LE MATELOT
Georges Rémotid , honnête menuisier du Havre , venait de perdre dans une nuit tout ce qu'il possédait, un violent incendieayantdétruitson atelier, toute sa maison et un vaste chantier i\m y était contigu. Le pauvre homme, dans les premiers in-
stans de son désespoir, voulait se précipiter dans la mer ; ses amis , par leurs prières et leurs exhortations, eurent bien de la peine à le faire renoncer à sa funeste résolution , et à le ramener à des sentimens plus raisonnables.
Us y parvinrent cependant en.
lui rappelant ses devoirs de père, et en lui faisant voir qu'à son âge, avec l'amour du travail et de la persévérance, il pouvait encore espérer de réparer cet échec.
Georges Ré m on d était unhomme d'honneur; il comprit qu'il y avait plus de courage à supporter les coups de l'adversité qu'à s'en délivrer par un crime. Il vit dans quel aiueux dénûment sa mort
j58 laisserait son pauvre Julien , son seul enfant : il résolut de vivre encore pour lui. L'infortuné Rémond, nous avons oublié de le dire , était veuf depuis deux ans , etn'avaitqu'unseulenfantqui venait d'atteindre sa douzième année. Après avoir regardé autour de lui , ne trouvant aucun moyen de recouvrer en peu d'années, et par des moyens honnêtes , l'aisance dont il venait d'être dépouillé, Eémond résolut soudain de s'expatrier. Un navire appareillait pour le Brésil, où il devait conduire des Français qui, allant y fonder une colonie , emmenaient avec eux , dans ce but , des artisans et des ouvriers de
i59 tous les états. Rémond a déjà son plan arrêté dans sa tête. Ses amis forment en sa faveur une collecte dont le produit se monte bientôt à près de mille francs : cette somme est consacrée à l'achat de tous les outils et ustensiles nécessaires à la profession de menuisier. Un de ces premiers , beaufrère de Rémond, se charge de son fils Julien , dont il prendra autant de soin que s'il était un de ses enfans : tout est convenu , tout le monde est d'accord; Rémond s'est fait inscrire parmi les passagers, et le navire qui est sur le point de partir n'attend plus qu'un bon vent.
Le jour du départ étant arrivé,
ibo
Béftiond, qui voulait laisser ignorer à son fils une résolution qui lui avait coûté un si violent effort sur lui-même, le conduisit chez son oncle qui chercha à distraire l'esprit de Julien. Pour y parvenir, il le mène dans une chambre où sont déposés sur une table des estampes, des livres, et quelques jeux que ses enfans s'empressent de montrer à leur cousin. Croyant que Julien est bien loin de songer à l'éloignement de son père, il le laisse et s'empresse de rejoindre Bémond qui l'attendait dans un hôtel du port, où les deux amis, le capitaine du vaisseau et quelques autres passagers se mirent à table pour
i6i faire ce qu'on appelle un repas d'adieu.
Revenons à Julien. Loin de prendre part aux amusemens de ses petits camarades, il parait préoccupé, pensif, et semble en proie à une seule pensée; estampes, livres, jouets, amis, tout a disparu à ses yeux. Absorbé dans sa rêverie , il balbutie tout bas le nom de père.
Ses petits amis le regardaient d'un air étonné , se disant à demi-voix : « Qu'a donc Julien « aujourd'hui? comme il a l'air u troublé ! » lorsque ce dernier, trouvant un prétexte pour quitter ses camarades , leur dit : u Je reviendrai; mes amis, et ne
« vous oublierai pas. » Il prononça ces derniers mots avec intention et émotion , et disparut.
Il était déjà au bas de l'escalier que ses cousins l'appelaient encore de toutes leurs forces : « 7mlien, Julien, retiens vite, » lui cria Théodore. Mais Julien était déjà bien loin, et il devait se faire attendre long-temps!... Instruit du projet de son père par une lettre que le hasard avait fait tomber en ses mains et par les indiscrétions d'un voisin , le fils du menuisier avait résolu de partager l'infortune de son pauvre père et de s'exiler avec lui, afin, disait-il , de pouvoir le soulager et souffrir, s'il le fallait, avec
lui. Le naïf enfant ne songeait pas qu'à son âge on est rarement utile, et que trop souvent, hélas! on ne fait qu'augmenter les charges et les peines de ceux dont on partage l'existence.
