‹ Lectures en famille, ou Les soirées d'hiverChapitre 10 sur 12 · XV^M · texte numérisé non relu

XV^M

LUCÏA,

LA VEUVE CHRETIENÎSE.

Au milieu du règne de Marc- Aurèle, cet empereur philosophe qui fut cher au peuple et aux lettres, vivait, dans la ville de Lugdunum (Lyon}, alors jeune colonie romaine dans les Gaules, une femme, une veuve, belle, charitable et pieuse. Son

nom était Lucia. Mariée à un ofîicier romain renommé par sa valeur et l'éclat de son nom, celte jeune femme s'était vue, à peine âgée de vingt ans , privée de cet appui, abandonnée, solitaire, au fond de la petite maisonnette de brique et de ciment qu'elle habitait auprès du gigantesque rocher de Pierre-Scise, non loin de la Saône au cours paisible et vagabond ! . . . Hélas ! le dirons-nous? l'unique fortune de Lucia, de la veuve du guerrier romain , c'était sa beauté %t^' ^l^itel . . . inutilel et souvent trop funestef richessefî Lucia était chrétienne , et son âme , candide et pure , nourrie de U

17^ sainte parole de Dieu par ses interprètes, saint Pothin, saint Irénée, saint Polycarpe; son âme ne respirait que le bien de ses semblables et cultivait avec amour les vertus que l'Évangile et les Saintes Écritures enseignent.

Cette veuve vertueuse et simple vivait dans l'oubli , réduite aux plus modestes dépenses par la plus modeste des fortunes, employant son temps en œuvres depiété et de religion; aussi jln^s et chrétiens bénissaientils le nom ae Luciu daiîï'fS ^ campagifts, peu pSiplées alors, qui environnent le bourg de Pierre-en-Scise.

Dans son deuil et dans sa pieuse tristesse , elle n'avait gardé auprès d'elle qu'une suivante, Romaine d'origine, qu'elle avait voulu instruire elle-même dans la religion du Christ, et que ses bons exemples, sa douceur, ses innombrablesquali tés avaient facilement convaincue... Quand les deux saintes femmes, la maîtresse et sa suivante, avaient passé une matinée à visiter les malades, à porter des consolations aux pauvres, à instruire les enfans, à vêtir les orphelidfô'^ il a^^i^ait parfois que toutes deux se promenaient sur les rives fleuries de la Saône; lisant ensemble , pour occuper leurs courts

loisirs, quelques livres pieiix, quelque relation touchante, extraite de l'histoire sublime des premiers confesseurs de la foij alors leurs yeux se baifjnaient de larmes au nom d'Attalus, de saint Pothin et de sainte Claudine, tous martyrs, ou à la lecture de quelque nouvelle missive de l'église d'Orient à sa sœur

d'Occident Et dans ces pages

sacrées, d'où débordaient la foi, l'amour, la chaste éloquence et la simplicité des premiers temps, elles croyaient, profondément émues, reconnaître la voilt "inspirée des i^airiarches, la parole même de Dieu. Dans une de ces promenades de prédilection,

Lucia (sa servante s'étant éloignée) resta seule quelques instans, abandonnée à de suaves et rieligieuses pensées î . . . La sainte veuve songeait en pleurant aux persécutions passées dont l'Église des Gaules avait été l'objet à sa naissance; elle se livrait à la douce espérance de ne les plus voir renaître sous un empereur philosophe, sous le règne du savant et sage Marc- Aurèle... Hélas! la pauvre veuve se trompait cruellement! A quelques pas d'elle, sous un chêne touffu, dont le feuillage se reflétait dans l'onde verdàtre de la Saône, deux adolescens, parés de toutes les grâces de leur âge,

causaient à voix basse sur les événemens du jour. Ils avaient auprès d'eux plusieurs livres d'éloquence et de poésie, que tour à tour ils consultaient avec une curiosité et une joie presque égales. Elle comprit distinctement qu'ils disputaient entre eux d'abord sur la supériorité de l'éloquence grecque sur l'éloquence romaine, puis sur celle de l'éloquence du paganisme sur l'éloquence des orateurs de la nouvelle religion.

