‹ Lectures d'histoire ancienneChapitre 53 sur 70 · âv. J.-C. ptolémée i»' sotSr. i · texte numérisé non relu

âv. J.-C. ptolémée i»' sotSr. i

de l'Asie. Par ses secours, Séleucus fut rétabli dans le gouvernement de Syrie, et fonda Tempire des Séleucides. Ptolémée semble avoir quelque droit à partager la gloire du fondateur.

Antigone , avec Démélrius son fils , fit une invasion en Egypte. La flotte était commandée par Démétrius; elle fut dispersée par la tempête. Antigone, réduit à la disette avec son armée dans les déserts qui forment la barrière de TEgypte, quitta en fugitif le pays dont il s'était promis la conquête Dès lors Ptolémée fut affermi dans son partage; il prit enfin le titre de roi quand les autres successeurs d'Alexandre se parèrent du diadème.

Illustre guerrier, il était en même temps homme de lettres. Il écrivit l'histoire d'Alexandre : cet ouvrage est perdu, mais il a servi de mémoires à Arrien, l'auteur de l'histoire la plus fidèle de ce conquérant. Ami des lettres, il en fut le protecteur et en répandit la culture dans ses Etats. Après la mort d'Alexandre, la Grèce littéraire n'exista plus dans la Grèce môme mais dans Alexandrie. Ce fut là que fleurirent les poètes qui ont laissé un nom célèbre après ceux qui contribuèrent à la célébrité d'Athènes. Ceux dont les ouvrages sont parvenus à la postérité sont : Théocrite, que Virgile n'a point égalé dans la poésie bucolique ; Gallimaque, ce grand maître du genre élégiaque, que Properce, Tibulle, Ovide se proposèrent pour modèle; Apollonius de Rhodes, poète épique très savant, mais trop peu facile, et qui ne connut point l'heureuse harmonie d'Homère ; Lycophron, qui ne fut peutêtre pas obscur dans tous ses ouvrages.

Ptolémée fonda une bibliothèque, et se proposa d*y renfermer tous les ouvrages qui jouissaient de quelque célébrité : magnifique projet, qui n'a peut-être jamais été blâmé que par le sec et triste Sénèque. A la tête de cette bibliothèque naissante fut placé ce Démétrius de Phalère qui mérite une place distinguée entre les philosophes, les orateurs et les hommes d'Etat; investi du gouvernement de ce riche dépôt, il fut peut-être assez sage pour ne pas regretter de ne plus gouverner Athènes. Piolémée fonda aussi, près de la bibliothèque, une académie sous le nom de iSlusée.

Il rendit sa marine respectable , et appela d'habiles constructeurs de Phénicie. Ce fut lui qui commença ce phare qui acquit tant de célébrité, que le même nom est

encore donné par les modernes à ces tours sur lesquelles on allume des feux dans les ports pour la sûreté des navigateurs. Il le dut à l'île de Pharos, dans laquelle il fut élevé, et qu'une jetée joignit au continent. Cette jetée fut nommée l'heptastadion , parce que sa longueur était de sept stades , ou d'un quart de nos lieues. La tour était bâtie par étages, et chaque étage formait une galerie d'où l'on observait commodément une vaste étendue de mer; comme elle était construite de pierres blanches, on la voyait de fort loin pendant le jour, et le navigateur, guidé par elle , évitait les écueils et les bas-fonds dont cette plage est semée; la nuit, de grands feux étaient allumés au haut de la tour, et s'apercevaient à de grandes distances. On dit que ce travail, qui fut mis au nombre des merveilles du monde, coûta huit cents talents : cela ferait 4,320,000 francs de notre monnaie, si ce n'étaient que des talents attiques ; il faut presque doubler cette somme si c'étaient des talents alexandrins. L'architecte auteur de ce chef-d'œuvre mérite que son nom soit répété, puisqu'il eut la noble ambition de le soustraire à l'oubli ; il le grava sous l'enduit qui portait celui de Ptolémée ; le temps détruisit cet enduit superficiel et enleva le nom du prince pour laisser voir celui de Sostrate : ainsi se nommait l'artiste.

