MAUX DE LA GUERRE DE CENT ANS
Le récit de Michelet qui suit montre bien jusqu'à quel point, pendant cette longue guerre, ' les petits ont pâti des sottises des grands.'
Dans cette guerre chevaleresque que se faisaient à armes courtoises entre les nobles de France et d'Angleterre, il n'y avait au fond qu'un ennemi, une victime des maux de la guerre ; c'était le paysan. Avant la guerre, celui-ci s'était épuisé pour fournir aux magni- 5 ficences des seigneurs, pour payer ces belles armes, ces écussons émaillés, ces riches bannières qui se firent prendre à Crécy et à Poitiers. Après, qui paya la rançon ? Ce fut encore le paysan.
Les prisonniers, relâchés sur parole, vinrent sur 10 leurs terres, ramasser vite les sommes monstrueuses qu'ils avaient promises sans marchander sur le champ de bataille. Le bien du paysan n'était pas long à inventorier. Maigres bestiaux, misérables attelages, charrue, charrette, et quelques ferrailles. 15 De mobilier, il n'y en avait point. Nulle réserve, sauf un peu de grain pour semer. Cela pris et vendu, que restait-il sur quoi le seigneur eût recours ? le corps, la peau du pauvre diable. On tâchait encore d'en tirer quelque chose. Apparemment, le rustre 20 avait quelque cachette où il enfouissait. Pour le lui
faire dire, on le travaillait rudement. On lui chauffait les pieds. On n'y épargnait ni le fer ni le feu. . . . Les paysans ne dormaient plus. Ceux des bords
25 de la Loire passaient les nuits dans les îles, ou dans des bateaux arrêtés au milieu du fleuve. En Picardie, les populations creusaient la terre et s'y réfugiaient. Le long de la Somme, de Péronne à l'embouchure, on comptait encore, au dernier siècle trente de ces
30 souterrains. C'est là qu'on pouvait avoir quelque impression de l'horreur de ces temps. C'étaient de longues allées voûtées de sept ou huit pieds de large, bordées de vingt ou trente chambres, avec puits au centre, pour avoir à la fois de l'air et de
35 l'eau. Autour du puits, de grandes chambres pour les bestiaux. Le soin ec la solidité qu'on remarque dans ces constructions indiquent assez que c'était une des demeures ordinaires de la triste population de ces temps. Les familles s'y entassaient à l'approche
40 de l'ennemi. Les femmes, les enfants, y pourrissaient des semaines, des mois, pendant que les hommes allaient timidement au clocher voir si les gens de guerre s'éloignaient de la campagne.
Mais ils ne s'en allaient pas toujours assez vite
45 pour que les pauvres gens pussent semer ou récolter. Ils avaient beau se réfugier sous la terre, la faim les y atteignait. Dans la Brie et le Beauvoisis surtout, il n'y avait plus de ressources. Tout était gâté, détruit. Il ne restait plus rien que dans les châteaux.
S'J Le paysan, enragé de faim et de misère, força les châteaux, égorgea les nobles.
Ces révoltes eurent peu de succès. Les paysans, mal armés et mal nourris, ne purent à la longue soutenir un combat si inégal. Il furent partout écrasés, brûlés, massacrés, torturés.
LE GRAND-FERRÉ (l35g)
Il y avait cependant des paysans qui eurent le temps de songer à la défense de leur pays. Ils se mirent en bandes et attaquèrent les Anglais partout où ils les trouvèrent en petit nombre. Le plus célèbre de ces paysans était le Grand-Ferré. C'est encore Michelet qui nous racontera son histoire.
Il y a un endroit assez bien fortifié dans un petit village près de Compiègne, lequel dépend du monastère de Saint-Corneille. Les habitants, voyant qu'il y avait péril pour eux si les Anglais s'en emparaient, l'occupèrent avec la permission du régent et de s l'abbé, et s'y établirent avec des armes et des vivres. D'autres y vinrent des villages voisins, pour être plus en sûreté. Ils jurèrent à leur capitaine de défendre ce poste jusqu'à la mort. Ce capitaine, qu'ils s'étaient donné du consentement du régent, était un 10 des leurs, un grand et bel homme, qu'on appelait Guillaume aux Allouettes. II avait avec lui pour le servir un autre paysan d'une force de membres incroyable, d'une corpulence et d'une taille énormes, plein de vigueur et d'audace, mais, avec cette 15 grandeur de corps, ayant une humble et petite opinion de lui-même. On l'appelait le Grand-Ferré. Le capitaine le tenait près de lui comme sous le frein, pour le lâcher à propos.
