‹ Lectures historiquesChapitre 16 sur 17 · OCTOBRE · texte numérisé non relu

OCTOBRE

Voilà un des plus sombres anniversaires de notre histoire, une date à marquer au tableau noir des grands désastres nationaux, des déroutes humiliantes, des traités ruineux. On vit alors, en pleine paix et dans le plus bel éclat d'un règne glorieux, ce qui ne suit d'ordinaire que les guerres funestes et les temps d'anarchie : un édit réputé « perpétuel et irrévocable » , et devenu par les déclarations solennelles de trois rois comme une des lois fondamentales de l'État, rayé par un trait de plume du droit public des Français ; des milliers de citoyens privés tout d'un coup de leurs droits politiques et de leurs droits civils; des proscriptions, des massacres, des confiscations et tout un peuple, un peuple à remplir une province, livré aux étrangers. Le même roi, qui se vantait, à juste titre, d'avoir par sa valeur assuré à la France tant de précieuses conquêtes, sacrifia en un jour plus qu'il n'au-

(1) Cette étude a paru daus le Temps, le 18 octobre 1885.

rait pu conquérir en une guerre heureuse et plus que ses pires ennemis n'auraient osé lui demander après la défaite de ses armées et l'invasion de son royaume. Le nombre des Français qui furent perdus pour la France, si élevé qu'il soit, est peu de chose en comparaison de la valeur de leurs âmes et de la trempe de leurs caractères. Ceux qui, ayant à opter entre ce qu'ils avaient de plus cher au monde et leur conscience, optèrent pour leur conscience, emportaient avec eux des trésors d'héroïsme, de constance et de désintéressement : ils laissèrent dans leur patrie un de ces vides que rien ne peut combler. C'était beaucoup déjà que la ruine de tant d'industries prospères, le départ de tant d'hommes savants, laborieux et vaillants; le pire était, pour une nation qui a souvent et tour à tour péché par excès de frivolité et par excès de logique, la disparition d'un élément de culture sérieuse, de respectueuse critique, de contradiction féconde, de transactions salutaires, ferments indispensables à la vie de l'État, sans lequel la monarchie était condamnée à se dessécher lentement et à se détruire soi-même en consumant sa propre substance. En même temps que la royauté abrogeait une loi qui avait consacré sa grandeur et contenait le principe de ses progrès à venir, elle frappait d'exil la race d'hommes la mieux faite pour la seconder dans l'œuvre de transformation pacifique à laquelle elle semblait destinée. C'est ce qui fait le deuil ineffaçable de cette journée du 18 octobre 1685. Elle marque une déviation dans l'histoire de France, et l'on y voit se former dans le sol de la patrie une déchirure qui, s'élargissant incessamment, finira par découvrir un abîme.

La Soeiété de l'Histoire du Protestantisme français, qui réimprime les classiques de la religion réformée en

France, a choisi le deuxième centenaire de la révocation pour publier l'un des plus célèbres et peut-être le plus éloquent de ces écrits : les Plaintes des Protestants, cruellement opprimez dans le royaume de France, par Jean Claude (1). M. Frank Puaux, très honorablement connu déjà par ses études historiques, et entre autres par son livre de Précurseurs français de la tolérance au dix-septième siècle, a été chargé d'en préparer l'édition. On ne saurait trop louer le soin qu'il y a mis et l'érudition qu'il y a déployée. Les éclaircissements et les documents inédits dont il les appuie forment un commentaire courant du texte de Claude et lui rendent toute la vie qu'il avait pour les contemporains. Le formidable passage sur les dragonnades emprunte à ces notes, tirées toutes violentes des archives, une réalité saisissante. C'est du Jacques Callot effroyable et sanglant. Texte et notes, je n'ai rien lu de plus sinistre dans les plus terribles récits que M. Taine nous a faits de la Terreur (2).

L'acte du 18 octobre n'a pas été un de ces décrets fortuits que l'intrigue arrache par surprise à la religion

(1) Paris, Fischbaeher, 1885.