Ptolémée tempéra la majesté du trône par des manières populaires. Il était affable avec tout le monde, ennemi de tout faste, ami de cette simplicité qui fait quelquefois oublier le prince pour ne plus laisser voir que l'homme qu'on peut oser aimer; aussi avait-il des amis, parce qu'il évitait de leur faire sentir qu'il était leur maître, et souvent il allait sans gardes partager leur table. Quand il leur rendait les repas qu'il avait reçus d'eux , il leur empruntait de la vaisselle, parce qu'il n'en avait luimême que pour son usage ordinaire. Il disait que la majesté d'un roi ne consiste pas à être riche, mais à enrichir les autres. Il n'était ni moins juste que bienfaisant, ni moins clément que juste. Las un jour du babil pédantesque d'un grammairien qui affectait de tout savoir : « Puis- » que tu sais si bien, lui dit-il, tout ce qui concerne les » anciens, dis moi comment s'appelait le père de Pelée. » Le grammairien ne se déconcerta pas : « Commencez par » m'apprendre, répondit-il au prince , comment s'appe- » lait le père de Lagus. » C'était lui rappeler l'obscurité

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de sa naissance. Les courtisans affectèrent d'être indignés d'une telle audace , mais le prince ne fit que sourire, et dit qu'il avait été l'agresseur, et que le grammairien n'avait pas moins le droit d'être offensé de sa question que lui de sa réponse.

Il avait épousé Euridice , fille d'Antipater, dont il eut un fils, Ptolémée Géraunus ou le Foudre. Une Macédonienne nommée Bérénice avait accompagné Euridice en Egypte ; elle plut au roi , et devint son épouse du vivant de sa rivale. Gomme le roi avait en elle la plus grande confiance et ne décidait aucune affaire importante sans la consulter, il ne manqua pas de prendre son avis sur la grande aiïaire de la succession au trône. Elle profita de l'ascendant qu'elle avait sur son esprit pour lui faire préférer Ptolémée Philadelphe , son propre fils , au fils d'Euridice : on peut soupçonner qu'elle porta ce jugement en qualité de mère etde marâtre; mais on pourrait ainsi penser qu'elle jugea comme reine et amie du peuple, et qu'elle écarta justement du trône le violent et atroce Géraunus : Philadelphe au contraire donnait de grandes espérances, et sa mère dut penser qu'il ferait le bonheur de l'Etat. Ptolémée ne voulut point confier son choix au sort trop incertain d'un testament ; il assembla le peuple, abdiqua la puissance souveraine, la remit à Philadelphe, et reconduisit le nouveau roi à son palais comme capitaine de ses gardes. Géraunus, indigné de se voir écarté du trône, se retira auprès de Séleucus Nicator, et fut reçu de ce prince avec tout l'intérêt de l'amitié.

Le fils de Lagus mourut quelques années après son abdication, à Tâge de quatre-vingt-quatre ans.

P. Ch. Lbvesque. — Etudes de l'histoire ancienne, t. IV,

Ptolémée II Vhiladelphe (meurtrier de ses frères) , 285 , fit faire des livres juifs la célèbre traduction dite version des Septante , travail sur lequel nous avons insisté dans nos Lectures historiques, t. I, Orient. Il accueillit les Greci à sa cour (Euclide, Aratus), acheva le fanal de Pharos, etc. Voici le portrait de ce prince , qui eut pour successeur Ptolémée III Evergète.

§ n. — Ptolémée Pbiladelplte.

Quoique Ptolémée Philadelphe ait eu de grandes qualités, on ne peut pas néanmoins le proposer comme le modèlt parfait d'un bon roi, parce qu'elles étaient contre-balancées par des défauts non moins considérables.

408 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.