Plein de son projet, Julien rentre furtivement dans la maison paternelle, y fait à la hâte l'inventaire de ses effets, qu'il rassemble soigneusement, et, chargé de son petit bagage, il sort, se dirigeant vers le port. Comme il savait le nom du navire qui devait emmener son père, il ne fut pas long-temps a le trouver, et s'arrêta un instant les yeux fixés sur les voiles déjà tendues. Pen-
dant qu'il était occupé à regarder tristement les manœuvres de l'équipage , un vieux matelot s'approciia de lui : « Mon jeune (( monsieur , lui dit-il , vouu driez-vous aussi vous embar- « quer? \ous êtes bien jeune « pourtant, et nous allons bien « loin!... — Oui, je veux partir, « répondit Julien f et je bénirai -( celui qui me procurera les cf moyens de suivre un père sans « lequel je ne puis vivre, et qui (( veut me quitter. » Et l'enfant fondait en larmes , en parlant ainsi au vieux marin ; puis il continua en lui montrant sa bourse : « Tout cela est à vous; « seul souvenir d'une mère que
{/j'ai perdue, tout cela, je vous le M donne, si vous me procurez les « moyens de partir avec vous u sans que mon père s'en aper- (( çoive. » Le matelot écoutait Julien avec attendrissement, et semblait d'avance songer à quelque stratagème propre à favoriser le généreux projet de Julien.
Après un moment de silence , il lui dit: «C'est bien un peu embar- « rassant, mais c'est égal; ou je me f( trompe , ou nous réussirons. »
Et soudain le marin et l'enfant s'éloignent!... Quelques instans après on vit venir sur le pont le premier, portant sur ses épaules une grande malle qu'il descendit sur le vaisseau et dé-
i66 posa, avec précaution; sur le tiliac.
Bientôt après, tous les passagers, parmi lesquels se trouvait Rémond, le père de Julien, s'embarquèrent; il se forma sur le quai un rassemblement de curieux; on s'embrassa, on s'adressa de part et d'autre des souhaits et de tendres adieux :
les larmes coulèrent, et on se sépara! Aussitôt, le pilote ayant fait crier la barre , le vaisseau démarra. Des deux côtés on se suivit long-temps des yeux, on se parla de la main, on se fit des signes, on agita des mouchoirs dans l'air; mais le navire , emporté par un bon
vent, volait au milieu des flots, et bientôt, côtes, cité, verdure, patrie, tout avait disparu aux yeux des passagers qui , derrière eux comme à l'horizon, ne virent bientôt plus que le ciel et l'eau! La journée fut belle, et comme le vent était favorable on fit beaucoup de chemin. Le soir , comme le soleil commençait à se cacher dans la mer, embrasant les flots et les cieux de ses derniers rayons, Rémond et quelques-uns de ses amis que le temps avait attirés sur le pont se mirent à causer de la France, des amis qu'ils y avaient laissés.
Chacun parlait de ses projets, de ses regrets, de son espoir; de son
retour, etc/, et, pendant cette conversation, un des marins préparait sur une table quelques rafraîchissemens, invitant chaque passager à en prendre sa part.
