldats , les argyraspides, le livrèrent indignement (316). — Nous insistons sur sa défense dans Nora (318).

Gomme Eumène ne faisait qu'errer çà et là, et fuir toujours sans avoir ni dessein formé ni route certaine , il conseilla à la plupart de ses soldats de se retirer , soit qu'il n'eût plus besoin d'eux , soit qu'il ne voulût plus traîner après lui tant de gens qui étaient en trop petit nombre pour combattre , et en trop grand nombre pour être cachés. Il ne retint que cinq cents chevaux et deux cents hommes de pied, et se retira dans un lieu fort d'assiette, appelé Nora, qui est sur les confins de la Lycaonie et de la Gappadoce. Et là encore il donna congé à tous ceux de ses amis qui, ne pouvant supporter les incommodités du lieu et la disette où ils étaient, le prièrent de les renvoyer. 11 les embrassa, leur fit mille caresses, et leur donna la liberté de se retirer.

Peu de jours après, Antigonus arriva devant Nora; et avant que d'en former le siège , il envoya proposer à Eumène une entrevue , et lui dire qu'il n'avait qu'à des-

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cendre pour lui parler. Eumèiie fit réponse qu'i^ntigonus avait avec lui plusieurs de ses amis , « qui pourraient » prendre sa place s'il venait à manquer, et commander » l'armée ; mais que pour lui , parmi ceux dont il avait » entrepris la défense, il n'y en avait pas un seul qui pût » le remplacer; et qu'ainsi il n'avait qu'à lui envoyer des » otages, s'il voulait qu'il descendît pour s'aboucher avec » lui. ') Antigonus insista, et lui envoya dire « que c'était » au plus faible à venir parler au plus fort. » « Mais , ré- » pondit Eumène, je ne reconnaîtrai jamais d'homme plus » fort que moi, pendant que je serai maître de mon épée.» Antigonus fut donc obligé de lui envoyer des otages, comme il l'avait demandé; il lui envoya sou propre neveu Ptoléraée, et il descendit. Ils se saluèrent et s'embrassèrent avec beaucoup d'amitié, comme se connaissant de longue main, et ayant vécu longtemps ensemble dans une étroite liaison. Leur conversation fut fort longue; Eumène ne parla jamais ni de sûreté pour sa personne, ni d'oubli du passé; mais il demanda toujours qu'on lui conservât ses gouvernements et qu'on lui rendît tout ce qui lui avait été donné. Tous ceux qui étaient présents étaient étonnés de sa fermeté , et admiraient sa magnanimité et sa hardiesse.

Pendant l'entrevue, la plupart des Macédoniens accouraient pour voir quel homme c'était qu'Eumène; car depuis la mort de Cratère, il n'y avait point d'homme dont il fût tant parlé dans l'armée, et qui eût tant de réputation. Mais Antigonus, craignant qu'on n'en vînt contre lui à quelque violence,, se mit à crier qu'on n'approchât point , fit chasser à coups de pierres ceux qui s'avançaient malgré cet ordre ; enfin , il prit Eumène entre ses bras , et faisant écarter la foule par ses gardes, il eut encore beaucoup de peine à ramener Eumène dans sa forteresse, et à le remettre en sûreté.

N'y ayant donc plus aucune espérance d'accommodement, Antigonus environna la place de bonnes murailles , laissa des troupes pour continuer le siège , et partit avec le reste de son arm.ée. Eumène demeura assiégé dans Nora, qui était abondamment pourvue de blé, d'eau et de sel, mais qui manquait de toute autre chose bonne à manger ; de sorte qu'il n'avait que le pain tout sec. Cependant, avec ce pain seul, il ne laissait pas de leur faira' faire joyeuse chère ; car il les appelait à sa table tour à'

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tour, et assaisonnait ces repas si maigres de beaucoup de grâce et de familiarité, en les entretenant de choses agréables et plaisantes. Outre les charmes de sa conversation, il avait la mine gracieuse et douce, ne ressentait , en rien son guerrier qui avait toujours eu le harnais sur le dos , et rompu par les travaux et les fatigues de la guerre; mais il était de belle taille et frais comme un jeune homme , et si bien proportionné , que l'art n'a jamais fait de statue d'une symétrie plus parfaite. Il n'était pas fort éloquent; mais il avait une manière de parler douce et persuasive , comme on peut le voir par les lettres qui nous restent de lui.

Il s'aperçut bientôt que rien n'incommodait tant sa garnison que le petit espace qu'elle occupait, renfermée dans de petites maisons serrées, et dans un terrain qui en tout n'avait pas plus de deux stades de circuit, où on ne pouvait ni se promener ni faire le moindre exercice, et où leurs chevaux ne pouvant presque se remuer devenaient pesants et incapables de servir. Pour dissiper donc cette langueur où les hommes et les chevaux croupissaient par l'inaction, et afin de les rendre plus dispos et plus légers pour la fuite , si l'occasion s'en présentait, voici ce qu'il imagina. De la plus grande maison dulieu, et qui n'avait en tout que quatorze coudées , il en fit comme une salle d'exercice qu'il donna aux hommes, leur commandant de s'y promener d'abord tout doucement, et de doubler ensuite le pas peu à peu , et enfin de faire les mouvements les plus violents. Et pour les chevaux , il les suspendait les uns après les autres avec de grandes sangles qu'il leur mettait sous le cou, et qu'il passait dans des anneaux attachés au plancher de l'écurie; ensuite, par le moyen de quelques poulies , il les élevait en l'air , de manière qu'ils n'étaient appuyés que sur les pieds de derrière, et que des pieds de devant ils pouvaient à peine toucher la terre du bout de la pince.