Il déshonora le commencement de son règne par le ressentiment qu'il fit paraître conlre un homme d'un rare mérite (c'était Démétrius de Phalère), parce qu'il avait donné à son père un conseil contraire aux intérêts de Philadelphe, mais conforme à l'équité et au droit naturel. L'abondance et les richesses extrêmes dont il jouissait entièrement entraînèrent bientôt après elles le luxe, la mollesse et l'amour du plaisir, qui en sont les suites presque inséparables, et contribuèrent beaucoup à lui amollir le courage. Il cultiva peu les vertus guerrières, ce qui n'est pas toujours un malheur pour les peuples.

Comme Philadelphe avait beaucoup d'esprit, et que son heureux naturel avait été cultivé avec soin par d'habiles maîtres , il conserva toujours un goût particulier pour les sciences, mais de la manière qui convient à un prince, c'est-à-dire s'y appliquant avec sagesse etreteuue, sans jamais s'y livrer avec passion. Pour perpétuer ce goût dans ses Etats , il établit à Alexandrie des écoles publiques et des académies, qui s'y sont conservées longtemps avec une grande réputation. Il aimait à s'entretenir avec les savants, et comme tout ce qu'il y avait d'hommes les plus habiles dans chaque genre s'empressaient de lui faire leur cour, il tirait de chacun d'eux , s'il est permis de s'exprimer ainsi , comme la quintessence et la fleur des sciences dans lesquelles ils excellaient (1). RoLLiN. — Histoire anciennei 1> 16, art. 2, s. 9.

§ III. — Ptolémée Evergèto.

Pendant que Bérénice (2) était bloquée et assiégée à Daphné, les villes de l'Asie Mineure, qui avaient appris son malheur, en eurent pitié, s'associèrent, et envoyèrent des troupes à Antioche pour la délivrer; et son frère Ptolémée Evergète fit toute la diligence qu'il put pour s'y rendre avec une armée formidable. Mais Bérénice et son fils étaient morts avant que les uns et les autres y arri-

(1) Voir, en particulier, dans les Lectures géographiques , t. I , pages 326 et 345, deux extraits dii marquis de La Place sur le mouvement scientifique de la cour des Lagides, à propos d'Aristarque de Samos, Eraloslhènes, Ilipparque, Ptolémée (origine et progrès de la géographie matliéniatique).

(2) Celait la sœur de Ptolémée III, mariée a Séleucus IV, roi de Syrie, et immolée avec son fils , par l'ordre de sa belle-mère, Laodice. C'est pour tirer vengeance de ce crime que )e roi d'Egypte entreprit rexpédiUon dont le récit fa suivre.

Î47-222 av. J.-C. PTOLÉMÉE ÉVERGÈTE. 40^

vassent. Quand ils virent que leurs efforts pour sauver la reine et son fils étaient désormais inutiles, ils ne songèrent plus qu'à venger leur mort d'une manière éclatante. Les troupes d'Asie et celles d'Egypte se joignirent, et Ptolémée, qui les commandait, fit tout ce qu'il voulut pour satisfaire sa juste indignation : tant le crime de Laodice et du roi, son fils, qui s'en était rendu complice, avait d'abord aliéné d'eux l'esprit des peuples. Non seulement il fit mourir Laodice, mais il se rendit maître de toute la Syrie et de la Cilicie ; ensuite il passa l'Euphrate, soumit tout jusques à Babylone et au Tigre, et, sans une sédition qui l'obligea à retourner en Egypte , il était sur le point de faire la conquête entière de toutes les provinces de l'empire de Syrie. Il laissa donc à Antiochus, un de ses généraux, le commandement des provinces qu'il avait conquises en deçà du mont Taurus, et à Xanthippe celles d'au delà, et retourna en Egypte chargé du butin qu'il avait fait dans les pays conquis.