Ils s'étaient donc mis là deux cents, tous laboureurs 20 ou autres gens qui gagnaient humblement leur vie par le travail de leurs mains. Les Anglais qui campaient à Creil, n'en tinrent pas grand compte et dirent bientôt : ' Chassons ces paysans, la place est forte et bonne à prendre.' On ne s'aperçut pas de 25
leur approche, ils trouvèrent les portes ouvertes et entrèrent hardiment. Ceux du dedans, qui étaient aux fenêtres, sont d'abord tout étonnés de voir ces gens armés. Le capitaine est bientôt entouré, blessé
30 mortellement. Alors le Grand-Ferré et les autres se disent : ' Descendons, vendons bien notre vie ; il n'y a pas de merci à attendre.'
Ils descendent en effet, sortent par plusieurs portes, et se mettent à frapper sur les Anglais,
35 comme s'ils battaient leur blé dans l'aire ; les bras s'élevaient, s'abattaient, et chaque coup était mortel. Le Grand, voyant son maître et capitaine frappé à mort, gémit profondément, puis il se porta entre les Anglais et les siens qu'il dominait également des
40 épaules, maniant une lourde hache, frappant et redoublant si bien qu'il fit place nette; il n'en touchait pas un qu'il ne fendît le casque ou n'abattît les bras. Voilà tous les Anglais qui se mettent à fuir ; plusieurs sautent dans le fossé et se noient. Le
45 Grand tue leur porte-enseigne, et dit à un de ses camarades de porter la bannière anglaise au fossé. L'autre lui montrant qu'il y avait encore une foule d'ennemis entre lui et le fossé : ' Suis-moi donc,' dit Le Grand. Et il se mit à marcher devant,
50 jouant de la hache à droite et à gauche, jusqu'à ce que la bannière eût été jetée à l'eau. Il avait tué en ce jour plus de quarante hommes. . . .
Quant au capitaine, Guillaume aux x\llouettes, il mourut de ses blessures, et ils l'enterrèrent avec
55 bien des larmes, car il était bon et sage.
Les Anglais furent encore battus une autre fois par Le Grand. Mais cette fois hors des murs.
Plusieurs nobles Anglais furent pris, qui auraient donné de bonnes rançons, si on les eût rançonnés comme font les nobles; mais on les tua, afin qu'ils ne 60 fissent plus de mal.
Cette fois Le Grand, échauffé par cette besogne, but de l'eau froide en quantité et fut saisi de la fièvre. Il s'en alla à son village, regagna sa cabane et se mit au lit, non toutefois sans garder près de 65 lui sa hache de fer qu'un homme ordinaire pouvait à peine lever.
Les Anglais, ayant appris qu'il était malade, envoyèrent un jour douze hommes pour le tuer. Sa femme les vit venir, et se mit à crier : ' O mon 70 pauvre Le Grand, voilà les Anglais! que faire ?'
Lui, oubliant à l'instant son mal, il se lève, prend sa hache, et sort dans la petite cour : ' Ah ! brigands, vous venez donc pour me prendre au lit ! vous ne me tenez pas encore.' Alors s'adossant à un mur, il 75 en tue cinq en un moment ; les autres s'enfuient. Le Grand se remit au lit ; mais il avait chaud, il but encore de l'eau froide : la fièvre le reprit plus fort, et au bout de quelques jours, ayant reçu les sacrements de l'Eglise, il sortit du siècle, et fut enterré au cime- 80 tière de son village. Il fut pleuré de tous ses compagnons, de tout le pays ; car lui vivant, jamais les Anglais n'y seraient venus.