(2) M. Puaux ne s'est pas borné à illustrer ainsi son auteur : il a, dans la Revue historique du 1er novembre 1885, repris et développé avec de nouveaux arguments et de nouvelles preuves la thèse présentée p îr Claude sur les origines de la révocation. Son étude sur La responsabilité de la revocation de ledit de Nantes établit avec autant de force que de précision que le véritable auteur de la révocation est le clergé de France, qu'il en doit porter devant l'histoire la plus grande pan de responsabilité et que, si grande que soit celle de Louis XIV, ce prince xxt fut, en réalité, « qu'un glorieux complice auquel le clergé réserva les honneurs de l'événement... •,

ou au fanatisme d'un prince. Louis XIV, en le signant, n'eut point même le sentiment qu'il privait de leurs droits une partie de ses sujets ; encore moins se figurat-il déchaîner une persécution. Il s'imagina qu'il consacrait une œuvre accomplie et une œuvre dont il aimait à s'enorgueillir : l'anéantissement de l'hérésie. C'est parce qu'il se figura l'hérésie détruite par les soins de son gouvernement et par le zèle du clergé catholique qu'il crut à la fois possible et nécessaire de rapporter l'édit de 1598. Cette loi n'était à ses yeux qu'une concession imposée à Henri IV par le malheur des temps et par la raison d'État; les temps avaient changé, le roi était tout-puissant, et la raison d'État conseillait d'autres mesures.

Henri avait toléré, faute de pouvoir convertir; Louis, ayant converti, n'était plus contraint de tolérer. C'est ce qui ressort très évidemment du préambule de l'édit, et l'on y lit, en propres termes, que, loin de rompre avec la politique de son aïeul, au moment où il en anéantit le plus fameux ouvrage, Louis prétend, au contraire, la confirmer et la compléter (1) : «Le roi Henri le grand, notre aïeul, de glorieuse mémoire, voulant empêcher que la paix qu'il avait procurée à ses sujets, après les grandes pertes qu'ils avaient souffertes par la durée des guerres civiles et étrangères, ne fut troublée à l'occasion de la R. P. R. (religion prétendue réformée), comme il était arrivé sous les règnes des rois ses prédécesseurs, avait, par son édit donné à Nantes au mois d'août 1598, réglé la conduite qui serait à tenir à l'égard de ceux de ladite religion. » Il désirait, poursuivait ce

(1) Becueil concernant les religionnaires. Édits, déclaration» et arrêts concernant la religion prétendue réformée, 1662-1751. Pari», Fischbacher, 1885.

spécieux préambule, travailler ainsi à réunir à l'Église ceux qui en étaient séparés ; Louis XIII le désirait également; mais les guerres ne lui laissèrent pas le loisir de s'y employer comme il l'aurait voulu. « Dieu ayant enfin permis que nos peuples jouissent d'un parfait repos » , nous avons pu reprendre l'exécution de ce dessein ; « la meilleure et la plus grande partie de nos sujets de ladite R. P. R. ont embrassé la catholique » ; l'édit de Nantes « demeure inutile » , et nous ne croyons pouvoir rien faire de mieux pour effacer la mémoire des troubles causés par cette fausse religion que de révoquer entièrement cet édit.

Rarement sophisme plus misérable servit à motiver une mesure plus inique. Le légiste qui rédigea ce texte vaut le casuiste qui l'inspira. L'un et l'autre ne faisaient que consacrer les résultats d'un travail qu'ils poursuivaient de concert depuis le commencement du îègne, poussés tous deux par le même fanatisme d'unité, et sacrifiant à leur paradoxe d'État l'œuvre la plus sage, la plus opportune et la plus pratique des politiques français. Le bon cœur et le bon sens de Henri IV avaient élevé son génie au-dessus des temps troublés où il vivait; il avait doté la France d'une loi qu'aucune nation de l'Europe ne possédait encore et qui la plaçait au premier rang des nations civilisées. Il avait fondé la tolérance et posé la première assise de la liberté de conscience, œuvre de haute politique et d'incalculable portée, découvrant à la fois à la monarchie et à la réforme, qui les méconnaissaient encore, leurs grandes et directes avenues dans l'histoire (1). L'acte de 1685 fit recuter

(1) Comme toutes le* grandes idées d'avenir destinées à modifier les sociétés humaines, l'idée du libre examen et celle de la liberté de con- •cieuce, tjuand elles furent lancées dans le monde, se traduisirent dans

la monarchie de plus d'un siècle, et il fallut un autre siècle d'efforts, de luttes et d'agitations pour que la France fût en mesure de reprendre le travail interrompu; mais il était trop tard. Ne pouvant plus couler dans le lit que leur avait destiné le grand Henri, les eaux s'étaient accumulées, elles rompirent les digues que Louis XIV avait prétendu leur opposer, et leur masse, se débordant furieusement, emporta l'édifice même de la monarchie.