Il emporta jusqu'à quarante mille talents d'argent, et une quantité prodigieuse de vases d'or et d'argent, et des statues jusqu'au nombre de deux mille cinq cents, dont une partie étaient les idoles d'Egypte, que Gambyse, quand il en fit la conquête, avait emportées en Perse. Ptolémée gagna le cœur de ses sujets en rendant ces idoles à leurs anciens temples à son retour de cette expédition. Car les Egyptiens , les plus superstitieux et les plus attachés de tous les peuples à leur idolâtrie , ne savaient comment exprimer suffisamment leur estime et leur reconnaissance pour leur roi de leur avoir ainsi rendu leurs dieux. C'est de là que lui est venu le titre d'Evergète^ qui veut dire le Bienfaiteur^ titre infiniment préférable à ceux qu'une fausse idée de gloire fait prendre aux conquérants , et qui caractérise véritablement les rois, dont la solide grandeur consiste à pouvoir et à vouloir faire du bien à leurs sujets. Il serait à souhaiter que Ptolémée l'eût mérité par de meilleurs endroils.

Tout ceci arriva encore précisément comme il avait été prédit par le prophète Daniel. Il suffit de rapporter le texte : « Mais il sortira un rejeton de la même tige » du 9 roi du midi, c'est-à-dire Ptolémée Evergète, fils de » Ptolémée Philadelphe. « Il viendra avec un grande » armée ; il entrera dans les provinces du roi du septen- -» trion (Séleucus Cailiuicus) ; il y fera de grands ravages,

410 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.

» et il s'en rendra le maître. Il emmènera en Egypte » leurs dieux captifs , leurs statues et leurs vases d'ar- » gent et d'or les plus précieux , et il remportera toutes » sortes d'avantages sur le roi du septentrion. Le roi du » midi entrera dans son royaume (de Séleucus); et il » reviendra » ensuite « dans son pays, » c'est-à-dire dans l'Egypte.

Quand Ptolémée Evergète partit pour cette expédition, Bérénice sa femme, qui l'aimait tendrement, craignant les dangers où il allait être exposé dans cette guerre , fit vœu de consacrer ses cheveux s'il en revenait sans accident. Apparemment que c'était ce qu'elle estimait davantage, et à quoi elle était le plus attachée. Quand elle le vit de retour avec tant de honheur et de gloire, pour s'acquitter de sa promesse, elle se les fît couper, et les offrit aux dieux dans le temple que Ptolémée Philadelphe avait fait bâtir à sa chère Arsinoé sur le promontoire Zéphyrion à Gypre, sous le nom de Vénus Zéphyrienne. Peu de temps après, ces cheveux consacrés s'étant perdus on ne sait pas comment , Ptolémée sut très mauvais gré aux prêtres de leur négligence, et entra dans une grande colère contre eux. Gonon de Samos , mathématicien et habile courtisan, qui se trouva alors à Alexandrie, s'avisa de dire que ces cheveux avaient été transportés dans le ciel, et montra sept étoiles près de la queue du lion, qui jusque-là n'avaient fait partie d'aucune constellation, et dit que c'était la chevelure de Bérénice. D'autres astronomes , soit pour faire leur cour aussi bien que lui ou pour ne pas choquer le prince , employèrent le même nom, qui est demeuré en usage jusqu'à présent. Gallimaque, qui avait été à la cour du père, composa un petit poëme sur la chevelure de Bérénice , que Catulle a traduit en latin. Cette traduction est parvenue jusqu'à nous.

En revenant de cette expédition , Ptolémée passa par Jérusalem , et offrit au Dieu d'Israël un grand nombre de sacrifices , pour lui faire hommage des victoires qu'il avait remportées sur le roi de Syrie , et lui donna par là visiblement la préférence sur les dieux d'Egypte. Peutêtre qu'on lui montra les prophéties de Daniel , et qu'il en conclut qu'il avait l'obligation tout entière de ses heureux succès au Dieu qui les avait fait prédire si exactement par ses prophètes.