Pendant qu'il les tenait ainsi suspendus de la moitié du corps, les palefreniers venaient les exciter et les irriter avec de grands cris et de grands coups de fouet. Ces chevaux, pleins de fureur et de rage, tiraient de grandes ruades de leurs pieds de derrière, s'agitaient très violemment , et faisant de grands efforts pour appuyer à plçin leurs pieds de devant et voulant frapper la terre, ils donnaient une si grande extension à tout leur corps,

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qu'il n'y avait point de nerf qui ne travaillât et qui ne souffrît, et qu'à force de hennir et de se tourmenter, ils étaient tout couverts de sueur et d'écume. Après cet exercice très propre à les fortifier , à les tenir en haleine et à leur rendre les membres souples et dispos , on leur donnait leur orge bien mondé et pilé , afin qu'ils pussent le digérer plus promptement et avec moins de peine.

Comme ce siège traînait en longueur , Antigonus eut nouvelles qu'Antipater était mort en Macédoine, et que les affaires y étaient fort brouillées par les factions et par les brigues de Gassandre et de Polysperchon. N'aspirant donc plus à rien de médiocre, et dévorant déjà, par ses espérancfîs et par ses. désirs , l'empire entier , il voulait avoir Eumène pour ami, afin qu'il lui aidât à avancer ses desseins, et à les conduire à une heureuse fin. Il envoya donc Hiéronymus à Eumène lui proposer des conditions de paix, et lui porter la formule du serment qu'il exigeait de lui. Eumène y corrigea quelque chose, et prit les Macédoniens mêmes qui l'assiégeaient pour juges lequel de ces deux serments était le plus juste et le plus raisonnable , ou celui qu'Antigonus lui présentait , ou celui qu'il avait réformé ; car Antigonus parlait bien au commencement de la maison royale, mais il n'en parlait qu'en passant et par manière d'acquit, pour s'exempter de blâme, et tout le reste du serment ne regardait que lui et ne l'attachait qu'à lui; au lieu qu'Eumène, dans la correction qu'il fit, nomma la reine Olympias la première, avec lesrois ses enfants. Outre cela , il jura, non « qu'il servirait » en tout et partout Antigonus seul, et que les amis et les » ennemis d'Antigonus seraient les siens , » comme cela était dans la formule d'Antigonus, mais « qu'il servirait » Olympias et les rois ses enfants , et qu'il aurait mêmes » amis et mêmes ennemis qu'eux. » Cette forme ayant paru la plus équitable, les Macédoniens lui firent prêter ce serment tel qu'il l'avait dressé, levèrent le siège, et envoyèrent vers Antigonus pour le porter à prêter le même serment.

Cependant Eumène rendit tous les otages cappadociens qu'il avait à Nora ; et ceux à qui il les avait remis lui donnèrent en échange des chevaux , des bêtes de somme et des pavillons. Cela étant fait, il travailla à rappeler la plus grande partie des soldats qui s'étaient enfuis après sa défaite , et qui étaient errants par la campagne. Il en*

, 817 av. J.-C. MORT DE PHOCION. 391

assembla un corps de près de mille chevaux , avec les-

i quels il se relira très promptement , craignant toujours

• Antigonus, et avec très grande raison; car non seulement

Antigonus envoya ordre à ses troupes de le rassiéger et

de presser plus vivement le siège , mais il fit encore une

réponse très aigre aux Macédoniens, qui avaient approuvé

la correction qu'Eumène avait faite au serment qu'il avait

dressé.

Plutarque. — Eumène^ passim. Trad. de Dacier.

Pendant qu'Eumène succombait en Asie, ]e régent Polysperchon essayait de se faire reconnaitre dans la Grèce et dans le Péloponèse, en autorisant partout le retour au gouvernement démocratique , restauration qui coûta la vie au Tieux général Phocion (Voir ci-dessns , page 380 , des détails sur ce grand homme , ainsi que son portrait par Barthélémy).

§ III. — Mort de I*liocîon.

Les gardes environnent Phocion et ceux de ses amis qui étaient près de lui. Les autres qui s'en trouvaient plus éloignés , et qui furent témoins de cette violence, se couvrirent le visage de leurs manteaux et prirent la fuite. Les premiers furent conduits à Athènes par Clitus , en apparence pour y être jugés, mais en réalité pour y être mis à mort, comme étant déjà condamnés. La manière dont ils y furent menés ajouta encore à la rigueur de ce traitement. Ils étaient montés sur des chariots, qui longèrent la rue du Céramique jusqu'au théâtre, où ils furent gardés par Clitus, en attendant que les magistrats eussent convoqué l'assemblée. On n'exclut de cette assemblée ni esclave , ni étranger , ni homme noté d'infamie : le tribunal et le théâtre furent ouverts à tous, sans distinction de condition et de sexe.

