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LETTRES ÉCRITES PAR DES ÉLÈVES FRANÇAIS

LETTRE d'un INTERNE AU LYCÉE DE DOUAI

Mon CHER Ami,

Dans ta dernière lettre tu m'as demandé de te raconter une de mes journées de lycée, aussi me faisje un plaisir de te répondre tout de suite ; et pour ne

5 rien omettre je vais te raconter la journée de mardi dernier.

Nous avons été éveillés à 6 heures du matin par la cloche, mais la sonnerie étant insuffisante pour quelques dormeurs le surveillant a frappé dans ses

lo mains en criant ' Debout.' (Il arrive même parfois qu'il est obligé de tirer de son lit quelque paresseux. ) Aussitôt qu'on a mis son pantalon et qu'on s'est chaussé, on prend sa serviette et l'on se dirige vers un lavabo, pour se laver sous un robinet d'eau froide.

15 Le règlement défend d'avoir des éponges, et on est obligé de se laver avec les mains.

Notre toilette finie, nous sommes descendus ; nous avons été un quart d'heure en récréation pour nous animer un peu, avant d'entrer en étude pour apprendre

20 nos leçons : moi j'avais une leçon de grammaire latine et une d'anglais. L'étude finie, nous sommes allés

au réfectoire pour déjeûner. Nous mangeons à ce repas du chocolat ou du café au lait et du pain sans beurre, mais les élèves qui en veulent en achètent au concierge qui passe dans le réfectoire. 25

En sortant du déjeûner, nous avons eu un quart d'heure de récréation et puis nous sommes partis pour la classe de géologie, qui, comme les autres, dure une heure. Cette classe me plaît beaucoup, car nous avons un bon professeur qui sait rendre la 3° géologie amusante. Vient ensuite le cours d'anglais ; je m'applique tant que la leçon passe vite. Je voudrais savoir l'anglais aussi bien que tu sais le français, car j'ai honte de mon ignorance. Ce cours terminé, il était dix heures, nous avons eu un 3s quart d'heure de récréation et nous sommes allés ensuite en classe de français.

À II heures, le déjeûner: les tables sont de huit élèves : on est premier chacun à son tour et les derniers ont les moins bons morceaux. Nous -40 mangeons de la soupe, de la viande qui est souvent très dure à cause des nerfs, puis des légumes, et quelquefois un morceau de fromage. Ensuite nous avons une récréation d'une heure : c'est alors que s'organisent les jeux de barres, de raquettes, de 4S balle-au-chasseur.^ D'autres s'amusent aux petits jardins qui se trouvent dans notre cour. Ces jardinets mesurent chacun deux mètres carrés. Nous y mettons des fleurs, et nous passons ainsi agréablement notre temps. 50

Pendant la récréation, quelques camarades quittent le jeu, soit qu'ils aillent à l'escrime, soit que le surveillant^ les envoie au piquet pour quelque pecca-

dille, et cela met un peu de trouble dans le jeu.

55 Après la récréation de midi, nous avons été en étude

apprendre nos leçons ; pour moi qui suis en cinquième

c'était une leçon d'auteur latin et une d'arithméti(]ue.

Notre livre d'auteur latin est le ' De Viris.' Toutes

les après-midi lorsque nous avons classe do latin

60 avec Monsieur P , nous récitons quelques lignes

du ' De Viris,' et tous les matins de la grammaire latine. A chaque classe de latin nous expliquons l'auteur. A la fm de chaque classe je m'ennuie, car faire toujours la même chose n'est guère amusant.

65 En arithmétique notre professeur nous a dit les places de la composition. Je suis le 6'^""^, avec 10 points et i sur 20. A 4 heures, on nous a donné des flûtes (petits pains longs) qui nous servent de goûter ; puis nous avons eu une heure de récréation, pendant

70 laquelle nous avons joué aux quilles. La cloche a mis fin à nos jeux, et nous sommes rentrés en étude pour faire nos devoirs. J'ai fait une version latine, et j'ai écrit une lettre à mes parents. A 7 heures nous avons été comme d'habitude à la salle des jeux

75 où il y a des tables de marbre, et où nous jouons à des jeux tranquilles, dominos, dames, échecs. A 8 heures, nous avons été souper. Tous les jours, après souper nous montons au dortoir où nous avons un quart d'heure pour nous déshabiller. Les lits sont

80 petits, mais on a chaud quand on sait arranger ses couvertures.