« Votre Majesté, disait à Louis XIV un des apologistes de la révocation, pour ruiner le calvinisme, n'a fait autre chose que d'obliger les Français qui le professaient à l'exacte observation de l'édit de Nantes et d'en punir les contraventions par les peines qui y étaient marquées. Il n'a fallu que cela pour réduire les hérétiques à un si petit nombre que, le même édit n'étant plus d'usage, il y a eu lieu de le révoquer. » Voilà tout le dessein : on n'en a pas vu souvent d'aussi machiavélique, exécuté avec une ténacité aussi subtile et aussi raffinée. S'appuyant sur les pièces, et en particulier sur les procèsverbaux des assemblées du clergé, M. Puaux montre que chaque édit, déclaration ou arrêt dirigé contre les réformés fut précédé d'une remontrance, réclamation ou doléance du clergé. Le légiste du roi ne fit que dresser les articles et établir la procédure. Mais ce n'était point chose aisée. L'édit était clair, ouvrage de bonne foi,

le langage du temps : elles s'accommodèrent aux passions et aux préjugés des hommes et se déformèrent en se réalisant. La Réforme a engendré la tolérance par une conséquence nécessaire de son principe; les réformés, lorsqu'ils ont été les maîtres, se sont montrés intolérants, tirant à eux toute l'autorité qu'ils contestaient et arrachaient à l'Eglise romaine. C'était l'esprit de leur temps et cet esprit venait de Rome. — Voir à ce sujet et sur les premières luttes en faveur de la tolérance le savant ouvrage de M. Ferdinand Buisson : Sébastien Casteltion, 2 vol. Paris, Hachette, 1892.

transaction de bonne politique, s'il y en eut jamais, rédigée par de bons Français. Et tel était le respect dont était environnée la mémoire de Henri IV, telle était encore la majesté qui entourait cette loi réputée inviolable et sacrée que, malgré les croyances de Louis XIV, malgré son orgueil et sa passion d'omnipotence, on ne pouvait attendre de lui qu'il déchirât la signature de son aïeul aussi longtemps qu'il croirait que ses sujets pourraient s'en réclamer. Il fallait donc détruire l'édit par l'édit même, l'anéantir en prétendant l'exécuter et en supprimer la raison d'être par l'application qu'on en ferait. « Nous ne demandons pas, disait en 1656 l'évêque de Gomminges, que V. M. bannisse à présent de son royaume cette malheureuse liberté de conscience qui détruit la liberté des véritables enfants de Dieu, parce que nous ne jugeons pas que l'exécution en soit facile, mais nous souhaitons au moins que ce mal ne fit point de progrès, et que si votre autorité ne le peut étouffer tout d'un coup, elle le rendit languissant et le fit périr peu à peu par le retranchement et la diminution de ses forces. » C'est de là que sortit la méthode de Y application stricte qui, dans la pensée de ses inventeurs, devait amener infailliblement et en très peu de temps la ruine du protestantisme français (1).

L'idée fut présentée pour la première fois, parait-il, en 1 655, au nom de l'assemblée du clergé ; dix ans après, elle avait fait assez de chemin pour que la même assemblée rédigeât et fit présenter au roi un cahier de vingtdeux articles concernant la religion : « Chacun de ces vingt-deux articles, dit M. Puaux, concluait à priver les

(1) Sur cette méthode et la casuistique qui la suggéra, la soutint et la développa, voir l'étude de M. A. Sabatier, La révocation de l'édit de Santés et les Jésuites : le Temps du 8 mai 1886.