On lut d'abord la lettre du roi (1) , qui déclarait tous les prisonniers convaincus de trahison, mais qui en renvoyait le jugement aux Athéniens , comme à un peuple libre et se gouvernant par ses propres lois. Clitus fit entrer les prisonniers dans l'assemblée. A la vue de Phocion, tous les gens de bien baissent les yeux, se couvrent le visage , et versent des larmes amères : un seul eut le

(1) Il s'agit ici d'Arrhidée, frère imbécile d' Alexandre, placé sous la tutelle du général Polysperchon.

392 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.

courage de se lever, et de dire que, puisque le roi laissait au peuple un jugement de cette importance, on devait exclure de l'assemblée les étrangers et les esclaves. Mais la multitude rejeta cette proposition, et s'écria qu'il fallait lapider tous ces partisans de l'oligarchie , tous ces ennemis du peuple. Alors personne n'osa plus élever la voix en faveur de Phocion ; et Phocion ne parvint qu'à grand' peine à se faire écouter. « Athéniens, dit-il, est-ce » avec justice, ou contre la justice, que vous voulez nous » faire mourir? — Avec justice, répondirent quelques-uns, » — Ehl comment pourrez-vous en être sûrs, répondit Pho- » cion , si vous refusez de nous entendre? » Mais, voyant qu'ils n'étaient pas plus disposés à l'écouter, Phocion s'avança au milieu du peuple, et dit : « Je confesse que » je me suis rendu coupable d'injustice envers vous, peny> dant le cours de mon administration ; et, pour m'en pu- » nir , je me condamne moi-même à la mort. Quant à » ceux qui sont ici avec moi, Athéniens, pour quel motif 5) les feriez-vous mourir, puisqu'ils ne vous ont lait aucun » tort? » Alors le peuple s'écria : « C'est parce qu'ils sont » tes amis. » A ces mots , Phocion se retira , et garda le silence ; après quoi, Hagnonidès lut le décret qu'il avait dressé, et qui portait que le peuple donnerait ses suffrages pour prononcer si les accusés étaient coupables; et que, s'ils étaient déclarés tels, on les mettrait à mort surle-champ. Quand ce décret eut été lu , plusieurs personnes demandaient qu'on y ajoutât que Phocion serait mis à la torture , avant qu'on le fit mourir. Déjà ils commandaient d'apporter la roue et de faire servir les exécuteurs, quand Hagnonidès, qui s'apercevait de l'indignation que causait à Glitus cette demande , et qui jugeait lui-même que ce serait une action barbare et injuste : « Lorsque nous aurons, dit-il, à punir un scélérat » comme Gallimédon , nous l'appliquerons à la torture; » mais quant à Phocion, je n'ordonne rien de semblable » contre lui. » Alors, un homme de bien, élevant la voix, s'écria : « Tu as raison ; car si nous mettions Phocion à » la torture, quel supplice t'infligerions-nous? »Le décret fut confirmé ; et quand on demanda les suffrages , tous fie levèrent, et le plus grand nombre se couronnèrent de fleurs. Tous les suffrages furent pour la mort. Les accusés présents là avec Phocion étaient Nicoclès , Thudippus , Hégémon , et Pythoclès. Démétrius de Phalère, Gallimé-

317 av. J.-C. MORT DE PHOaON. SÎJS

don, Chariclès, et quelques autres, furent condamnés par contumace.

Après que l'assemblée eut été congédiée , les condamnés furent conduits à la prison. Tous les autres s'y rendirent en versant des larmes et en déplorant leur infortune , attendris qu'ils étaient par leurs parents et leurs^ apais , qui venaient les embrasser une dernière fois ; mais Phocion avait le même air de visage que lorsqu'il sortait de l'assemblée pour aller commander rarmée, et que les Athéniens le reconduisaient avec honneur. Aussi ceux qui le voyaient passer ne pouvaient-ils s'empêcher d'admirer sa grandeur d'âme et son impassibilité. Plusieurs dq, ses ennemis le suivaient, en l'accablant d'injures, et il^.' en eut un qui vint lui cracher au visage. Alors Phocion se tourna vers les magistrats , et leur dit d'un air tranquille : a Ne réprimerez-vous point l'insolence de cet y> homme? » Arrivé à la prison, Thudippus, qui vit broyer la cigué , se mit à pousser des plaintes et à déplorer son malheur, disant que c'était à tort qu'on le faisait mourir avec Phocion. « Hé quoi ! dit Phocion , n'est-ce pas une » grande consolation pour toi de mourir avec Phocion? » Un de ses amis lui ayant demandé s'il avait quelque chose à faire dire à son fils Phocus : « Sans doute , ré- » pondit-il, car j'ai à lui recommander de ne garder aucun » ressentiment contre les Athéniens de l'injustice qu'ils » me font. » Nicoclès, le plus fidèle de ses amis, l'ayant prié de lui laisser boire la ciguë le premier : « Ta de- » mande , répondit Phocion , est bien dure et bien triste » pour moi; mais, puisque je ne t'ai jamais rien refusé » pendant ma vie, je t'accorde encore cette dernière satis- » faction avant ma mort. » Quand tous les autres eurent bu la ciguë , il n'en resta plus pour Phocion ; et l'exécuteur dit qu'il n'en voulait point broyer d'autre , à moins qu'on ne lui donnât douze drachmes (onze francs), prix de chaque dose. Comme cette difficulté prenait du temps et causait du retard, Phocion appela un de ses amis , en disant : « Puisqu'on ne peut pas mourir gratis à Athènes, » je te prie de donner à cet homme l'argent qu'il de- » mande. »

