BOURGEOIS ET PAYSANS (I180-I
Pendant la période qui va de 1180 à 1328 les villes devinrent prospères, mais cette prospérité se tournait surtout au profit d'un certain nombre de riches marchands ou industriels, qui abusaient de
^ leur pouvoir pour opprimer les petits boutiquiers et les ouvriers.
Hors des villes, il y avait la masse obscure des paysans. Les faits racontés par les chroniqueurs du temps nous laissent deviner que leur sort n'était pas
^° de beaucoup amélioré. Leur vie était peut-être moins dure, mais ils souffraient toujours. Quelquefois ils se révoltaient contre leurs seigneurs, mais sans succès.
Dans la société du moyen âge le paysan ne comp-
^^ tait pas. Tant qu'il travaillait sans se plaindre, tant qu'il se laissait traiter comme une bête de somme, on était assez content de lui. S'il osait protester contre les conditions de sa vie, alors ' cette horrible et dangereuse présomption,' comme dit un chro-
^° niqueur du temps, était punie sans merci.
LE PAS d'armes du ROI JEAN {Abrégé)
A ce tournoi, plus de six cents lances furent brisées et deux chevaliers tués. Dans les vers de V. Hugo, qu'on va lire, c'est un des combattants qui est censé parler. Les sentiments qu'il exprime sont bien ceux du baron batailleur du moyen âge.
Çà, qu'on selle,
Écuyer,
Mon fidèle
Destrier.
Mon cœur ploie 5
Sous la joie,
Quand je broie
L'étrier. . . .
Cette ville
Aux longs cris, 10
Qui profile
Son front gris,
Des toits frêles,
Cent tourelles.
Clochers grêles, . 15
Cest Paris !
Quelle foule,
Par mon sceau !
Qui s'écoule
En ruisseau, 20
Et se rue.
Incongrue,
Par la rue
Saint-Marceau.
On commence.
Le beffroi !
Coups de lance !
Cris d'effroi !
On se forge.
On s'égorge, 30
Par Saint George !
Par le roi !
La cohue,
Flot de fer, 35 Frappe, hue,
Rempht l'air.
Et profonde,
Tourne et gronde,
Comme une onde, 40 Sur la mer.
Dans l'orage, Lis courbé, Un beau page Est tombé.
45 II se pâme.
Il rend l'âme, Il réclame Un abbé.
Moines, vierges, 50 Porteront
De grands cierges
Sur son front ;
Et dans l'ombre
Du lieu sombre, 55 Deux yeux d'ombre
Pleureront.
Car madame Isabeau Suit son âme 60 Au tombeau.
Que d'alarmes !
Que de larmes ! . . .
Un pas d'armes C'est très beau.
Çà, mon frère,
Viens! rentrons
Dans notre aire
De barons.
Va plus vite,
Car au gîte 7°
Qui t'invite,
Trouverons/
Toi, l'avoine
Du matin,
Moi, le moine 75
Augustin,
Ce saint homme
Suivant Rome,
Qui m'assomme
De latin,
Et rédige
En romain
Tout prodige
De ma main,
Qu'à ma charge ^5
Il émarge
Sur un large
Parchemin.
Un vrai sire
Châtelain ^°
Laisse écrire
Le vilain ;
Sa main digne
Quand il signe,
Égratigne '^^
T ']tr. V. Hugo.
Le velm.
1 Nous trouverons
CKHCY (1346)
En 1328 commença la guerre, appelée guerre de Cent ans, dont les prétentions d'Edouard III à la couronne de France furent le prétexte. Il n'y eut pas de bataille décisive avant celle de Crécy, dont voici le récit fait par l'historien français, Michelet :
Edouard III partagea son armée en trois batailles, et fit mettre pied à terre à ses gens d'armes. Les Anglais mangèrent, burent un coup, puis s'assirent, leurs armes devant eux, en attendant l'ennemi. s Cependant arrivait à grand bruit l'immense cohue de l'armée française. On avait conseillé au roi de France de faire reposer ses troupes, et il y consentait. Mais les grands seigneurs, poussés par le point d'honneur féodal, avançaient toujours à qui serait
10 au premier rang.
Le roi lui-même, quand il arriva et qu'il vit les Anglais : ' Le sang lui mua/ car il les haïssait. . , . Il dit à ses maréchaux : Faites passer nos Génois devant, et commencez la bataille, au nom de Dieu et
i.s de Monseigneur saint Denis.'