réformés d'un droit ou d'une liberté, et chacune des conclusions était appuyée par une consultation juridique tendant à prouver que, respectant l'édit de Nantes dans sa lettre, le devoir était de le violer dans son esprit. » Les arrêts et déclarations se succédèrent, dès lors, continuellement. Le Recueil qui en a été formé, et dont on a tiré plusieurs éditions, compose le plus étrange, le plus terrifiant et le plus insidieux instrument de tyrannie que puisse rêver un inquisiteur armé d'un pouvoir despotique. Les légistes de la Terreur n'ont eu qu'à y puiser lorsqu'ils ont retourné contre le clergé catholique et contre les royalistes émigrés l'arme que les légistes de Louis XIV avait forgée contre l'hérésie. Merlin, lorsqu'il rédigea la loi des suspects, avait sur son bureau ce manuel de précédents implacables. Il suffit, pour s'en convaincre, de comparer, dans le Répertoire de Guyot, auquel Merlin collaborait avant 1789, l'article Religionnaires avec l'article Emigrés dans le Répertoire de Merlin. Ce dernier article commence par l'analyse, à titre de texte fondamental, du « célèbre » édit de 1669. Suit toute la jurisprudence tirée du Recueil des édits, déclarations et arrêts concernant la religion prétendue réformée (1). Je doute que l'art de tuer le droit par la légalité ait été jamais poussé à ce degré de perfection. « Pour frapper, dit très justement M. Puaux, il fallait qu'il y eût violation d'une loi, et, d'année en année, elles devinrent si nombreuses, si difficultueuses que les réformés tombaient, par une sorte de nécessité, dans des contraventions qui appelaient des pénalités. Il ne s'agissait pas là, disait-on, de persécution, mais de l'exécution des lois du royaume; nul ne s'y trompait,

(1) Sur ces rapprochements, voir C Europe et la Révolution française, t. I, p. 231; t. II, p. 190, 306; t. III, p. 184-186, 521.

cependant, quand les amendes, l'exil, la prison, étaient réservés, pour des vétilles, aux hommes les plus respectables, dont le seul crime était de ne pas avoir a la religion du Roi » .

On procéda envers les réformés français comme avec une place forte que l'on veut, par tous moyens, réduire à merci : on obligea d'abord la garnison à se renfermer derrière les murailles ; puis on investit la ville, on força les plus débiles à sortir pour échapper aux horreurs du siège, on affama les autres, et quand ils furent décimés, épuisés, sans vivres, sans munitions, on leur donna l'assaut, ne laissant la vie sauve qu'aux déserteurs, aux transfuges et aux traîtres. C'est ainsi que l'on commença par supprimer le culte protestant partout où l'édit ne l'avait pas expressément autorisé ; ensuite, on le rendit impossible aux lieux où il subsistait. Ce principal soutien enlevé aux âmes, on fit appel aux intérêts et aux appétits. On exclut, de 1682 à 1685, les réformés de toutes les charges, de tous les emplois, de toutes les professions, tandis que l'on prorogeait les dettes de ceux qui se convertissaient. Quand on eut atteint ces malheureux dans leurs ressources, on les attaqua dans leurs familles. En 1680, les mariages mixtes furent interdits, assimilés au concubinage, et les enfants en provenant déclarés bâtards et incapables de succéder. Louis XIV espérait peut-être faire expier ainsi par les hérétiques l'acte par lequel, plusieurs années auparavant, il avait assimilé solennellement au mariage son concubinage doublement adultérin avec la Montespan et légitimé les bâtards qui en étaient sortis.

Il en fut de l'école comme de l'église. L'édit permettait d'ouvrir des écoles partout où le culte était autorisé; mais il avait négligé de prescrire ce que l'on y enseigne-

rait : on partit de là pour y interdire l'enseignement de la religion. Il fallut s'y borner à la lecture, à l'écriture et à l'arithmétique. L'édit n'ayant point établi davantage combien il y aurait d'écoles par paroisse et de maîtres par école, on décida qu'il n'y aurait qu'une école par ville et qu'un maître par école, alors même que, comme à Marennes, six cents enfants fréquentaient les écoles. Il fallut abandonner ces enfants à l'ignorance ou les envoyer aux écoles catholiques, où l'on travaillait à les convertir. Cependant la tâche du convertisseur ne paraissait pas encore suffisamment facilitée : on autorisa les abjurations à partir de l'âge de sept ans, les enfants étant jugés aptes, à cet âge de raison, de choisir leur foi : les gens habiles pouvaient dès lors les soustraire impunément à la tutelle de leurs parents. « Il suffit, dit un commentateur, qu'on obtienne de ces enfants qui se font catholiques la déclaration qu'ils ne sont ni forcés ni induits à le faire pour que les parents n'aient plus le droit d'être écoutés. » Cette jurisprudence fut consacrée quelques années plus tard par un arrêt du conseil (1). Il va sans dire qu'il était défendu d'envoyer les enfants dans les collèges de l'étranger et que toute tentative pour les reconquérir à la religion de leurs parents était imputée à crime (2). Le résultat de cette persécution « injuste, oblique et chicaneuse » , selon l'expression de Claude, était inévitable : les plus timides se soumirent et abjurèrent, les plus entreprenants émigrèrent, les plus résolus essayèrent de résister. Ils étaient