Quoique chrétiens tous deux , et Grecs, l'un d'origine et l'autre de naissance , les deux adolescens paraissaient peu d'accord dans leurs opinions, qu'ils émet-

^, ^^^Cêât*^'

talent avec tant de chaleur, qu'il sembla à la pauvre Lucia, toute tremblante, que les deux écoliers , si intimes , si chers l'un à l'autre quelques instans auparavant, allaient devenir bientôt d'irréconciliables ennemis. . . Le plus jeune soutenait en vain que dans sa simplicité, dans sa noble et pure majesté, l'éloquence de l'Église primitive était déjà égale et bientôt serait supérieure à celle des temps les plus reculés; le plus âgé de nos interlocuteurs lui riait au nez, et ajoutait qu'il n'y aurait pas assez de langues dans tout l'empire /omain pour effacer tous les dis^ cours des novateurs ^ faisant a?-

i84 îusion aux luttes d'éloquence qui avaient lieu près d'Ainay, et au supplice barbare auquel on condamnait les vaincus , c'està-dire les mauvais orateurs.

jSos deux amis avaient, comme cela arrive trop souvent parmi les hommes, changé leur discussion, calme d'abord, en une véhémente dispute , où leur amour-propre se trouvait engagé , et qui bientôt s'échauffa tellement que, les regards étincelans, et se menaçant du geste, ils se défièrent, disposés, les imprudens qu'ils étaient, à choisir leurs poignards pour arbitres de leur différend.

A ce spectacl'î^ fjiria, trem-

bîante, la parole inspirée, belle de toute la majesté d'un noble dévouement, se précipite comme une mère au milieu des deux adolescensî « Qu'allez-vous faire, «malheureux?» leur cria-t-elle d'une voix entrecoupée. . . « Ne t( savez-vous pas qu'il est dit dans « le livre saint que celui qui se sert « de répée périra par L'épée?...

« 0 mes enfans, ô mes amis, au w nom du Dieu des chrétiens, t( au nom du Christ, de l'hoin- « me-Dieu qui a versé son sang « pour racheter ses semblables, « au nom du Ciel, jeunes hom- « mes, de grâce, désarmez votre « courroux ; faites taire une « aveugle et criminelle irrita-

i86 « tion. Rappelez-vous que vous u êtes des frères, les membres « d'une même famille; qu'hier, «ce malin, et tout à l'heure (( même encore, vous étiez unis, (( pleins d'afiection et de con- « fiance... Et vous iriez pour une (c mince divergence d'opinions, « pour quelques mots, pour une (( misérable dispute de rhéteur, « vous iriez, vous, qui peut-èfre « êtes appelés à mourir pour une (( sainte et sublime cause, vous (( iriez , semblables aux athlètes (c et aux esclaves s'égorgeant (( dans les cirques pour les diver- (( tissemens d'une foule cruelle K et ip;norante, vous iriez rou- « gir cette terre de votre sang r

u Non, vous ne le ferez pas! j'en « appelle au Dieu de paix et de u bonté dont vous ne maudirez (( pas la loi! il éclairera vos « cœurs, il désarmera vos bras...

« vous vous réconcilierez ! . . .

« Embrassez-vous, mes enfans ! »

s'écriait Lucia , les mains jointes, embrassant tour à tour les genoux et les mains des deux adolescens , qui , abattus , la tête baissée , l'air confus , semblaient reconnaître leur erreur, et rougir du crime qu'béiasî elle aurait pu leur faire commettre.

« Elle a raison , » s'écrièrent-ils ensemble , les yeux pleins de larmes; et les deux jeunes Grecs se jetèrent dans les bras l'un de

i8S l'autre à la vue de Lucia, dont l'émotion était au comble et semblait lui ôter la voix elles forces.