RoLLiN. — Histoire ancienne^ 1. 16, art. 3, s. 1.

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Ptolémée Evergète reçut à sa cour Cléoraène, ancien roi de Sparte, et mourut sans avoir tenu la promesse de lui restituer la domination de Sparte à laquelle l'illustre exilé venait de rendre l'ancienne législation de Lycurgue. — Ptolémée IV Fhilopalor ne tint pas davantage les" engagements paternels et les siens propres. Cléomène essaya de l'y contraindre et recourut à une insurrection dont il fut victime.

§ IV. — Ptolémée IV Phllopator» Cléomène*

Cléomène se lassa de demander des vaisseaux et des troupes; mais ayant eu nouvelles qu'Antigonus était mort , que les Achéens étaient engagés dans une grande guerre contre les Etoliens , et que les affaires le demandaient et l'appelaient, tout le Péloponèse étant en trouble et en combustion, alors il demanda qu'on le renvoyât seul avec ses amis , et c'est ce qu'il ne put obtenir. Il ne put même avoir audience du roi, qui passait les jours et les nuits avec ses femmes en débauches, en bacchanales et en mascarades. Sosibius, qui était le principal ministre , et en qui le prince se reposait du soin de toutes ses affaires, voyait bien que Cléomène, retenu contre sa volonté, serait dangereux et redoutable, et que renvoyé, il devait être fort suspect ; car on devait tout craindre de son audace et de son ambition qui le portaient à tout entreprendre, et de la connaissance qu'il avait de la faiblesse et de la maladie du gouvernement. Car il n'y avait ni présents ni largesses qui pussent adoucir ce naturel ; mais comme on dit que le bœuf sacré que les Egyptiens adorent sous le nom d'Apis, au milieu de la plus abondante pâture, et lorsqu'il semble le plus vivre dan^ les c'élices, n'oublie pourtant point la vie qui lui est naturelle, et désire de courir et de bondir dans les campagnes, et fait visiblement connaître qu'il est très mécontent d'être retenu entre les mains du prêtre qui a le soin de le garder et de le servir, Cléomène de même ne prenait aucun plaisir à la vie molle et délicieuse qu'il menait ; mais , comme Homère dit d'Achille : « H se laissait dévorer à » la tristesse , en demeurant dans son quartier sans ac- » tion, et soupirait après les alarmes et les combats. »

Les affaires de Cléomène étant en cet état , Nicagoras le Messénien arrive à Alexandrie. C'était un homme qui haïssait mortellement Cléomène, mais il faisait semblant d'être de ses amis. 11 lui avait autrefois vendu une jolie

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maison de campagne, et n'en avait pas été payé, soit que Cléomène eût manqué d'argent, soit qu'il n'eût pas eu le temps d'acquitter cette dette, ou qu'enfin les guerres qui survinrent l'en eussent empêché. Cléomène le vit comme il débarquait; car il se promenait alors par hasard sur le quai qui bordait le rivage , et il le salua avec amitié , et lui demanda « quelles affaires l'amenaient en Egypte. » Nicagoras , lui ayant rendu son salut avec de grandes marques d'afîection, lui répondit qu'il amenait au roi de très beaux chevaux de guerre; Cléomène se prenant à rire lui dit : « Il vaudrait mieux pour toi que tu lui eus- » ses amené des baladines , des chanteuses et de beaux » mignons ; car voilà les choses dont le roi est présente- ) ment le plus curieux. »

Nicagoras sourit alors à ce mot de Cléomène ; mais quelques jours après, il le fît souvenir de la petite maison qu'il lui avait vendue, et le pria de lui en donner le prix sans autre délai, l'assurant « qu'il ne l'importunerait pas » s'il n'avait fait une perte considérable dans la vente de » ses marchandises. »