C'était le dix-neuf du mois de munychion (avril), et, ce jour-là, les chevaliers faisaient une procession en l'honneur de Jupiter. Lorsqu'ils passèrent devant la prison, les uns ôtèrent leurs couronnes , et les autres , en jetant

894 LBCTURSS d'histoire ancienne. — GRftCE.

les yeux sur la porte, ne purent retenir leurs larmes. Ler citoyens qui n'avaient pas perdu tout sentiment d'humanité , et que la colère et l'envie n'avaient pas dépravés entièrement, regardaient comme une grande impiété qu'on n'eût pas renvoyé au lendemain cette exécution , afin que la ville ne fût point souillée par une mort violente, durant une fête aussi solennelle. Cependant les ennemis de Phocion, trouvant sans doute qu'il manquai! encore quelque chose à leur triomphe, firent décréter que son corps serait porté hors du territoire de l'Attique , et que nul Athénien ne pourrait donner du feu pour faire ses funérailles. Pas un de ses amis n'osa toucher à son corps ; mais un certain Gonopion , qui gagnait sa vie h ces sortes de besognes , le transporta au delà des terres d'Eleusis, et le brûla avec du feu pris sur le territoire de Mégare. Une femme du pays , que le hasard fit assister à ces funérailles avec ses esclaves, éleva à Phocion, dans le lieu même , un tertre vide , sur lequel elle fit les libations d'usage; après quoi, mettant dans sa robe les ossements qu elle avait recueillis, elle les porta la nuit dans sa maison, et elle les enterra sous son foyer, en disant: t 0 mon cher foyer, je dépose dans ton sein ces précieux B restes d'un homme vertueux. Conserve-les avec soin , » afin que, quand les Athéniens seront revenus à la raison, > tu puisses les rendre aux tombeaux de ses ancêtres. »

Bientôt après , les affaires elles-mêmes firent sentir aux Athéniens quel magistrat vigilant et quel fidèle gardien de la tempérance et de la justice le peuple avait perdu. Alors ils élevèrent à Phocion une statue de bronze, et ils ensevelirent ses ossements aux frais du public. De ses accusateurs, ce fut Hagnonidès qu'ils condamnèrent h mort le premier, à l'unanimité des suffrages. Quant à Epicurus et à Démophilus , qui s'étaient enfuis d'Athènes , ils tombèrent entre les mains du fils de Phocion , qui leur fit subir le châtiment qu'ils méritaient.

La mort de Phocion rappela au souvenir des Grecs celle de Socrate ; car l'injustice fut la même à l'égard de Tun et de l'autre , et elle attira sur Athènes les mêmes calamités.

Plutabqub. ~ Fhocion, Trad. d'A. Pierron.

815 av. J.-C. CRIMES DE CASSANDRE , MORT d'OLYMPUS. 395

Néanmoins, Polysperchon échoua sur tous les points contre Cassandre. Alorf celui-ci imposa Démétrius de Phalère aux Athéniens , immola Olympias, don* les mains étaient encore teintes du sang de Philippe Arrhidée et de ncmbreu ses victimes, emprisonna Roxane et Alexandre Aigus, épousa même Thessalonice, sœur du conquérant. Les Grecs reconnurent, en général, sa domination. et la famille royale perdit le peu de prestige qui lui restait (315).

§ IV. — Crime» de Catisandre» mort d'Olympia».

Femme vindicative bien plus que souveraine, Olympias répandit le sang des nobles , et vit bientôt l'amour de ses sujets dégénérer en haine. Aussi, à l'approche de Cassandre , n'osant plus compter sur les Macédoniens , elle se retira à Pydna , avec sa bru Roxane , et Hercule , son petit-fils : elle fut suivie de Deidamie, fille du roi Eacide, de sa belle-fille Thessalonice , princesse qu'illustrait le nom de son père Philippe , et de plusieurs femmes d'un haut rang, cortège plus brillant qu'utile. A cette nouvelle , Cassandre marcha à la hâte sur Pydna , qu'il assiège , et Olympias , pressée par le fer et la disette , fatiguée de la longueur du siège , se rend au vainqueur sous promesse de la vie. Mais Cassandre, ayant rassemblé le peuple pour le consulter sur le sort de la reine captive, détermine secrètement les familles des victimes à venir en habit de deuil accuser la cruauté d'Olympias. Enllammés par ce spectacle , les Macédoniens ne voient plus la majesté de son ancien rang : ils la condamnent à mort, oubliant que c'est par la valeur de son époux et de son fils qu'ils ont, non seulement vécu sans crainte , au milieu de tant de voisins puissants , mais acquis leurs immenses richesses et l'empire de l'univers. Olympias , voyant des hommes armés s'avancer vers elle d'un air menaçant, se présente à eux, appuyée sur deux de ses femmes et couverte de ses ornements royaux. A son aspect, les assassins, frappés de l'idée de ses grandeurs passées et du souvenir de tant de rois que leur rappelait sa présence, s'arrêtèrent devant elle; mais d'autres satellites, envoyés par Cassandre, la frappèrent enfin. Elle ne recula pas devant le fer levé pour la percer , elle ne poussa pointées cris que laisse échapper la faiblesse de son sexe ; elle reçut la mort avec la fermeté digne de son illustre race, et l'on eût pu reconnaître Alexandre dans le dernier soupir de sa mère.