(1) Sabatier, étude citée; d'après l'Explication de redit de Fontes, par M» Pierre Bkbnard, conseiller du roi au présidial de Béziers. Paris, 1668.

(2) Sur la continuation de ces procédés jusqu'à l'acte réparateur de Louis XVI en 1787, voir ci-dessus l'étude sur Frotté, p. 3.

peu nombreux, croyait-on, en 1685; on assura au roi qu'ils n'étaient plus rien qu'une troupe de rebelles dont la force aurait aisément raison, et on les jeta hors la loi du royaume.

Alors les promoteurs de ces savantes mesures se félicitèrent de la prévoyance, de la sagacité, de la suite de leurs calculs et de la perfection de leur ouvrage. Maître Jacques Le Fèvre, prêtre, docteur en théologie de la Faculté de Paris, publia et dédia au roi, comme un monument élevé à sa gloire, un Nouveau Recueil de tout ce qui s'est fait pour et contre les protestants, Paris, 1686. « Toute la terre, Sire, disait-il, regarde la nouvelle réunion de tous vos sujets de la religion prétendue réformée au sein de l'Église catholique comme la merveille de ce siècle et comme l'événement le plus remarquable de votre règne. Il est donc juste de lui apprendre la voie que Votre Majesté a tenue pour y arriver. Ce recueil, Sire, lui fera voir par des actes authentiques que c'est une chose méditée depuis plus de trente ans et insensiblement exécutée par la sayesse et ta prudence de vos conseillers, avant que vous l'ayez achevée d'un seul coup... » L'auteur ne se confesse point, il se loue devant l'histoire; la déclaration est claire et formelle. C'est avec ce commentaire véridique et pratique qu'il faut lire et entendre le panégyrique officiel de Bossuet, célébrant « le pieux édit qui donna le dernier coup à l'hérésie » : « Nos pères n'avaient pas vu, comme nous, une hérésie invétérée tomber tout à coup; les troupeaux égarés revenir en foule et nos églises trop étroites pour les recevoir; leurs faux pasteurs les abandonner, sans même en attendre l'ordre, et heureux d'avoir à leur alléguer leur bannissement pour excuse; tout calme dans un si grand mouvement; l'univers étonné

de voir dans un événement si nouveau la marque la plus assurée, comme le plus bel usage de l'autorité (1)... »

Lorsque Louis XIV abrogea l'édit, ce n'était plus à ses yeux qu'une lettre morte. L'Église de France fit gloire « à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Marcien, à ce nouveau Charlemagne. . . » , d'avoir « exterminé les hérétiques » . Cette prétendue gloire s'est transformée, par l'épreuve des siècles, dans le plus terrible blâme qu'ait encouru roi de France. Convient-il, sous le prétexte que la mesure a été méditée et réclamée par le clergé, d'en rejeter sur ce clergé l'entière responsabilité, sauf à en dégager, plus que de raison et que de justice, Louis XIV et ses conseillers? Il me paraît incontestable que l'Église a donné l'impulsion et que l'État l'a subie ; mais je ne crois pas qu'il serait équitable d'apprécier d'un même point de vue la conduite de l'Église et celle de l'État. Si l'on va au fond des choses, on reconnaîtra que, bien que réduit au rôle de « bras séculier » , l'État demeure ici le grand coupable. Il est sorti de son rôle, il a manqué à sa tâche, il s'est laissé entraîner par l'Église à enfreindre la loi qu'il avait pour mission de faire respecter par l'Église.