Éplorée, elle souriait, embrassant les deux amis, qui l'accompagnèrent, heureux et reconnaissans, jusque dans sa modeste maison, près du rocher de Pierrt-en- Scise. Là, ils voulurent en vain s'éloigner de la veuve romaine, après lui avoir témoigné , à plusieurs reprises, leur gratitude et leur joie; cette dernière les força de visiter son humble habitation, où la plus franche hospitalité et un frugal festin , embellis par l'amitié et l'effusion du cœur, les attendaient.

Lucia , pendant le festin , ra-

coula aux deux amis attentifs et touchés les nobles luttes, les efforts et le courage héroïque des premiers martyrs de la foi ; elle leur montra dans un récit animé et éloquent le vénérable patriarche saint Pothin , âgé de plus de quatre-vingts ans, enseignant, à l'ombre d'un chêne séculaire, au milieu d'une forêt épaisse, sur l'emplacement de laquelle l'église des Apôtres, nommée depuis Saint- A'^izier , a été édifiée ; enseignant avec onction et amour au petit nombre des fidèles échappés aux persécutions du paganisme la parole d'un Dieu de paix, de force et de bonté. Les deux adoîescens

igo recueillaient avec avidité les paroles de la veuve romaine , qui leur fit une brillante apologie de la religion nouvelle, de ses confesseurs, de ses soutiens, associant ses auditeurs par une parole insinuante et persuasive à ses espérances, à ses saintes pensées de régénération et d'immortalité !

Bientôt le feu sacré de la foi, de la charité, enflamma tons ces rep-ards d'amis, rendit plus éloquentes encore les voix que faisait vibrer le nom d'un Dieu sauveur. Lucia et ses deux jeunes amis s'étaient compris; ils promirent de se revoir tous les jours, d'employer les instans qu'ils pas-

seraient ensemble à propager les doctrines et les préceptes des saints Évan^les; de visiter, de panser ensemble les malades; d'employer chaque heure de leur vie à quelque bonne œuvre, soit à instruire l'enfance, à secourir la vieillesse, soit à faire de pieuses lectures, en s'appliquant par tous les moyens, dans toutes leurs actions et dans toutes leurs pensées, à acquérir des prosélytes à la foi nouvelle. Ces promesses... ils surent les tenir!...

quelques années à peine écoulées, les deux adolescens étaient devenus deux jeunes hommes, aussi brillans par leur mérite et leur instruction que par l'éclat

de leurs noms et la beauté de leurs traits ! ! ! . . . Leur pure amitié pour la veuve romaine ne s'était point refroidie : ils se guidaient par ses conseils, partageaient le doux fardeau de ses bonnes œuvres...

et, comme elle, concouraient de tous leurs efforts au triomphe de la reli-^ion du Christ. . . et tous deux se livraient, chaque jour, avec une nouvelle ardeur, au culte des belles-lettres, à l'étude de l'éloquence grecque et romaine, de cette éloquence admirable et sublime, dont ils espéraient bientôt, dans un but pieux, imprégner leurs paroles, orner leurs discours, et fortifier leurs voix désormais vouéesà une

sainte et glorieuse lutte!... Ils furent bientôt les victimes de leur dévouement et de leur courage!!... la jalousie des prêtres païens les dénonça tous deux comme des ennemis de la paix publique, comme de vils conspirateurs, tramant dans l'ombre de sanguinaires complots. La calomnie les poursuivit, de jour en jour plus acharnée, flétrissant leurs actes les plus purs de son venin empoisonné... Hélas ! les deux faibles adolescens, comme deux roseaux, se sentaient peut-être prêts à plier sous ce nouvel orage qui grondait sur leur tète, quand Luci'a, la veuve romaine, cette femme

ï94 pieuse, modèle des plus nobles et des plus douces vertus, les avertit qu'ils étaient dénoncés, que de nouveaux dangers menaçaient leursjours, jours précieux qn'ils devaient à la cause sacrée deleurreligion! puis,cettesainte femme, dévouée et infatigable amie, dont les traits leur représentaient si bien la cbarité, les supplia de venir se cacber dans l'humble retraite qu'elle habitait près du rocher de Pierre-en-Scise, retraite qu'ils avaient visitée si souvent en des temps plus calmes ! !...Ilsobéirentà l'amitié ! !..