Justin. — Histoires philippiques, 1. 14, s. 6. Traducticm de M. Pessonneaux.

§ V. — Démétrlns Poliorcète.

Après Eumène et Cassandre, l'homme qui joua peut-être le rôle le plus actif dans les querelles des généraux d'Alexandre est le fils d'Antigone , Démétrius , surnommé Poliorcète ou preneur de villes. Les extraits suivants von» nous faire connaître son portrait, et nosus le montrÉir lui-même à Athènes, à Rhodes et à la célèbre bataille d'Ipsus.

Portrait de Démétrius Poliorcète, — Démétrius , quoique d'une taille assez avantageuse, était pourtant plus petit que son père Antigonus, mais d'une beauté si excellente et d'une mine si relevée, qu'aucun des peintres et des sculpteurs qui en ont fait des portraits ou des statues n'ont pu attraper son air ni sa ressemblance; car on voyait sur son visage la douceur et la gravité, le terrible et l'agréable ; et parmi cet air de jeunesse, de vivacité et de férocité, on voyait éclater un air héroïque, très difficile à imiter , et une majesté véritablement royale. On trouvait le même mélange dans ses mœurs , qui étaient également propres à étonner et à charmer. Car, pendant qu'il n'avait rien à faire, il était d'un commerce délicieux ; rien n'égalait la somptuosité de ses festins , de son luxe et de toute sa manière de vivre ; c'était le plus magnifique, le plus voluptueux et le plus délicat de tous les rois. Mais, d'un autre côté, malgré ces voluptés et ces délices, quand il était question de quelque entreprise , c'était le plus actif, le plus terrible et le plus diligent des hommes. Rien n'égalait sa vivacité et son courage que sa patience et son assiduité au travail. Aussi s'efîbrçait-il d'imiter, sur tous les autres dieux, le dieu Bacchus, comme celui qui avait été le plus terrible à la guerre, et qui avait su aussi le mieux changer la guerre en paix , et jouir des jeux , des plaisirs et de toute la joie qui l'accompagnent. Il aimait son père d'un amour rare et singulier ; et dans les respects qu'il rendait à sa mère, on voyait éclater ce grand amour qu'il portait à son père, et qui n'était point en lui un sentiment simulé pour lui faire sa cour à cause de sa puissance , et dans l'espérance de sa succession , mais une amitié sincère et filiale.

Un jour qu'Antigonus était occupé à donner audience à des ambassadeurs, Démétrius , revenant de la chasse, entra dans la salle, salua son père d'un baiser, et s'assit auprès de lui , tenant encore ses dards dans ses mains.

307 av. J.-C. DÉMÉTRIUS POLIORCÈTE A ATHÈNES. 39T

Antigonus venait de rendre réponse à ces ambassadeurs, et il les renvoyait ; mais il les rappela et leur dit à haute voix : « Vous direz de plus à vos maîtres la manière dont » nous vivons mon fils et moi, » pour leur faire entendre que la bonne intelligence et la confiance qui régnaient entre son fils et lui faisaient la plus grande force de se» Etats, et étaient un des grands indices de sa puissance. Tant il est vrai que la suprême puissance ne peut que difficilement se partager ou se communiquer, et est toujours pleine de soupçons, de défiances, de haines; de sorte que le plus grand et le plus vieux des successeurs d'Alexandre se glorifiait surtout de ce qu'il ne craignait point son fils , et qu'il le laissait approcher de lui avec des armes,

Démétrius Poliorcète à Athènes. — Démétrius partit pour Athènes avec cinq mille talents et une flotte de deux cent cinquante voiles. Démétrius de Phalère gardait la ville pour Gassandre, et il y avait une forte garnison dans le fort de Muuychia. La fortune répondit à la sage prévoyance de Démétrius; car il parut devant le port du Pirée le 25 du mois de juin , sans que personne se fût aperçu de son arrivée. Comme la flotte approchait, tout le monde se préparait à la recevoir, pensant que ce fussent les vaisseaux de Ptolémée ; mais enfin les capitaines et les principaux officiers étant détrompés, coururent aux armes pour se défendre. Tout était plein de tumulte et de confusion, comme cela est viaisemblable, les Athéniens se trouvant tout à coup réduits à repousser un ennemi qui abordait sans avoir été découvert, et qui faisait déjà sa descente. Car Démétrius ayant trouvé l'entrée du port tout ouverte , y était entré sans peine , et on le distinguait déjà tout clair sur le tillac de sa galère, d'où il faisait signe de la main qu'on se tînt en repos , et qu'on lui donnât audience. Le trouble s'étant donc calmé, il leur fit crier par un héraut qu'il mit à ses côtés, « que » son père Antigonus l'avait envoyé à la bonne heure » pour mettre les Athéniens en liberté , pour chasser la » garnison de leur citadelle et pour leur rendre leurs lois » et leur ancien gouvernement. »

A cette proclamation, les Athéniens, jetant leurs boucliers à leurs pieds et battant des mains avec de grandes acclamations, pressaient Démétrius de descendre et l'ap-

S98 LBCTURES d'histoire ANCIENNE. — ORÈCB.

pelaient leur sauveur et leur bienfaiteur. Ceux qui étaient avec Démétrius de Phalère furent tous d'avis que, puisqu'il était déjà le maître, il fallait le recevoir, quand même on serait assuré qu'il ne ferait rien de tout ce qu'il promettait; et, sans attendre davantage, ils lui envoyèrent des ambassadeurs pour faire leur soumission.