Cléomène lui répondit qu'il ne lui restait pas la moindre chose de la pension que le roi lui donnait. Nicagoras, affligé et fâché de ce refus, alla sur l'heure rapporter à Sosibius le brocard de Cléomène. Sosibius le reçut avec grand plaisir; mais cherchant un sujet plus grave et plus capable d'irriter le roi , il persuada à Nicagoras d'écrire en partant une lettre au roi contre Cléomène, pour lui donner avis qu'il avait résolu , s'il lui donnait des vaisseaux et des troupes , de se rendre maître de Cyrène. Nicagoras écrivit cette lettre et s'embarqua en même temps. Quatre jours après son départ, Sosibius porta au roi Ptolèmée cette lettre, comme s'il ne venait que de la recevoir; et ayant par là mis ce jeune prince en fureur contre Cléomène, il lui conseilla de l'enfermer dans une grande maison , et de lui fournir toujours le même entretien, mais de lui ôter tout moyen de sortir et de s'échapper.

Ce traitement affligea extrêmement Cléomène ; mais il conçut encore de plus mauvaises espérances pour l'avenir sur une aventure qui lui arriva. Ptolèmée, fils de Chry* sermus , un des grands amis du roi , avait toujours fort bien traité Cléomène; ils avaient lié entre eux un forli grand commerce, et ils vivaient ensemble avec beaucoup

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de familiarité. Gléomène l'ayant envoyé prier de le venir voir , il y alla , lui parla avec assez de modération et de douceur, tâchant de calmer ses soupçons, et de justifier la conduite du roi à son égard. Quand il sortit, il ne prit pas garde que Gléomène le suivait jusqu'à la porte de la prison , et il gronda très fortement les gardes, « de ce » qu'ils gardaient avec beaucoup de négligence une bête » féroce comme celle-là, et qu'on aurait bien de la peine » à reprendre si elle échappait. »

Gléomène, ayant entendu cela de ses oreilles, se retira promptement avant que Ptolémée pût s'apercevoir qu'il l'avait suivi, et alla conter à ses amis son aventure. D'abord ils perdirent tous l'espérance qu'ils avaient conçue en arrivant; et, pleins de colère, ils résolurent de repousser par les armes l'injustice et l'insolence de Ptolémée, de mourir d'une manière digne de Sparte , et de ne pas attendre, comme des victimes engraissées, qu'on vînt les immoler ; car ils trouvaient très indigne et très honteux que Gléomène, qui avait dédaigné de s'accommoder avec Antigonus, grand homme de guerre, et vaillant de sa personne, se tînt là les bras croisés, attendant le loisir d'un roi bateleur, jusqu'à ce qu'il lui plût de quitter son tambourin , et de finir ses débauches et ses mascarades, pour venir ordonner sa mort.

Cette résolution prise , et le roi étant allé ce jour-là à Ganope, les amis de Gléomène firent courir le bruit par toute la ville que le prince avait résolu de le tirer de sa prison ; en conséquence de ce bruit, comme c'est la coutume des rois d'Egypte , quand ils veulent élargir un prisonnier, de lui envoyer la veille un bon souper et de grands présents, les amis de Gléomène avaient eu soin de préparer un festin et des présents qu'ils lui envoyèrent en trompant les gardes , et en leur faisant accroire que c'était le roi qui les envoyait. Gléomène, mettant donc des chapeaux de fleurs sur sa tête, fit un sacrifice aux dieux, envoya à ses gardes de bonnes portions de ce sacrifice, et, se mettant à table, fit grande chère avec ses amis.

On dit qu'il commença l'entreprise plus tôt qu'il n'avait résolu , parce qu'il s'aperçut qu'un des domestiqueâ qui savait tout le projet était sorti. Graignant donc d'être découvert et voyant qu'il était déjà près de midi, et que les gardes étaient encore endormis de leur débauche de la nuit, il prit sa cotte d'armes dont il décousit la man-

414 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE,

che du bras droit, et sortit l'épée à la main avec ses amis équipés de même au nombre de treize.