Tous les mardis à g heures du soir il y a une retraite faite par les soldats. La musique joue en face du lycée. Alors nous prenons cette occasion pour faire

85 du potin.

Ma foi, elle n'est pas trop dure, notre vie de pensionnaire. Il est vrai que, depuis peu, l'existence d'interne a été adoucie, mais ce qui m'a le plus frappé c'est la sévérité des maîtres : pour la moindre sottise on peut être consigné, et c'est ainsi que je l'ai été 90 aux vacances du Carnaval, depuis le samedi soir jusqu'au lundi matin. On n'est pas très bien nourri, mais, après tout, le menu de la famille n'en semble que meilleur pendant les vacances.

Maintenant, mon cher ami, tu me ferais grand 95 plaisir en voulant bien me faire un récit de la vie de lycée en Angleterre.

Avec l'espoir de te voir pendant les vacances de Pâques, je t'embrasse de tout cœur.

Ton ami dévoué, 100

Jean A.

1 Balle-au-chasseur, jeu qui se joue avec une petite balle peu dure, de la grosseur d'une balle de tennis ; le chasseur doit tuer les lièvres en les atteignant avec sa balle ; il ne doit pas courir, les lièvres courent pour échapper à la balle.

- Maître chargé de surveiller les élèves lorsqu'il ne sont pas en classe.

■* Les plus jeunes élèves (6 ans) sont dans la classe de dixième, les plus âgés dans la classe de première.

LETTRE d'un EXTERNE AU LYCÉE DE DOUAI

Mon CHER Ami,

Si tu t'étais trouvé ce matin à Douai dans la rue des Récollets tu aurais vu un élève sortir d'une maison de la rue et en le suivant tu l'aurais vu se diriger à grandes enjambées vers le lycée. En 5 t'approchant tu m'aurais facilement reconnu. En

î?2 LECTURES ET EXERCICES: COURS ÉLÉMENTAIRE

effet, c'était moi me dirigeant vers le lycée. J'arrive juste à l'heure, bien juste! Car il m'est arrivé par hasard ce matin de me lever une demi -heure en

lo retard.

En arrivant, nous nous mettons en rang dans une galerie couverte, qui donne sur la cour d'entrée du lycée. Le signal étant donné, nous avançons ; les élèves d'une même classe se dirigent vers leur

15 salle particulière, et le professeur les suit.

Je commence par une classe de latin ; les leçons récitées, nous passons à l'explication d'un texte que traduit un élève en ânonnant quelque peu. Un roulement de tambour nous annonce que la classe de latin

20 est terminée. Nous avons dix minutes de récréation. En sortant de classe mon attention a été attirée par une poursuite entre deux de mes camarades. Je m'en expliquai bientôt la cause. L'un avait pris la casquette de l'autre et se sauvait à toutes jambes.

25 Je m'élançai vers celui qui avait la casquette, et en passant auprès de lui je lui dis tout bas :

* Quand il t'attrapera, lance-moi la casquette.' Il s'arrêta et au moment où l'autre l'atteignait et allait reprendre sa casquette, il me la lança ; je

30 l'attrapai. Je la lui relançai aussitôt, et au bout de quelques minutes de ce jeu j'envoyai la casquette sur la branche d'un arbre, si bien que pour l'avoir le propriétaire de la casquette fut obligé d'avoir recours à un camarade plus grand que lui et grimpa

35 dans l'arbre. Cela m'a valu une retenue.

Un second roulement de tambour nous avertit qu'il faut retourner en classe. C'est maintenant le cours d'histoire. Notre professeur nous fait réciter

les leçons. Je me tire assez bien d'une interrogation sur la conquête de l'Angleterre par Guillaume le 40 Conquérant. Puis nous avons encore un quart d'heure de récréation. Nous commençons une partie de football et dans l'ardeur de la lutte je reçois la balle dans la figure. Tu penses comme j'étais sale !