Les archers génois, au moment de combattre, déclarèrent que les cordes de leurs arcs étaient mouillées et ne pouvaient servir. Ils auraient pu les cacher sous leurs chaperons comme le firent les
20 Anglais.
Le comte d'Alençon s'écria : ' On se doit bien charger de cette ribaudaille qui faillit au besoin.' Les Génois ne pouvaient pas faire grand'chose, les Anglais les criblaient de flèches et de balles de fer,
25 lancées par des bombardes. ' On eût cru,' dit un
contemporain, ' entendre Dieu tonner.' C'est le premier emploi de l'artillerie dans une bataille.
Le roi de France, hors de lui, cria à ses gens d'armes : * Tuez toute cette ribaudaille, car ils nous empêchent de passer sans raison.' Mais pour passer 30 sur le corps aux Génois, les gens d'armes rompaient leurs rangs. Les Anglais tiraient à coup sûr dans cette foule, sans craindre de perdre un seul coup. Les chevaux s'effarouchaient, s'emportaient. Le désordre augmentait à tout moment. 3S
Le roi de Bohême, vieux et aveugle, se tenait pourtant à cheval parmi ses chevaliers. Quand ils lui dirent ce qui se passait, il jugea bien que la bataille était perdue. Ce brave prince qui avait passé toute sa vie dans la domesticité de la maison 4° de France, et qui avait du bien au royaume, donna l'exemple, comme vassal et comme chevalier. Il dit aux siens : ' Je vous prie de me mener si avant que je puisse frapper un coup d'épée.' Ils lui obéirent, lièrent leurs chevaux au sien, et tous se lancèrent -+5 à l'aveugle dans la bataille. On les retrouva le lendemain gisant autour de leur maître, et liés encore.
Les grands seigneurs de France se montrèrent aussi noblement. Le comte d'Alençon, frère du roi, so les comtes de Blois, d'Harcourt, d'Aumale, d'Auxerre, de Sancerre, de Saint-Pol, tous magnifiquement armés et blasonnés, au grand galop, traversèrent les lignes ennemies. Ils fendirent les rangs des archers, et poussèrent toujours, comme dédaignant ces piétons, ss jusqu'à la petite troupe des gens d'armes anglais. Là se tenait le fils d'Edouard, âgé de treize ans,
que son père avait mis à la tête d'une division. La seconde division vint le soutenir et le comte
60 de Warwick, qui craignait pour le petit prince, faisait demander au roi d'envoyer la troisième au secours. Edouard répondit qu'il voulait laisser l'enfant gagner ses éperons, et que la journée fût sienne.
65 Le roi d'Angleterre, qui dominait toute la bataille de la butte d'un moulin, voyait bien que les Français allaient être écrasés. Les uns avaient trébuché dans le premier désordre parmi les Génois, les autres pénétrant au cœur de l'armée anglaise, se trouvaient
70 entourés. La pesante armure que l'on commençait à porter alors, ne permettait pas aux chevaliers, une fois tombés, de se relever. Les soldats du pays de Galles et de Cornouailles venaient avec leurs couteaux, et les tuaient sans merci, quelque grands seigneurs
75 qu'ils fussent. Philippe de Valois fut témoin de cette boucherie. Son cheval avait été tué. Il n'avait plus que soixante hommes autour de lui, mais il ne pouvait s'arracher du champ de bataille. Les Anglais que leur victoire avait d'abord étonnés, ne bougeaient
80 d'un pas ; autrement ils l'eussent pris. Enfin, Jean de Hénaut saisit le cheval du roi par la bride et l'entraîna.
Les Anglais faisant la revue du champ de bataille et le compte des morts, trouvèrent onze princes,
85 quatre-vingts seigneurs bannerets," douze cents chevaliers, trente mille soldats. Pendant qu'ils comptaient, arrivèrent les communes^ de Rouen et de Beauvais, les troupes de l'archevêque de Rouen et du grand prieur de France. Les pauvres gens, qui
ne savaient rien de la bataille, venaient augmenter le 90 nombre des morts.
1 Le sang lui tourna, il devint furieux.
2 Seigneur qui allait à la guerre avec un certain nombre de vassaux rangés sous sa bannière.
■' C'est à dire, les bourgeois de Rouen et de Beauvais.