(( Pour moi , dit Hémond, je ne
(f prendrai rien; j'ai le cœur
« trop gros de chagrins; je me
rt sens là un poids (et il mettait
(( la mainsurson cœur), un poids
(( qui m'étouffe. Hélas ! ajouta-
« t-il, j'ai laissé mon meilleur
« ami, mon seul enfant, mon
(( pauvre Julien, je ne le reverrai
fc peut-être plus!.... Encore si
i< j'avais pu l'embrasser ! disait-
<( il ; mon pauvre Julien , que
f< vas-tu devenir? » et le brave
homme essuyait ses larméâ qu'il avait cherché vainement à retenir. Tout-à-coup un cri s'échappe du milieu des passagers qui environnaient Bémond, cherchant à le consoler. Ce cri jette d'abord l'épouvante parmi eux; ils se regardent, s'interrogent des yeux; mais, ô surprise ! ô spectacle touchant! Julien s'est élancé du coffre dans lequel il était emprisonné; il est aux genoux de son père, dont il semble implorer le pardon ! En avait-il besoin ? Ce fut dans les bras de Rémond qui pleurait encore, mais de joie, que Julien, modèle de piété filiale , courut chercher sa grâce.
« Je le sentais bien , dit Rémond ,
ÏO
(( nous ne pouvions pas vivre K l'un sans l'autre. Maintenant (( que j'ai mon fils, je ne crains (( plus l'adversité. » Tout l'équipage était ému jusqu'aux larmes d'une scène si attendrissante, et chaque passager se plaisait à se répandre en éloges sur le compte du petit Julien, qui fut bientôt chéri de tout l'équipage, autant qu'il le méritait. Depuis ce jour, on le surnomma le petit matelot, et toutes les caresses, toutes les preuves d'attachement lui furent prodiguées. Le capitaine de vaisseau lui-même le prit sous sa protection , et promit d'être utile à son père ainsi qu'à lui; Julien, de son côté , par ses soins , ses
prévenances , sut se rendre agréable à tous ses nouveaux protecteurs. Pendant toute la traversée, qui fut très-longue, il travailla sur le pont et dans la chambre du capitaine, qui le faisait écrire sous sa dictée , et qui lui accordait pour cette besogne un salaire qu'il était loin d'attendre. De plus, quandi?emo;zâ? voulut payer le passage de son fils, le capitaine refusa d'en recevoir le prix , lui disant : « Vous avez un fils verce tueux , un aimable enfant dont (c vous devez être fier; je suis « heureux, moi, d'avoir été té- « moin de son dévouement qui « vous honore autant que lui. w Puis il ajouta en riant : « Un
(( enfant comme le vôtre passe (( y}ar contrebande.... »
Au bout de quatre mois, on relâcha dans un petit port de l'iVmérique du Sud. Julien , son père et quelques passagers fixèrent leur séjour dans les terres.
L'honnête Ré mon d y acheta des bois qu'il se mit à exploiter et à défricher lui-même; puis il en fit des planches et des caisses qu'il vendait aux riches cultivateurs, qui en envoient une grande quantité en Europe, après les avoir remplies de café, de sucre, etc. Julien partagea , en bon fils, les travaux de son père; il lui fut même d'une grande ressource , car il était aussi laborieux
qu'iiiLeliigent : aussi , au bout de cinq ans, ayant fait une jolie Ibrtune, i?emo/i^ reutraen¥rance avec son cher Julien qu'on avait cru mort, au Havre, pendant long-temps.
Le préfet maritime du Havre, ayant entendu parler du trait d'amour filial que je viens de vous raconter, voulut voir Julien et le féliciter lui-même. Julien, malgré la profession de son père, n'avait pas négligé son éducation ; il savait à fond les mathématiques, la géographie, l'histoire. A son retour, il s'adonna à l'étude avec plus d'ardeur encore, et, par la protection de ses nombreux amis (la vertu et la
sagesse en ont toujours), il obtint bientôt une bourse à l'École Polytechnique; puis, au boutde quelques années, il en sortit avec le grade d'enseigne de vaisseau. II sut se distinguer dans cette brillante carrière , et y obtint bien vite, par son courage, le grade de capitaine de frégate; et quand, au retour d'un voyage de long cours, il venait voir son père déjà âgé, et se promenait avec lui sur le port du Havre , il fallait voir comme l'honnête Rémond se redressait lorsqu'il entendait dire près de lui : u Cet officier de « marine que vous voyez , c'est « Julien Rémond , celui qu'on ap- (f pelait autrefois le petit ma-
« telot. Vous savez son his- H toire?... Il est toujours lemo- « déle des fils. »