Un surveillant nous donne l'ordre de nous remettre 45 en rang. Aussitôt précipitation générale sur nos serviettes^ qui se trouvent sur une planche posée dans un coin de la cour ; il y a bien par ci par là des maladroits qui marchent sur les pieds des autres, mais l'ordre est bientôt rétabli. 50

Nous nous acheminons vers la classe d'allemand. Monsieur le Censeur^ nous informe que notre professeur étant absent, nous pourrons retourner chez nous. Tu penses si nous nous faisons prier. À la porte du lycée, désappointement ! Nous nous trou- 55 vons en présence du professeur retardataire qui nous fait faire volte face ; et dans la cour, l'oreille basse, "nous discutons sur le chemin qu'il aurait fallu choisir pour éviter cette rencontre.

Une heure passe vite ; j'étais tout de même bien 60 heureux d'entendre le signal du départ et cette fois pour de bon ; je commençais à avoir l'estomac dans les talons. Le temps d'apprendre mes leçons et de déjeûner, il est l'heure de repartir au lycée.

L'aprés-midi se passe à peu près comme le matin. 65 À la récréation j'ai la chance d'assister comme divertissement à une bataille en règle entre deux élèves de ô'ènie. Puis nous allons en classe de grammaire française. Les cours de l'après-midi finissent à 4 heures. Le tambour donne le signal de la sortie, 70

et d'un côté se dirigent les externes qui retournent chez eux, de l'autre coté les pensionnaires qui vont chercher leur goûter.

Le soir j'ai eu un de\'oir de français à faire. Je

75 profite de ce jeudi pour t'écrire. Je souhaite, sans trop l'espérer, que ma lettre puisse t'intéresser un peu. Comme tu le vois, les incidents de ma vie d'écolier sont assez monotones.

Au revoir, cher ami, je te serre la main.

80 Charles B.

1 Ici = une espèce de portefeuille qui sert à porter les livres, les papiers, etc.

^ Qui est chargé de la discipline du lycée.

LETTRE d'une ÉLÈVE DU LYCÉE RACINE, À PARIS

■Le 6 juin, igo6.

Ma CHÈRE Marguerite,

Tu m'as demandé de te dire comment nous employons notre temps au lycée. Toi qui vas dans une petite pension de province tu ne peux te figurer 5 ce qu'est un lycée parisien ; tu te trouverais perdue dans ces grandes cours et ces interminables couloirs. Cependant nous y avons toutes notre place bien marquée suivant l'heure et le travail.

En arrivant le matin, nous nous réunissons dans 10 une grande cour où les unes jouent tandis que les autres causent et repassent leurs leçons. Ding ! Ding ! Ding !

La cloche fait entendre son carillon joyeux pour

les unes, insupportable pour les autres ; c'est l'heure

15 de monter en classe. Nous enlevons manteaux et

chapeaux et vite nous entrons dans la classe pour préparer nos cahiers. Notre professeur entre. De huit heures et demie à neuf heures et demie généralement Mademoiselle H nous fait le cours ; c'est

20 selon les jours une leçon d'histoire, de géographie ou de littérature.

Ainsi, il y a quelques jours nous avons eu une leçon fort intéressante sur la Renaissance.^ Nous avons étudié les grands peintres, sculpteurs, et architectes,

25 tels que Raphaël, Léonard de Vinci, et Michel- Ange, (jui ont illustré l'Italie au XVP siècle. En géographie nous étudions cette année l'Afrique et l'Océanie, cette partie du monde si curieuse, morcelée en îles nombreuses que les Etats d'Europe se sont disputées de

30 tout temps. La semaine dernière, nous avons eu une leçon sur le pôle nord, sur lequel on sait si peu encore, mais qui bientôt peut-être va perdre son mystère. En littérature, notre maîtresse nous fait lire les tragédies ou comédies de Racine, de Corneille, et de

35 Molière.^

A la tin de cette classe, nous avons à peu près cinq minutes pour sortir et changer de cahier ; alors apparaît notre professeur de calcul, et je ne ris plus ! J'ai beau apprendre mes leçons, m'appliquer à mes

40 problèmes, j'ai toujours une certaine appréhension d'être interrogée, car tu le sais je ne suis pas très forte en calcul. J'en pourrais dire autant de l'anglais.