Démétrius les reçut gracieusement, leur donna une audience très favorable; et pour les assurer de sa bonté, en les renvoyant, il leur donna comme en otage Aristodème de Milet, un des plus intimes amis de son père. En même temps il ne négligea pas le salut et la sûreté de Démétrius de Phalère , qui , à cause de ce changement arrivé à la république, craignait plus ses citoyens que les ennemis. Mais respectant la réputation et la vertu de ce personnage, il le renvoya avec une bonne et sûre escorte à Thèbes , comme il l'avait demandé ; et pour lui , il dit aux Athéniens qu'il ne verrait pas leur ville et qu'il n'y mettrait pas le pied , quelque impatience qui l'en pressât , qu'il ne l'eût entièrement affranchie en chassant la garnison qui la maîtrisait. Et sur l'heure même, il ouvre un grand fossé et élève de bons retranchements devant la forteresse de Munychia pour rompre sa communication avec la ville et s'embarque aussitôt pour Mégare, où Cassandre avait mis une forte garnison...

Démétrius (maître de Mégare), étant retourné à Athènes, prit ses postes devant le fort de Munychia, pressa le siège , chassa la garnison et rasa le fort. Après quoi les Athéniens, le priant très instamment de venir se rafraîchir dans la ville , il y entra, assembla le peuple , leur rendit leur ancien gouvernement, leur promit de plus que son père Antigonus leur enverrait 150,000 mesures de blé, et tout le bois nécessaire pour la construction de cent galères à trois rangs de rames. C'est ainsi que les Athéniens recouvrèrent leur démocratie quinze ans après ravoir perdue; et ces quinze années, depuis la guerre lamiaque et la bataille de Cranon , ils les avaient passées dans l'oligarchie en apparence , mais en effet sous une domination véritablement monarchique , à cause de la grande puissance et autorité de Démétrius de Phalère , qui les tenait assujétis. Mais Démétrius , ce prince qui avait paru si grand , si magnifique, si éclatant par ses bienfaits, ils le rendirent odieux et insupportable par les honneurs excessifs qu'ils lui décernèrent. Car première-

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ment ils donnèrent à son père Antigonus et à lui le nom de rois, nom que ces princes avaient toujours évité, et qui, réservé aux seuls descendants de Philippe et d'Alexandre, n'avait encore jamais été communiqué à aucun autre de leurs successeurs. Ils furent encore les seuls qui les honorèrentdu titre de diewicsawi'eîirs. Au lieu de l'archonte qu'ils avaient coutume d'établir toutes les années, et qui donnait le nom à Tannée , ils créaient tous les ans un prêtre des dieux sauveurs, sous le nom duquel se faisaient tous les décrets et tous les actes publics. Ils ordonnèrent de plus que leur portrait serait tracé, avec celui des autres dieux, sur le voile que l'on portait en procession aux grandes fêtes de Minerve; et, outrant la flatterie, ils consacrèrent l'endroit où il était descendu de son char, et y élevèrent un autel qu'ils appelèrent l'autel de Démélrius descendant du char; et à leurs anciennes tribus ils en ajoutèrent deux nouvelles sous les noms de tribu Démétriade et de tribu Antigonide. Le sénat, qui était de cinq cents, ils le firent de six cents, afin qu'il y eût cinquante sénateurs de chaque tribu.

Mais le trait le plus énorme de la flatterie la plus outrée, ce fut celui de Stratoclès, car c'était le grand inventeur et le grand a: isan de toutes ces nouveautés si sages et si excessives ; il fit un édit par lequel il ordonna que ceux qu'on enverrait par un décret du peuple vers Antigonus ou Démétrius, au lieu d'avoir le simple titre d'ambassadeurs, seraient appelés théores^ comme ceux qu'on envoyait à Pytho ou à Olympie pour y conduire les sacrifices que les villes y envoient dans les grandes fêtes de la Grèce. Un autre flatteur plus outré , enchérissant encore sur la bassesse de Stratoclès , fit un décret pour ordonner que toutes les fois que Démétrius viendrait à Athènes, on le recevrait avec les mêmes présents et les mêmes cérémonies que l'on faisait à Gérés et à Bacchus, et qu'à celui qui surpasserait les autres par la dépense et par la magnificence de sa réception et de son appareil , on lui donnerait du trésor public une somme d'argent pour en consacrer une offrande qui conserverait la mémoire de sa libéralité. Enfin on changea le nom du mois de mai appelé munychion^ on l'appela démétrion ; le dernier jour du même mois, qu'on appelait la vieille et la nouvelle lune , on l'appela démétriade ; en changeant de même le nom des Dionysiaques^ ils les nommèrent Démé-

400 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.

triades. Mais ce qui fut encore plus étrange et plus outré que tous les honneurs dont nous venons de parler, ce fut le décret d'un certain Démoclide, du bourg de Sphette , qui proposait que, pour la consécration des boucliers qu'on dédiait dans le temple d'Apollon à Delphes, on en allât recevoir l'oracle de la bouche de Démétrius. Il vaut mieux rapporter ici le décret dont voici les propres termes : « Ce » qui soit heureux et fortuné. Le peuple ordonnera qu'il » soit incessamment élu un homme d'Athènes qui se » transportera vers le dieu sauveur, et qui, après avoir » fait des sacrifices , demandera à Démétrius , à ce dieu » sauveur, comment ils doivent se conduire pour faire le » plus religieusement, le plus magnifiquement et le plus » promptement, la consécration et dédicace de ces olTran- » des, et que le peuple exécutera ce que l'oracle aura ré- » pondu. » En se moquant ainsi de cet homme, ils achevèrent de gâter et de corrompre cet esprit qui n'était pas déjà très sain.

