LA COUVERTURE
Un riche bourgeois d'Abbeville vint, avec son fils, s'établir à Paris, où il fit de bonnes affaires, et augmenta sa richesse.
Ln jour il dit à son fils :
5 ' Te voilà en âge de te marier. Je suis vieux, et je ne voudrais pas te laisser sans amis dans cette ville où nous sommes étrangers. Si je trouvais une femme bien née je te la ferais épouser, et je n'épargnerais pas mon argent.' lo Notre bourgeois connaissait un chevalier qui avait perdu tout son argent à suivte les tournois et à mener joyeuse vie. Il avait une fille, qui possédait, de par sa mère morte, une belle maison tout en face de celle du bourgeois. Celui-ci demanda au chevalier de lui 15 donner sa fille en mariage pour son fils.
On se disputa longtemps sur les conditions. Il
fut décidé enfin que le bourgeois céderait tout son
bien à son fils le jour de son mariage. Ainsi fut fait,
le bourgeois n'ayant pas même de quoi manger, s'il
20 ne recevait rien de son fils.
Pendant quelques années, le vieux bourgeois resta dans la maison, n'ayant guère que la joie de voir grandir son petit-fils. Sa belle-fille ne pouvait supporter sa présence ; elle finit par persuader à son 25 mari de le chasser de la maison.
Le pauvre vieillard se mit à pleurer : ' Permets-moi seulement de rester dans ta cour. Je ne demande même pas de feu, ni de matelas. Donne-moi un peu de paille, et chaque jour un peu
de pain. J'ai peu de temps à vivre ; ne m'aban- 30 donne pas tout à fait.'
Le lils, qui craignait sa femme, répondit que toutes ces prières étaient inutiles.
' C'est moi,' dit-il, ' qui te chasse, mais tu sais bien que ce n'est pas moi qui le veux.' 35
' Eh bien, je m'en vais, mais j'ai bien froid. Donnemoi quelque chose pour me couvrir.'
'Je n'ai rien à te donner.'
' Donne-moi au moins une des couvertures, dont tu couvres tes chevaux.' 40
A cela le jeune homme consent. Il appelle son fils, petit garçon de douze ans, et lui dit de donner au vieillard la couverture d'un des chevaux.
L'enfant obéit sans mot dire ; il va à l'écurie avec son grand-père, prend la plus belle couverture et la 45 coupe en deux.
' Pourquoi,' lui dit le grand-père, ' fais-tu cela ? Ton père me l'a donnée tout entière. Tu es encore plus cruel que lui. Je vais aller me plaindre de toi.' 50
' Bien. Allons-y.'
Le père dit à l'enfant de donner la couverture tout entière au vieillard.
L'enfant refusa.
'Je veux,' dit-il, 'garder cette moitié pour vous, 55 mon père, car je vous traiterai un jour comme vous avez traité mon grand-père. De moi vous recevrez ce qu'il reçoit de vous.'
Le père réfléchit. Il comprend qu'il fait une mauvaise action, il s'en repent, et ne pense plus 60 à chasser le vieillard.
C'est ainsi que le jeune enfant sauva la vie de son grand-pere et l'honneur de sa famille.
^ Ce récit est tiré d'une conte en vers écrit par un nommé Dernier au xiii'^ siècle.