‹ Lectures en famille, ou Les soirées d'hiverChapitre 2 sur 12 · LES TROIS SOEURS · texte numérisé non relu

LES TROIS SOEURS

Asthénie était la fille aînée de madame de Valmont , épouse d'un riche receveur-général de province. Cette dernière avait

pour résidence d'été une terre magnifique, située à quelques lieues de Paris, et ne rentrait dans la capitale qu'après les vendanges, pour y passer l'hiver entier. Asthénie avait deux sœurs plus jeunes et plus jolies qu'elle, et qui semblaient, à cause de leur beauté peut-être, avoir une plus grande part qu'elle à l'attachement de leurs parens, et être les seuls objets de leurs caresses.

Quant à la pauvre Asthénie , victime des torts que la nature avait eus à son égard , ne marchant qu'avec des béquilles , infirme dès son enfance, elle ne vivait que pour s'entendre reprocher à tout instant l'embarras

qu'elle donnait et le tableau digne de pitié qu'elle offrait. La pauvre enfant, douce et bonne, supportait, sans se plaindre, tous les mépris, tous les affronts et tous les dégoûts de sa malheureuse existence. Sa mère même, semblant oublier ce titre sacré qui donne une si tendre indulgence pour les défauts de ses enfans, sa mère, plus d'une fois, par des paroles dures, avait fait verser des pleurs à l'infortunée, qui , assise sur un fauteuil à roulettes, avec lequel elle se dirigeait d'une pièce à l'autre, disait alors tout bas : « Hélas ! ce n'est pas « ma faute, si je suis née pour « déplaire à tout ce qui m'en-

(( toure ! ne suis-je pas assez à (c plaindre, à douze ans, de ne (( pouvoir marcher encore, de « souffrir sans cesse , et de n'être c( jamais plainte?» On avait pourtant, de loin à loin, quelques égards pour la petite Jsthénie, que des convulsions violentes avaient, depuis l'âge de deux ans, laissée dans l'état critique que nous venons de dépeindre; mais à ces attentions si rares, et aux soins dont elle était parfois l'objet, se mêlaient souvent l'expression de la mauvaise humeur et un ton d'amertume qui , semblables à une fleur sauvage et vénéneuse flétrissant le bouquet le mieux assorti , efl'açaient

tout le charme qu'eussent eu ces caresses et ces prévenances, inspirées par une vraie pirie et par un sentiment de pure amitié. Les sœurs même ai Asthénie , devant leurs jeunes amies, lui prodiguaient quelquefois des épitbètes dictées par l'ironie la plus amère, et se moquaient hautement de celle qu'elles appelaient la petite estropiée^ ou le petit monstre; et si l'on parlait à madame de p~almont de sa fille, elle répondait avec dédain : n Ne me parlez pas « de cette enfant, je suis assez u malheureuse de l'avoir sans u cesse sous les yeux, » et autres propos indignes d'une bonne mère, que je ne veux pas ré-»

péter ici. Quand il y avait quelques fêtes dans l'hôtel de Yalmont , on traînait le fauteuil de la pauvre Asthénie dans une pièce isolée; et là, seule, toute seule, entendant de loin l'archet de la folie, les cris d'une joie bruyante, la petite infortunée se prenait à pleurer, puis elle priait Dieu ou lisait. Et comme assez souvent on l'oubliait, il arriva plus d'une fois qu'à la fin d'un bal , on la retrouvait encore sur son fauteuil.

Dans le petit nombre de personnes de sa famille qui s'intéressaient pourtant un peu à son sort, la pauvre enfant avait remarqué madame de Mulej,

jeune veuve, mère d'un fils unique, qui lui-même plaignait du fond de son cœur le sort de sa petite cousine. Plus d'une fois, s'échappant des cercles enfantins, il était venu partager et égayer sa solitude : il se nommait Edouard, et avait un cœur excellent ; or, un soir (\a Asthénie n'avait pas encore été reconduite dans sa chambre, et que ses sœurs. Élise et Ernesline, jouaient en sa présence avec une foule d'autres enfans, Edouard ne put entendre de sang-froid les propos inj urieux de l'une d'elles :

« Fil aue c'est laid, mademoi- « selle y lui dit-il, de se moquer « ainsi de sa sœur ! vous devriez

'< plutôt, la plaindre! Cette

« vanité que vous donnent 'vos i( traits et votre taille sera peut- « être un jour bien humiliée ! Tous « les dons que vous avez reçus de ti la nature peuvent disparaître en- « un instant j il ne faut qu'une « simple maladie pour vous défin gurer entièrement, et, de jolie i< que vous êtes, vous rendie af^ H freuse. Au reste, j'ai toujours « entendu dire qu'il valait mieux « être bonne que belle... » Le petit Edouard se tut, et les deux sœurs, interdites, se regardèrent d'un air mystifié, tandis qu'une personne âgée qui venait d'entrer, et qui avait entendu les dernières paroles du jeune mo'

raliste, lui touchait la main en lui disant : « C'est très-bien, mon aiiul très-bien! » On reconduisit asthénie dans sa chambre, où la pauvre enfant, encore tout émue, pensa long-temps, avant de s'endormir, à son jeune défenseur.