Démétrius Poliorcète à Rhodes (303). — Pour Démétrius, son application aux arts mécaniques avait toujours quelque chose de superbe et sentait son roi; et dans son travail, on voyait toujours éclater la grandeur et la magnificence, tous ses ouvrages marquant non seulement son amour pour les arts, son application et son habileté, mais encore l'élévation de son esprit et la grandeur de son courage ; de sorte qu'en paraissant les digues fruits de l'opulence et de la magnanimité véritablement royale, ils faisaient sentir encore qu'ils sortaient de la main d'un roi. Car, par leur grandeur, il étonnait même ses amis, et, par leur beauté, il charmait ses ennemis mêmes. Ce que je dis là, je le dis dans l'exacte vérité, sans aucune enflure de flatterie. Ses galères , à quinze et seize rangs de rames, faisaient l'admiration de ses ennemis qui les voyaient voguer le long de leurs côtes ; et ses machines , appelées élépoles (c'est-à-dire preneuses de villes) , étaient un spectacle pour ceux mêmes qu'il assiégeait, comme les événements mêmes le prouvent. Lysimachus, qui de tous les rois était celui qui haïssait le plus Démétrius, et qui était venu contre lui avec une grosse armée , pour lui faire lever le siège de la ville de Soles en Gilicie, l'envoya prier de lui faire voir quelques-unes de ses machines , et de faire voguer ses galères devant lui ; et

301 av. J.-C. DÉMÉTRIUS POLIORCÈTE A IPSDS. 40t.,

Démétrius le lui ayant accordé, il fut si surpris et st étonné , qu'il s'en retourna sur-le-champ et ramena ses troupes.

Les Rhodiens, qu'il assiégeait depuis longtemps, après avoir fait avec lui un traité, lui demandèrent en grâce quelques-unes de ses machines , afin qu'ils eussent un monument éternel de sa grande puissance et de leur valeur. Au reste, Démétrius faisait la guerre aux Rhodiens, parce qu'ils étaient alliés du roi Plolémée. Il approcha de leurs murailles la plus grande de ses machines, dont la base était carrée; chacun de ses côtés avait quarante-huit coudées de largeur et soixante-six de hauteur, et ses côtés allaient toujours en diminuant par le haut; de sorte qu© le sommet était beaucoup plus étroit que la base. En dedans elle était partagée en plusieurs étages ou chambres, les unes sur les autres ; le devant qui était tourné vers,, l'ennemi était tout ouvert, et chaque chambre avait aussi son ouverture comme une grande fenêtre. De toutes ces ouvertures, il sortait tout à coup diverses sortes de traits ; car elle était pleine d'hommes vaillants et qui savaient se servir de toutes sortes d'armes. Elle était soutenue en dessous par quatre roues de huit coudées. Et comme elle était si solidement bâtie qu'en marchant elle ne se démanchait en aucune manière , ni ne penchait d'aucun côté, mais que ferme et droite sur sa base, et toujours dans l'équilibre, elle s'avançait avec grand effort et avec un mugissement horrible, elle inspirait en même temps de la frayeur aux âmes les plus assurées, et donnait à la vue des spectateurs un spectacle très agréable qui les ravissait.

Bataille d'Ipsus, — Tous les autres rois s*étant ligués contre Antigonus et ayant uni toutes leurs forces, Démétrius, sur cette nouvelle, partit promptement de Grèce et alla joindre son père. Il le trouva plus plein d'ardeur pour cette guerre que son âge ne le permettait ; et cette ardeur l'encouragea et le fortifia encore davantage lui-même. Cependant il semble que, si Antigonus eût voulu céder d'abord quelque petite chose, et se relâcher de cette prétention de souveraineté qu'il voulait avoir sur les autres, princes, il aurait toujours conservé pour lui pendant sa vie, et laissé à son fils, après sa mort, la prééminence sur tous les rois successeurs d'Alexandre. Mais étaut

40î LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.

naturellement fier et présomptueux , et aussi hautain et aussi insolent dans ses paroles que dans ses actions , il aigrit et irrita contre lui plusieurs jeunes princes très puissants. Car il disait : « Qu'il écarterait et dissiperait » cette ligue et cette assemblée de princes aussi facilement » que l'on écarte et dissipe avec une pierre , ou avec le » moindre bruit, une volée de petits oiseaux qui se sont » posés dans un champ pour y chercher leur pâture. »

11 avait une armée de plus de soixante mille hommes de pied , de dix mille chevaux et soixante et quinze éléphants ; et ses ennemis venaient contre lui avec soixantequatre mille hommes d'infanterie , dix mille cinq cents chevaux , quatre cents éléphants et six vingt chars.

