ET NAPOLEON EMPEREUR
Il est peu d'hommes illustres dont l'enfance ait été l'objet de plus d'investigations, de plus de recherches , que celle de Napoléon, cet homme extraordinaire qui plana sur son siècle comme un météore de gloire et de génie.
On raconte sur son enfance une
foule de faits qui caractérisent p a r fai t e m e n t Napoléon général, consul et empereur ! c'est toujours la même ambition, toujours la même vivacité de reparties, le même amour-propre, et ce besoin inné de commander!
L'enfant montre déjà ce que doit être un jour l'homme; déjà on le voit sombre, rêveur, appliqué dans les études les plus sérieuses, qui sont celles qu'il préfère ; susceptible et parfois emporté, la moindre réprimande le blesse profondément, et sa sensibilité estsi vive,qu'on le voit tomber malade après avoir reçu des remontrances devant ses condisciples.
Enfant, il connaît déjà le point
d'honneur et l'émulation; plus tard, l'homme fera des prodijO^es avec ces deux mots. Et pourtant le jeune Napoléon ne fuyait pas le plaisir; mais il s'y livrait avec cette réserve qui sied à peine à l'adolescence , ne choisissant du reste que des jeux qui convinssent à son humeur militaire :
ainsi il ordonnait des combats, distribuait les grades, assignait à chacun son rang, divisait ses petits camarades en deux camps , et commandait lui-même la bataille qu'il voulait toujours gagner... Plus tard, ne fit-il pas comme dans son enfance?.. Par-»
fois, quand les soldats lui man« quaient ^ il g^ servait de grpjiseg
pierres qu'il rangeait lui-même sur plusieurs lignes, simulant avec elles des pelotons , des bataillons, etc. hes plus hautes pierres étaient ses généraux, etquand les deux armées étaient en présence, il ordonnait les mouvemens qu'il dirigeait lui-même, et trouvait le moyen, avec ses soldats de granit, de fixer toujours la victoire de son côté.
Tels furent les premiers délassemens de celui qui, plus tard, devait être l'arbitre des destinées du monde entier. Il préluda , par des batailles avec des soldats de pierre , à ces longues et terribles guerres qui seront long-temps encore l'honneur et la gloire des
armées françaises. Napoléon enfant laisse deviner Napoléon général.
Aussi y durant toute sa glorieuse carrière , Yécoliej' de Brienne aima-t-il à se rappeler les souvenirs de son enfance, et se fit-il sans cesse un devoir et un plaisir de s'entourer de la plupart de ses camarades, qui eurent toujours des droits à sa généreuse protection. On raconte qu'étant Empereur, on vint lui annoncer au palais des Tuileries qu'un de ses anciens condisciples demandait une audience ; Napoléon , avant de le faire introduire , ordonne à un de ses chambellans de service de demander au solliciteur à s'il
peut citer quelque particularité qui lui rappelle les rapports qui ont existé entre eux. » Le chambellan obéit. Quelques instans après , il revient et dit à l'Empereur : « Cet homme a une cica- « triée près de l'œil gauche , qui « doit vous rappeler, dit-il, cer- « taine affaire qui s'est passée K entre vous et lui — — Je le « crois bien, repartit Sapoléon ^ « c'est un général de pierre que « je lui ai jeté à la tête... )) Et le condisciple du célèbre élève de \ école de Brieiine ayant été introduit , obtint de V Empereur tout ce qu'il lui demanda....
Quoique Napoléon ne fût pas l'aîné de sa famille, il s'en regarda
toujours comme le chef. Il est vrai qu'une espèce de prédiction de son père, faite au lit de mort à tous ses enfans éplorés, avait contribué à donner au jeune Bonaparte cette supériorité morale qu'il conserva depuis sur tous les membres de cette même famille dont il fut plus tard l'appui et le protecteur. « Souviens- (c toi , avait dit le père mourant « en s'adressant à l'aîné de ses « enfans, souviens-toi que tu « es Vaîné de la famille , mais (( qu'en voici le chefj » et de sa main défaillante , le vieillard montrait le jeune Bonaparte, qui fondait en larmes, en jurant tout bas d'accomplir un jour, si le
Ciel le protégeait; la prédiction paternelle. Aussi , vit-on plus tard le jeune officier d'artillerie devenu successivement général , premier consul , et enfin, empereur, distribuer à tousses frères et sœurs des trônes et des couronnes , se rappelant encore que, s'il n'était pas Vainé de sa famille, il en était le chef.... Vempereuv aima toujours de préférence les hommes qui n'avaient pour mobile que les nobles sentimens du cœur, et ceux aussi que les afTections de famille suivaient même au milieu des camps. Plus d'un conscrit lui parlant au nom de sa mère malade, de son père mourant, toucha ce cœur que la
discipline militaire rendit si souvent inflexible. Au camp deBou" lognef ayant appris qu'un jeune matelot anglais s'était évadé du dépôt des prisonniers, et qu'après avoir erré plusieurs jours et plusieurs nuits dans les bois , il était parvenu à se construire un canot d'écorce d'arbre, n'ayant pour tout instrument que son couteau, il voulut voir ce jeune homme âgé à peine de seize ans, qui avait conçu et mis à exécution un plan si hardi. En effet, le jeune matelot, soutenu par le seul espoir de revoir sa patrie , avait osé se confier à l'Océan dans sa frêle embarcation. Déjà il gagnait le large quand il fut découvert, re*
pris et chargé de nouveaux fers.
Napoléon y en le voyant, ne put se défendre d'un sentiment d'admiration, et, interrogeant à plusieurs reprises le jeune téméraire : (f Vous étiez donc bien « heureux , lui dit-il , dans votre « patrie; vous y trouviez donc « tous les plaisirs réunis, pour « oser exposer ainsi vos jours « dans l'espoir si peu fondé de la « revoir? » Le matelot se jeta aux genoux de l'empereur : « Oh l « lui dit-il, je voulais revoir ma «pauvre mère qui est infirme, et c( qui va mourir sans me dire un i( dernier adieu; . . » et le jeune Anglais sanglotait en prononçant ces mots , cherchant à lire son sort
dans les yeux de l'ennemi de son pays... « Sa mère ! il veut revoir « sa mère ! s' écv'm Napoléon , qui « déguisait mal son émotion ; « qu'il la revoie donc, sa mère, K car il faut qu'il l'aime bien « pour avoir osé , dans le seul (( espoir de l'embrasser, mettre « à exécution un projet si témé- « raire. » Puis, se retournant du côté du matelot qui embrassait ses genoux, il ajouta : « En- (( faut, vous êtes libre; volez au- « près de votre mère et aimez-la (( toujours autant, m Ainsi le grand homme qui tenait dans ses mains les destinées de l'univers, aimait à rendre justice aux sentimens généreux qui hono-
rent l'humanité ; ainsi Napoléon savait récompenser jusque dans ses ennemis les nobles qualités de lame, le courage et l'humanité, car il savait aussi que les liens de la famille sont sacrés , et qu'à Dieu seul appartient la puissance de les briser.
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