Alexandre et Éjnpode (ainsi se nommaient cesdeuxamis)étaient cachés depuis quelques semaines

dans la modeste maisonnette de LucLfi, employant les inslans de cette douce captivité à de saints exercices, à de pieuses lectures, à de touclians entretiens... quand un serviteur infidèle les ayant trahis, ils virent un matin, au lever du soleil, le lieu de leur retraite cerncet envahi par des gardes du prétoire. Les deux amis furent arrêtés et chargés de chaînes; l'heure du martyre avait sonné pour eux!... Les soldats romains entraînèrent Alexandre et Êpipnde si brusquement, qu'ils leur laissèrent à peine le temps de se vêtir!... le dernier, dans la précipitation de leur marche, perdit une sandale, ou

chaussure du temps, (jui, recueillie par Lucia, devint plus tard une précieuse relique, à laquelle (assurent les chroniqueurs) ap- ])artenait la vertu de guérir!!

Conduits devant le tribunal du gouverneur, les deux amis, interrogés chacun à leur tour, répondirent avec éloquence, fermeté et noblesse... mais quand ils se virent chargés des accusations les plus calomnieuses, quand ils s'entendirent proclamer, eux et leurs prosélytes de la nouvelle religion, coupables de crimes supposés, crimes infômes et inouïs... oh! une sainte indignation fit bouillonner leur sang dansleurs veines; d'accusés qui!»

^97 étaient, ils semblèrent devenir accusateurs à leur tour. Alexandre, dans un mouvement oratoire sublime, confondit l'imposture de ses juges, et renversa tout récbafaudage de leurs accusations mensongères. H parlait encore, et peut-être sa voix inspirée allait-elle émouvoir le peuple et les nombreux chrétiens confondus dans la fouie, quand le gouverneur, craignant l'effet des paroles des deux jeunes confesseurs de la foi chrétienne, ordonna de frapper sur la bouche de celui qui parlait encore. Le bourreau obéit, et, malgré les flots de sang qui entrecoupaient sa voix de plus en plus éloquente^

Alexandre continua à parler, se sentant soutenu par l'inspiration divine. Alors la multitude païenne, excitée par ses prêtres, poussa des vociférations sinistres, et bientôt des cris de vengeance et de mort! ! La foule, grossie incessamment par la curiosité qu'inspirait le courage, l'audace nfiêmedes deux jeunes Grecs, demanda, avec des burlemens, leur trépas : c'était le dernier signal de leur martyre. Le gouverneur obéit à son tour, et le bourreau aussi. Alexandre et Épipode tombèrent, baignés dans leur sang, en prononçant des paroles de paix, d'amour et de réconciliation, et jetant des re-

gards d'adieu à leurs amis, parmi lesquels ils rencontrèrent, pressée par la foule, Lucia, qui, à leur dernière heure, sentit ses forces l'abandonner, et tomba mourante, poussant un cri qui faillit la perdre, elle aussi. Ils tombèrent sous le glaive du bourreau, unis dans leur mortcomrne ils l'avaient été dans leur adolescence et leur jeunesse, et radieux de la gloire et de la palme immortelles qui les attendaient aux cieux ! Leurs nombreux compagnons, les démarches et les soins de l'inconsolable Z?/r/rt, préservèrent leurs dépouilles mortelles de la dernière profanation, réservée dans ces temps barbares,

même après leur mort, aux martyrs. Leurs cendres ne furent point jetées au vent : les corps inanimés et sanglans à'Epipodc et (}i Alexandre furent recueillis pendant la nuit par des amis dévoués, guidés par la veuve romaine elle-même; une barque favorisée par un brouillard épais, ayant traversé la Saône, les déposa, eux et leur funèbre cortège, au pied du rocher de Pierreen-Scise. Pendant cette sombre nuit, l'amitié épîorée embauma les corps des deux saints, qu'elle déposa en sanglotant, et au milieu des prières les plus ferventes, dans la tombe qu'elle leur avait creusée, et que long-temps aprè*

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