L'Église avait toujours condamné l'édit, « le plus maudit du monde » , dit un historien catholique, « par

(1) Oraison funèbre de Michel Le Tellier.

lequel était permise la liberté de conscience à tout chacun, qui était la pire chose du monde » . Cette liberté, grande nouveauté, et grand bienfait pour les Français, était alors parfaitement inconnue en Europe. Les dissidents aussi bien que les catholiques n'admettaient d'autre système que celui de la religion d'État. Lorsque cette grande révolution s'accomplissait dans la monarchie française, elle s'y faisait, il faut le dire nettement, malgré l'Église catholique et contre elle ; on ne pouvait attendre de cette Église qu'elle l'approuvât ou même qu'elle s'y soumît sans réclamation. Il ne fallait point demander à Rome de se montrer, en ce temps-là, plus tolérante que ne l'étaient Londres ou Genève. Rome ne pouvait alors et n'a pu depuis lors avouer la liberté de conscience sans se désavouer elle-même. Elle condamnait formellement cette liberté et elle le faisait en vertu d'une incontestable logique.

« La liberté de conscience, disait en 1675 un membre de l'assemblée du clergé, est regardée par tous les catholiques comme un précipice creusé devant leurs pieds, comme un piège préparé à leur simplicité, et comme une porte ouverte au libertinage. » Cela n'empêchait point les catholiques d'invoquer au besoin la liberté contre l'hérésie; mais, s'ils y recouraient, c'est parce que la misère des temps les y contraignait, que toutes armes leur semblaient bonnes à combattre l'esprit du mal, qu'ils se résignaient, faute de mieux, à tuer l'erreur par l'erreur même et à détruire la contagion par son propre germe. La liberté n'était pour eux qu'un pis aller, un de ces moyens équivoques dont il n'est permis d'user qu'en dirigeant prudemment l'intention. Quand ils parlaient de la liberté de conscience pour la revendiquer, ce n'était jamais sans la classique restriction mentale de

la vraie liberté, la liberté du bien, la seule qui dût prévaloir après l'anéantissement de la fausse, la liberté du mal, celle de l'hérésie.

Le même prélat qui définissait et flétrissait formellement la liberté de conscience, en arguait cependant, le même jour et dans le même discours, pour élever une extraordinaire prétention : il demandait au roi, pour les prêtres catholiques, l'autorisation de pénétrer dans les maisons des protestants sans y être appelés, et d'y interpeller les agonisants. « N'est-ce pas, disait cet ingénieux orateur, conserver aux prétendus réformés la liberté de conscience, puisque c'est faire qu'ils soient maîtres de leur choix jusqu'à la mort et que leurs parents ne puissent pas exercer sur eux la plus cruelle de toutes les tyrannies en leur ôtant cette liberté? » Il est bien entendu que la réciproque non seulement n'était pas admise en faveur des ministres réformés, mais qu'il leur était défendu, sous les peines les plus sévères, de chercher à ramener les convertis. Un édit de 1669 ayant interdit aux réformés aussi bien qu'aux catholiques de chercher à convertir les enfants de leurs communions respectives, cette assimilation plongea, dit une remontrance de 1670, « les évêques et les catholiques du royaume dans la dernière consternation » . Ils tenaient, en effet, comme l'avait établi un scholiaste de l'édit de 1666, qu'il ne pouvait exister aucune commune mesure entre la R. P. R. et la catholique, et ils ne craignaient pas d'invoquer le dernier argument des apologistes aux abois : le droit naturel. « La réunion à cette religion (la catholique) est naturelle ; en être séparé, c'est être dans un état violent, et tout doit favoriser les enfants qui l'embrassent. » Il ne fallait pas enfin leur objecter que les réformés useraient de représailles dans les pays où