Un an après , madame de Valmont , étant sur le point de partir pour l'Italie avec ses deux filles, avait résolu d'abandonner Asthénie aux soins d'une femme de chambre , lorsque madame de Mulejr, femme sensée et incapable d'une lâche complaisance, entreprit de détourner son amie d'un projet qui, dit-elle, lui paraissait imprudent j puis elle sut

glisser adroitement dans la conversation quelques reproches sur rindifférence qu'avaient pour Jsthénie ses sœurs, et quelquefois même sa mère : entre parentes et amies on doit se dire la vérité. Ainsi, dans cette circonstance, madame de Falmont reçut une leçon et des conseils que lui avaient bien mérités sa légèreté et l'espèce de dégoût que paraissait lui causer la vue à! Jsthénie. i( Laissez-moi votre fille, « ajouta madame de Mulejj j'en « aurai soin comme de mon ({ Edouard, qui lui-même sera (( bien aise d'avoir sa petite couce sine avec lui. — Je le veux « bien! » répondit madame de

Valmont; et ce consentement allait décider du sort à'Jsthénie.

Sa mère, ses sœurs, partirent pour l'Italie; quant à elle, une voiture vint la chercher, et la conduisit dans l'hôtel de madame de Muley, 11 faut pourtant l'avouer, Jsthénie , malgré ses jambes grêles, ses bras amaigris et sa petite taille contournée, avait quelque chose de spirituel dans la physionomie , puis de grands beaux yeux, de longs cheveux noirs, et je ne sais quoi dans tout son être qui inspirait d'abord la pitié et bientôt après l'intérêt le plus vif.

A peine madame de Miilej eutelle installé chez elle la jeune infortunée, qu'elle se diî : « Cetfe

i( enfant m'appartient, je puis « réparer les torts que l'on a eus « jusqu'ici à son égard; je puis i( utiliser le temps quJslhénie •< va passer près de moi ; c'est un « dépôt sacré que je dois faire (( fructifier. » Puis la regardant d'un air attendri , elle se disait tout bas : u Avec une si jolie « figure, souffrir sans cesse et « vivre loin du monde toute sa « vie, pauvre petite! »

Un jour qu'elle s'abandonnait à la tristesse où la plongeaient souvent ces réflexions pénibles, madame de Mule/ se surprit à dire : u Mais s'il plaisait au Ciel , (( par un miracle?... non ! non!

« ce miracle est impossible!... »

Puis fixant de nouveau ses regards sur J s thé nie f elle ajouta tout bas : a Pauvre enfant! c'est « impossible!.., »

Cependant tous les soins furent prodigués à la jeune fille, qui n'y avait pas été accoutumée.

Elle eut des maîtres de dessin, d'histoire, de musique, et en peu de temps fit des progrès étonnans. Ce fut surtout pour le dessin qu'elle parut avoir des dispositions surnaturelles : désormais elle s'y adonna entièrement.

Edouard prenait part à ses études, et ne pouvait s'empêcher d'admirer l'esprit naturel, l'intelligence et les reparties fines de celle qu'il n'appelait plus que sa

petite sœur. Quant à Asthénie , elle trouvait tant de dilTérence dans ce genre de vie, qu'il lui semblait, ainsi qu'à madame de Miiley-y que l'état de sa santé s'en était sensiblement amélioré. Elle avait déjà treize ans, lorsqu'un vieux médecin, en qui madame de Midej avait une confiance méritée , et à qui elle demandait un jour s'il pensait o^ Asthéjiie pût recouvrer jamais l'usage de ses membres, et si l'art ne pourrait pas, sinon faire disparaître, du moins corriger un peu la difformité de sa taille, lui répondit :

« Rien n'est impossible, madame, « à la nature; on voit des bran- « ches cassées se rejoindre cVelles-

i5 a mêmes, et la sève reprendre « son essor sans le secours du a jardinier, qui est, comme vous a savez, le médecin des vergers.