Hippotas , qui était boiteux , et un de ces treize , sortit avec eux , et marcha d'abord assez délibérément ; mais voyant qu'ils allaient moins vite pour l'attendre, il les pria « de le tuer et de ne pas manquer leur entreprise • pour un homme faible qui ne pouvait être d'aucun se- > cours. » Par bonne fortune , ils rencontrèrent près la

f)Orte un homme d'Alexandrie qui menait un cheval ; ils e prirent, et ayant fait monter Hippotas, ils coururent dans toutes les rues, exhortant et encourageant le peuple à la liberté. Mais tout ce peuple n'avait de force et de courage que pour louer et admirer l'audace de Gléomène, et pas un d'eux n'osa le suivre ni lui donner le moindre secours. Ptolémée, fils de Chrysermus, sortant du palais, fut attaqué par trois de la troupe qui le tuèrent. Un autre Ptolémée , à qui la garde de la ville d'Alexandrie était commise, étant sorti contre eux sur son char, environné de ses domestiques et de ses gardes, ils allèrent à sa rencontre, écartèrent d'abord la foule qui l'accompagnait, et l'ayant tiré de son char, ils le tuèrent sur la place ; ensuite ils prirent le chemin de la citadelle dans le dessein d'enfoncer les portes de la prison , et de se servir d'un grand nombre de prisonniers qui y étaient détenus. Maisles geôliers et les gardes les avaient prévenus, et avaient bien muni et barricadé les portes, de sorte que Gléomène, déchu de cette espérance, alla errant çà et là par toute la ville , sans que personne se présentât pour le suivre ni pour le combattre ; mais ils prenaient tous la fuite, saisis de frayeur.

Alors Gléomène vit bien qu'il fallait renoncer à son entreprise ; se tournant donc vers ses amis , il leur dit : € Mes amis , il ne faut pas s'étonner que des femmes com- » mandent ici à des hommes qui fuient la liberté, » et les exhorta tous à mourir généreusement et d'une manière qui répondît à la grandeur des choses qu'ils avaient faites. Hippotas fut tué le premier à sa prière par un des plus jeunes de la compagnie ; tous les autres ensuite se tuèrent généreusement eux-mêmes,, à l'exception de Pantéus qui le premier avait pris la ville de Mégalopolis. C'était un jeune homme très beau, très bien fait, à la fleur de son âge, et plus heureusement né qu'aucun des autres jeunes gens pour la discipline laconienne , et ses

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grandes qualités avaient donné au roi Cléomène une grande amitié pour lui. Ce prince lui ordonna que, quand il le verrait tombé mort, et tous les autres avec lui , alors il se tuât lui-même le dernier. Tous les autres s'étant donc passé l'épée au travers du corps , et étant étendus par terre, Pantéus les alla visiter l'un après l'autre, et les sondant avec la pointe de son épée, il voulut s'assurer s'il n'y en avait pas quelqu'un qui fût encore en vie. En piquant Cléomène au talon, il aperçut quelque contorsion sur son visage ; il le baisa, s'assit auprès de lui, et attendit qu'il fut expiré ; et après l'avoir embrassé , il se tua sur son corps. Ainsi finit Cléomène , après avoir régné seize années à Sparte, et être devenu aussi grand homme que nous venons de le représenter.

Dès que le bruit de sa mort fut répandu dans la ville , Cratésicléa sa mère, quoique femme d'un grand courage, ne conserva pas sa magnanimité contre ce grand coup de la fortune ennemie; et embrassant les deux enfants de Cléomène , elle se mit à déplorer ses malheurs. L'aîné s'étant débarrassé de ses mains, monta sur le toit, et sans que personne s'en doutât, il se jeta en bas la tête la première, dont il fut tout brisé ; mais il n'en mourut pas ; ou le releva malgré ses cris et malgré la fureur où il était de ce qu'on l'empêchait de mourir.