Mais pour l'histoire naturelle, je me retrouve ; là je suis tout à fait tranquille, car j'aime beaucoup la

45 zoologie. Cette leçon, la troisième, est la dernière. Alors au revoir, Ij^cée et petites amies, jusqu'à deux heures. Notre temps de l'après-midi est consacré.

deux fois par semaine, jusqu'à 3 heures et demie au français ; une fois au dessin et à la musique ; deux fois à la couture ou à la gymnastique. 50

Il me semble que je n'ai rien oublié, et quoique ma description n'ait rien de bien enchanteur, tu vois, n'est-ce pas ? que notre temps est bien employé au lycée. Qu'en penses-tu ? et ne voudrais-tu pas venir partager les travaux et les jeux de 55

Ta petite amie parisienne,

Suzanne.

1 Nom donné à la révolution littéraire, artistique et scientifique qui eut lieu au xv"^ et au xvi^ siècle.

- Grands écrivains français du xvii^ siècle.

LE JOUR DE l'an EN FRANCE

Cher Ami,

Tu m'as prié de te raconter comment j'ai passé mes vacances de Noël. En France les deux fêtes de Noël et du Jour de l'An sont tout à fait distinctes de sorte, que parfois les enfants reçoivent 5 deux fois des cadeaux.

Le i"^'" janvier de l'année dernière je sautai de bonne heure à bas de mon lit, et j'entrai dans la chambre de mon père qui était encore couché. J'avais fureté partout la veille, mais je n'avais pas 10 trouvé ce qui devait m'être offert pour mes étrennes, et comme je n'avais pas eu de très bonnes notes en classe cette semaine-là, je me demandais si, pour me punir, mon père ne m'aurait rien acheté. Je ne l'en embrassai pas moins de tout mon cœur, et je lui 15 présentai tous mes bons souhaits de nouvelle année.

Quelle fut ma surprise lorsqu'il me dit en me montrant une grande caisse en bois placée dans un coin de sa chambre :

20 'Je te remercie beaucoup de tes bons souhaits: voici tes étrennes. Malheureusement, je crois que je n'ai pas eu la main heureuse, et que ce que je te donne ne te fera pas grand plaisir,'

Je m'empressai de couper la corde qui retenait le

25 couvercle de la boîte. Je levai ce dernier, et aussitôt un des montants de la caisse tomba, me découvrant une charmante petite malle. Je l'ouvris pour voir comment elle était à l'intérieur, et je vis, ô bonheur, tout un nécessaire de photographie, avec un joli

30 kodak !

Dans la journée j'allai souhaiter la bonne année à mes grands-parents, ainsi qu'à mon oncle et à ma tante. Je reçus une boîte de soldats, une boîte de peinture, et d'excellents fruits confits ; mon oncle

35 me remit un paquet très volumineux recouvert de papier. J'enlevai une feuille de ce papier; il y en avait encore d'autres dessous, et j'en enlevai ainsi un grand nombre sans arriver au cadeau que je supposais être dedans. Je finissais par me demander

40 s'il y avait autre chose que du papier. Mais je fus enfin payé de ma peine, car je trouvai un charmant petit fusil de chasse dans une belle gaîne. J'étais si content que je sautai au cou de mon oncle et de ma tante, et je faillis même la faire tomber de sa chaise

45 dans mon élan d'enthousiasme.

Nous retournâmes tous ensemble chez mon grandpère où nous devions dîner. Nous y trouvâmes le cousin James qui m'apportait les œuvres de Shake-

speare et un excellent ' pliim-pudding ' comme on n'en fabrique qu'en Angleterre. On versa du cognac 50 dessus, et ce fut moi qui fus chargé de l'allumer ; on avait baissé le gaz, et je ne me tenais pas de joie de voir la petite flamme bleue courir sur le ' pudding ' tandis que grand-père l'arrosait de cognac.

Lorsque je rentrai à la maison avec mon père, j'étais 55 si fatigué que j'avais peine à me tenir sur les jambes, et ce soir-là il ne fallut pas me prier pour que j'aille me coucher. Le lendemain je me levai frais et dispos, prêt à lire un peu de Shakespeare, et à jouer avec les présents que j'avais reçus la veille. 60

Voilà comment s'est passé chez moi le jour de la nouvelle année. J'espère qu'il s'est passé au moins aussi agréablement chez toi ; que tu as eu aussi de belles étrennes, et que tu t'es bien amusé.

Une bonne poignée de main de ton ami, 65

Henri T.

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