ils étaient les maîtres. Cette raison ne les touchait point. La vérité est une, elle est immuable, elle est universelle ; il n'y a contre elle ni précédents à invoquer, ni prescription à établir. Ce qui est d'un côté, dit un écrit de 1685, « une conduite sainte et régulière fondée sur une légitime autorité » , n'est, de l'autre, « qu'une oppression tyrannique basée sur une usurpation manifeste » . L'Église raisonnait ainsi, et l'on ne peut nier que, son principe posé, elle ne raisonnât avec suite. Les réformés, là où ils étaient les maîtres, raisonnaient de même, et il faut déclarer qu'ils se montraient en cela très incon- ' séquents avec le principe et l'esprit de la Réforme. Mais depuis l'édit de Nantes, ces doctrines absolues et exclusives n'étaient plus celles de l'État. L'État n'avait point à suivre les dialecticiens des Églises dans les conséquences extrêmes qu'il leur convenait de tirer de leurs doctrines. C'était précisément la grandeur de l'acte de Henri IV d'avoir placé le droit public des Français au-dessus des luttes confessionnelles. Cette loi existait, elle avait donné ses effets, ils étaient excellents, le danger et le dommage que la révocation ferait encourir à l'État étaient manifestes. Louis XIV les méconnut; les méconnaissant, il faillit à son devoir de roi, et c'est justice de rejeter sur lui et sur son gouvernement le poids écrasant de cette énorme faute politique. Ceux qui ont tenté de l'en absoudre ont argué de l'esprit des temps, de l'adulation des uns et du silence des autres : l'adulation n'a jamais donné que la mesure de la bassesse des adulateurs ; le silence des peuples est peut-être la leçon des rois, à coup sûr il n'en est point l'éloge; quant à l'esprit des temps, qui pourrait s'en prévaloir après l'éclatant témoignage de Saint-Simon? Il confond les sophismes rétrospectifs, comme les sophismes contemporains, et prouve qu'il

n'est pas un seul des jugements, même les plus sévères, portés par l'histoire sur la révocation de l'édit, qui n'eût été porté déjà par les contemporains éclairés, catholiques fervents et convaincus, sans doute, en ce qui concernait leur propre conscience, mais bons Français avant tout, en ce qui concernait les affaires de l'État?

Saint-Simon admirait l'édit : « chef-d'œuvre de politique et de grand sens » : il en qualifie la révocation de u conseil pernicieux, plus pernicieusement exécuté » ; il montre les bons catholiques et « les bons évêques » gémissant « de voir les orthodoxes imiter contre les hérétiques ce que les tyrans païens avaient fait contre la vérité, les confesseurs et les martyrs » . Et il conclut : « La révocation de l'édit de Nantes, sans le plus léger prétexte et sans aucun besoin, immédiatement suivie des proscriptions, des supplices, des galères, sans aucune distinction d'âge, ni d'état, le long pillage des dragons autorisé partout, déchira les familles, arma parents contre parents pour avoir leurs biens et les laisser mourir de faim; dépeupla le royaume et transporta nos manufactures et presque tout notre commerce chez nos voisins, et plus loin encore ; fit fleurir leurs États aux dépens du nôtre; remplit leur pays de nouvelles villes et d'autres habitants, et donna à toute l'Europe l'effrayant spectacle d'un peuple prodigieux proscrit, fugitif, nu, errant, sans aucun crime, cherchant un asile loin de sa patrie (1). »

Ce qui fut plus funeste encore et ce que les contemporains, même les plus prévoyants, ne pouvaient deviner, ce furent les conséquences du principe dont procédaient à la fois le conseil et l'exécution dans la révocation de

(1) Parallèle des trois premiers rois Bourbons, p. 225, publié par M. FauckitE. Paris, Hachette, 1885.

l'édit. Je ne parle point de l'atteinte portée à la majesté des lois, je ne rappelle point ce cri prophétique arraché à l'une des victimes des proscriptions : « Qu'y aura-t-il désormais de ferme et d'inviolable en France, je ne dis pas seulement pour les fortunes des particuliers, et pour celles des maisons, mais encore pour l'ordre de justice percé d'outre en outre par le même coup qui traverse les protestants? » Je pense à la doctrine qui prévalut alors et à cet idéal d'unité abstraite qui devint comme un dogme d'État et pénétra si profondément les esprits que quand la France voulut conquérir la liberté, il ne se trouva que très peu de Français capables de la pratiquer pour eux-mêmes et de la respecter chez autrui. Toute l'histoire des luttes religieuses au cours de la Révolution française trouve là son point de départ et son explication.

Justifiant l'acte de Louis XIV, l'historien catholique Rohrbacher se fonde sur ce que les huguenots « reniaient leur patrie et s'efforçaient par le fer et le feu à la diviser d'avec elle-même dans le passé, dans le présent et dans l'avenir » . Il ajoute : « De tous les biens publics, le plus grand est, sans aucun doute, l'unité nationale. Louis XIV pouvait donc révoquer l'édit de Nantes pour procurer un si grand bien. » C'est l'argument jacobin dans toute sa simplicité, arme à deux tranchants dont tous les dogmatisâtes se frappent tour à tour.

Page 1