Quand les deux armées furent en présence, on vit tout d'un coup en lui un changement qui marquait que, dans son esprit, il avait plus rabattu de ses espérances que de son courage et de sa résolution. Car, au lieu que dans toutes les autres batailles il avait accoutumé de paraître fier et audacieux , d'avoir la parole haute , de tenir des discours arrogants et superbes , et quelquefois même de dire des mots de raillerie et de plaisanterie dans le plus fort du combat, témoignant par là et la fermeté de son courage et le mépris qu'il avait pour son ennemi ; alors, au contraire , il paraissait sombre , taciturne et pensif : il montrait son fils aux troupes, et le leur recommandait comme son successeur. Mais ce qui parut encore plus étrange et plus surprenant, c'est qu'il s'entretint avec lui dans sa tente, ce qu'il n'avait jamais fait auparavant ; car il ne communiquait pas plus ses secrets à son fils qu'aux autres; il délibérait en lui-même, et ensuite il ordonnait et exécutait ce qu'il avait résolu en son particulier. On dit à ce propos que Démétrius , étant encore fort jeune, lui demanda un jour quand ils décamperaient, et qu'An tigonus lui répondit en colère : « Crains-tu d'être » le seul qui n'entendras pas la trompette? »

Il est vrai qu'il arriva alors beaucoup de signes funestes qui les troublèrent et les remplirent d'effroi. Démétrius eut un songe où il lui sembla qu'Alexandre , couvert d'armes éclatantes , se présenta à lui et lui demanda « quel mot ils donneraient pour la bataille ; » qu'il répondit : « Jupiter et la victoire ; » et qu'Alexandre repartit : a Je passe donc aux ennemis, car ce sont eux qui me » recevront. » Et Antigonus , après que son armée fut

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rangée en bataille , sortant de sa tente , fit un faux pas , tomba sur le visage et se blessa considérablement ; et s'étant relevé, il leva les mains au ciel et demanda aux dieux ou la victoire ou une prompte mort avant sa défaite.

Quand les deux armées furent aux mains, Démétrius, à la tête de sa meilleure cavalerie, fondit sur Antiochus, i fils de Séleucus, et combattit avec tant de valeur, qu'il rompit les ennemis et les mit en fuite ; mais par une vaine ambition , s'étant mis à les poursuivre trop chaudement et mal à propos, il se laissa ravir la victoire, qu'il tenait déjà dans ses mains s'il avait su profiter de son avantage ; car lorsqu'il revint de cette poursuite , il ne trouva plus de passage pour rejoindre son infanterie, les éléphants des ennemis ayant rempli tout l'espace qui était entre les deux. Alors Séleucus, voyant les gens de pied d'Antigonus dégarnis de leur cavalerie, ne les chargea point; mais faisant toujours mine de les charger, il les tournait pour les effrayer, et pour leur donner le temps de quitter le parti d'Antigonus et de se jeter dans le sien , ce qui arriva comme il l'avait prévu ; la plus grande partie de cette infanterie s'étant détachée, se vint rendre volontairement à lui, et le reste fut mis en fuite. Dans ce moment, une grosse troupe de gens de Séleucus marcha de furie contre Antigonus. Quelqu'un de ceux qui étaient auprès de ce prince, les voyant venir, lui dit : « Prenez » garde, seigneur, voilà des gens qui viennent à vous. » « Je vois bien qulls n'en veulent qu'à moi, répondit An- » tigonus , mais mon fils va venir à mon secours. » Et conservant toujours cette espérance et regardant de tous côtés pour voir s'il ne découvrait point son fils, il fut enfin accablé sous une grêle de traits et porté par terre. Tous ceux de sa maison et ses amis mêmes l'abandonnèrent. Un certain Thorax de Larisse fut le seul qui resta auprès de son corps.

La bataille ainsi terminée, les rois vainqueurs, comme s'ils avaient mis en pièces un vaste corps, dépecèrent tout l'empire d'Antigonus et de Démétrius, et en prirent chacun leur part, et ils partagèrent encore entre eux les provinces qu'ils avaient auparavant.

Plutarque. — démétrius Poliorcète, passim. Trad. de Dacier,

Démétrius, vaincu à Ipsus , passa en Grèce , soumit ce pays et s'empara de a Macédoine à la mort de Cassandre, dont un des fils avait imprudemment in-

404 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.

voqué son secours. Il l'occupa par l'extinction de la famille d'Alexandre, et malgré les attaques incessantes de Pyrrhus, roi d'Epire, jusqu'en l'aimée 286. A cette époque, le fils d'Antigone voulut recouvrer ses anciens Etats asiatiques, mais il échoua contre Séleucus qui le tint captif jusqu'à sa mort. Lysimaque. maitre de la Macédoine par cet événement, alla à son tour attaquer le roi de Syrie ; il fut vaincu et tué à Cyropédion. Le vaste empire macédonien se divisa alors définitivement en trois royaumes : Macédoine , Syrie et Egypte (281). — Nous allons dire un mot rapide de la destinée de ces royaumes jusqu'à leur réunion en province romaine. Voir dans l'Aies des LectureSf planches V et X, les généalogies des familles régnantes et les principaux sjnchroiiismes de l'histoiie de ces trois Etats.

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