Le roi Ptolémée , informé de cette aventure , ordonna qu'on mît en croix le corps de Cléomène, après l'avoir enveloppé de peaux, pour le garantir des bêtes, et qu'on fît mourir ses enfants avec sa mère , et toutes les femmes qui l'accompagnaient. La femme de Pantéus était de ce nombre; c'était une dame d'une excellente beauté et d'une taille majestueuse. Son mari et elle étaient encore nouveaux mariés lorsqu'ils tombèrent dans cette infortune.

Quand Pantéus partit de Sparte avec Cléomèae, et qu'elle voulut s'embarquer avec lui, ses parents l'en empêchèrent ; et l'ayant renfermée malgré elle , ils la gardaient soigneusement. Mais peu de jours après , ayant trouvé le moyen d'avoir un cheval et quelque peu d'argent, elle s'enfuit une nuit, gagna à toute bride le port de Ténare, s'embarqua sur le premier vaisseau, alla trouver son mari en Egypte, et là elle partagea tranquillement et gaiement avec lui la vie malheureuse qu'il menait dans cette terre étrangère.

Quand les soldats menèrent Cratésicléa au supplice, elle

416 LECTURES D'HISTOraE ANCIENNE. — GRÈCE.

la soutenait et lui portait elle-même la robe, pour Taider à marcher en T exhortant à montrer en cette occasion toute sa fermeté et sa constance , quoiqu'elle ne demandât d'autre grâce , sinon qu'on la fit mourir avant ses enfants. Malgré ses prières , quand on fut arrivé au lieu où l'on avait accoutumé de faire ces exécutions, les exécu» teurs égorgèrent d'abord ses petits-fils à ses yeux , et regorgèrent ensuite , sans que jamais , dans cette afireuse extrémité , elle prononçât d'autre parole que celle-ci : « Ah ! mes enfants , où êtes-vous venus ? »

La femme de Pantéus , qui était grande et forte , ceignant ses robes , sans proférer une seule parole, et sans marquer le moindre trouble , prit soin , avec les linges qu'elle avait, d'accommoder et d'ensevelir toutes ces femmes à mesure qu'elles étaient exécutées. Et quand son tour vint de mourir après toutes les autres , elle s'ajusta elle-même, baissa ses robes, sans permettre qu'aucun autre l'approchât, ni la vit même, que l'exécuteur, et mourut ainsi avec un courage héroïque, sans avoir besoin que personne lui rendît ce dernier office d'envelopper et de couvrir son corps après sa mort , tant elle fut soigneuse de garder dans la mort même la pudeur et l'honnêteté, et de munir et de remparer son corps de la même décence qu'elle avait conservée toute sa vie. Ainsi Lacédémone, dans cette sanglante tragédie , où les femmes entrèrent en lice contre les hommes,, et disputèrent avec eux à qui (Supporterait plus courageusement la mort, fit voir par cet exemple sensible et mémorable, qu'il n'est jamais au pouvoir de la fortune d'outrager la vertu.

Plutarque. — Cléomène. Trad. de Dacier.

Les règnes des six successeurs immédiats de Ptolémée IV furent remplis, an dehors , par des guerres contre les Syriens; au dedans , par des querelles domestiques. Les Romains profitèrent de ces causes d'affaiblissement pour intervenir dans les affaires de l'Egypte, sous Ptolémée YI Philométor et Ptolé' mée Vil Physcon (cercle de Popilius , au chapitre suivant) , et préparer la conquête du pays. Ils l'accomplii'cnt sous les fils de Ptolémée XI Aulétès (le joueur de flûte), chef de la fainille illégitime des Lagides et père de PtoÛ^ mée XII, de Ptolémée XIII et de Cléopâtre. — Voir les Lectures historiqueSf t 111, Rome, eh. XI et XII : guerre civile entre Pompée et César, bataille d'Aotium , mort d'Antoine et de Cléopâtre.

190 Vf. J.-C.

BATAUiUB DB MAONÉSIB.

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