(( On voit bien autre chose dans a le Livre de la nature , et qui en « apprendrait à toutes lesFacultés « réunies; quant à ce que vous me a demandez, n'attendez rien de « notre art, la nature seule peut « favoriser vos désirs. » Cependant le docteur ordonna ( pour ordonner quelque chose) des bains d'eaux minérales. Il prescrivit aussi qu'à l'époque des vendanges on tînt chaque jour Asthénie pendant une demi-heure dans une cuve pleine de raisins, puis des frictions, etc; car une ordonr

nance de ces messieurs, surtout lorsqu'ils avancent en âge, ne pêche pas ordinairement par la brièveté. Il recommanda en outre qu'après les bains, qui avaient pour but principal de fortifier les membres de la jeune personne, on essayât de lui faire faire quelques pas , à l'aide de deux bras vigoureux, et de renouveler plusieurs jours de suite cet exercice; enfin il recommanda l'usage d'un corset mécanique, dont on devait revêtir Asthénie chaque soir avant son coucher.

Un de ces miracles dont l'art profite toujours aux dépens de la nature, qui seule les opère, fit i{yx'JsLliénie, que plusieurs mé-

(lecins avaient regardée comme incurable , se rétablit entièrement. Peu à peu ses jambes prirent des forces, et sa taille, dont les difformités disparaissaient progressivement, ne laissa bientôt plus voir qu'une jolie petite créature à la place de la jeune infirme que, par dérision, ses sœurs avaient nommée bien souvent le petit citl-de-jatte. Le moral et le physique, ou le corps et l'esprit, firent simultanément chez Asthénie des progrès aussi merveilleux que rapides, et sa bienfaitrice eut bientôt à s'applaudir en même temps de sa guérison, des connaissances nombreuses et variées qu'elle acqué-

rait, de son intelligence, de sa mémoire surprenante, de son goût pour le travail , et des progrès remarquables qu'elle avait faits dans les arts d'agrément.

Bientôt Asthénie , dont le rétablissement avait été plus prompt que ne l'espérait madame de Malej, et dont l'esprit naturel, les dispositions rares pour le dessin, étaient admirés dans tous les cercles où on la conduisait, devint un de ces jeunes prodiges dont on aime à s'entretenir, qu'on recherche , et en qui l'on se plaît à admirer et à encourager le germe d'un beau talent. Rien ne semblait manquer à Asthénie : tendres soins , fêtes , bals , pré-

sens, maîtres de toute espèce, plaisirs, récréations, elle avait tout ce qu'on peut désirer à son âge.

Pourtant il manquait quelque chose à son bonheur. Qui le croirait? ses sœurs l'avaient oubliée et n'avaient pas daigné répondre aux lettres nombreuses qu elle leur avait écrites. Cédant aux instances de sa bienfaitrice , elle avait laissé ignorer à madame de Valmont l'heureux changement qui s'était opéré dans tout son être; elle lui réservait celte surprise à son retour. La pauvre enfant, pour prix de son espoir, et du désir qu'elle éprouvait de revoir ses parens, n'en avait reçu

que quelques froides lignes qui lui avaient encore arraché des soupirs et des larmes! u On ne « maime pas, se disait-elle, on (f me croit peut-être toujours la f( même ; mais quand mes sœurs H me verront ainsi changée , (c peut-être cesseront-elles d'être « aussi indifférentes pour moi u qui les aime tant. » Elle se disait tout cela; et tous les jours elle retraçait avec son crayon quelqu'un des sites qui l'avaient vue avec Élise et Ernestine, et qui avaient le plus frappé sa jeune imagination.

Enfin, on annonce l'arrivée de madame de Valmont. Asihé" nie s'en réjouit, mais chaque

i OU r d'attente iui parait un siècle; pour en abréger la longueur, elle a recours encore à ses crayons, elle conçoit l'idée de se représenter toute percluse, infirme, l'air souffrant, assise dans son fauteuil à roulettes, et d'opposer à ce tableau celui aJsthénie l^ien faite, jolie, et en toilette élégante; et cette idée riante ne la quitte plus qu'elle ne l'ait exécutée.

Sa mère arrive enfin, et ses deux sœurs trouvent dans leur chambre les deux ingénieux portraits, placés vis-à-vis l'un de l'autre.

Madame de MLiley était dans im cabinet voisin avec notre pe-

tite héroïne, et toutes deux entendirent la conversation suivante entre les deux sœurs :

« Quelle idée de nous mettre « ainsi sous les yeux un tel ta- « bleau? JN'est-ce déjà pas bien « assez de voir sans cesse l'ori- (c ginaî, sans en avoir encore la « copie? » disait l'une d'elles qui avait d'abord découvert le premier portrait; mais la seconde a reconnu dans celui qui est en face les traits de sa sœur, et s'écrie ; « Tiens, c'est encore Js- (( thénie I oh , si elle était ainsi, c( qu'elle serait belle! on pource rait l'aimer,.. — Pour moi, je « l'aimerais moins encore que i( comme elle est ici, répondit

« l'aînée... car, vois-tu, elle nous <( éclipserait... Mais que signifie « tout cela, dis-moi ?>) Les deux sœurs se turent, voyant entrer dans leur chambre madame de F«/:«072t,-aussitôt la porte du cabinet s'ouvre et Asthénie vole dans les bras de sa mère , puis saute au cou de ses sœurs qu'elle embrasse mille fois. « Asthénie y (( Asthénie f ma fille, s'écria ma- <( dame de Valmont attendrie , a c'est toi ! oh ! laisse-moi te « voir; que tu es belle! Par- « donne - moi, mon enfant , « mon indifférence. Mets ta (( main là. » Et en disant ces mots, elle prit la main à^ Asthénie qu'elle plaça sur son cœur. « Tu

« le sens, n'est-ce pas, je suis ta H mèreh) Qu'elle était touchante, cette scène! que la joie de madame de Valmont fut pure , et quelle ivresse valut jamais les larmes qui venaient de couler !

Asthénie, rendue à sa mère, à ses sœurs, devait espérer le bonheur! il n'en fut point ainsi; et les paroles qu'elle avait entendues du cabinet, le jour de l'arrivée de sa mère, furent un sombre présage de ce qui devait lui arriver...

La jalousie s'était emparée du cœur de ses deux jeunes sœurs, qui, chaque jour, ne voyant plus en elle qu'une rivale , lui faisaient payer bien cher le change-

ment heureux qui s'était opéré dans sa personne; elles lui rappelaient sans cesse, avec une maligne ironie, ce qu'elle avait été , lui cherchaient de mauvaises querelles, etseconduisaienteiifin envers elle de manière à prouver qu'elles ne tenaient aucun compte des liens du sang , et des charmes si doux de l'amitié qui doit toujours régner entre des sœurs.

La mère des trois jeunes filles, voulant rétablir l'harmonie entre elles, employa en vain les réprimandes et les exhortations. Hélas 1 le mal éiait sans remède, et chaque triomphe à' Asthénie, chaque nouveau succès venait

aigrir encore le cœur des deut jalouses.

Jsthénie était-elle invitée avec elles à une fête, elles refusaient de s'y rendre , ou bien , tout le temps que durait le bal , elles se tenaient éloignées de leur sœur, chuchotant entre elles, et ayant toujours l'air de s'en moquer ; puis au retour c'étaient toujours des propos durs, des reproches, des plaisanteries amères, et la pauvre Asthénie, au sein de sa famille, était obligée de passer une partie de sa vie seule dans sa chambre , se livrant avec une nouvelle ardeur, pour se consoler de cet abandon, à son goût pour le dessin et pour l'étude;

aussi ses progrès surprenaientils ses martres et tous ceux qui l'aimaient.

Un événement imprévu enleva, à cette époque, une partie de la fortune de madame de Valmont qui sévit forcée de faire de grandes réductions dans ses dépenses. Ses filles aînées eurent à souffrir de cette réforme et de ce système d'économie qui humiliait singulièrement leur jeune vanité.

Asthénie avait quatorze ans; tous les jours elle embellissait, et en regardant sa jolie figure on ne se rappelait plus les torts qu'avait eus la nature envers elle.

Alors, cédant aux instances de

sa mère, la jeune fille rentra dan? riiôfel de sa bienfaitrice, madame de Mnlcy, Là, toutefois, Je tourbillon du grand monde , les éloges qu'elle recevait à chaque instant , ne purent lui faire oublier l'infortune de sa mère! Elle travaillait avec ardeur, et quand elle avait fini quelques dessins, elle les vendait en cachette, puis en faisait passer le montant à ses sœurs, dont les goûts et les habitudes pouvaient ainsi, grâce à cette générosité, être en partie satisfaits; la bonne sœur accompagnait toujours ses dons de ces mots j De la part d^ Asthénie a ses sœurs.

Elles furent enfin touchées de

^9 tant de bonté ; elles se reprochèrent leur jalousie, leur dureté , et ne sentirent plus dans leur cœur que de l'amitié pour Asthénie. Quant à celle-ci, son talent grandissant tous les jours, elle vit des amateurs distingués rechercher ses productions. Plusieurs expositions furent enrichies de ses ouvrages, et reçurent des éloges unanimes. Partout on vantait la jeune artiste , qui vit la gloire et la fortune sourire à son avenir. Elle continua à partager, en bonne sœur, avec celles qui avaient eu le tort de lui porter envie.

Plus lard , ayant fait un mariage brillant , Asthénie reçut

dans son hôtel sa mère et ses sœurs ; elle se chargea de l'établissement de celles-ci, et vivant heureuse au sein d'une famille qui l'adorait, elle répétait souvent , en riant : « Ma taille a bien « un peu changéj mais , convenez- « en avec moi, le cœur d' asthénie « est toujours resté le même. «

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