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M. THOUVENEL

La correspondance échangée de 1860 à 1863 entre M. Thouvenel, ministre des Affaires étrangères, et le duc de Gramont est d'un ton excellent : on pourrait, sous ce rapport, la proposer en modèle. Le duc de Gramont y gagnera. Le public n'a connu ce diplomate que par la catastrophe où il a sombré avec l'empire. Il avait une situation considérable à la cour et dans le corps diplomatique. Ses lettres l'expliquent en partie. On y découvre un personnage de grande surface, mais on se piperait à la rhétorique si l'on y croyait découvrir autre chose. On serait injuste surtout, si, ne comptant qu'avec la forme des lettres, on méconnaissait la distance intellectuelle qui sépare les deux correspondants. On les voit

( 1 ) Ce secret de Pempereur : Correspondance confidentielle échangée entre M. Thouvenel, le duc de Gramont et le comte de Flahaut, 1860- 1863, publiée avec notes et index biographique par M. L. Thouvenel, 2 vol. in-8*. Paru, Calmann Lévy, 1889.

ici tels que les montrent les souvenirs des contemporains : M. de Gramont, très imposant, très plénipotentiaire, très duc, brillant causeur, ambassadeur magnifique et spécieux, l'aisance d'un parfait homme du monde et un art d'attitude vraiment incomparable; M. Thouvenel, sans dehors d'éclat, tout en feu intérieur, homme de beaucoup de méditation et de fort peu de « sport » : un grand corps maigre courbé avant l'âge sous la pensée ; causant bien et volontiers, l'esprit très ouvert sur le monde; rarement du loisir, jamais de sécurité, l'âme toujours aux affaires et toujours avec scrupule; épris d'une carrière dont il était l'honneur, mais où il n'était pas né ; un peu fatigué de l'effort et inquiet de la conquête, étant de ceux qui ne se soutiennent qu'en s'élevant sans cesse. Le duc de Gramont est ambassadeur, et dans l'ambassade la moins encombrée de détails et d'écritures. Il a le temps de modeler sa pensée, de préparer ses mots, de balancer ses phrases, de nuancer son style; il ne donne que des avis. Thouvenel donne des instructions. Il est ministre. Chacune de ses paroles est un acte, il sent qu'il en est responsable, et il écrit dans ce tumulte du ministère où il est plus aisé de dominer les grandes affaires que d'échapper à l'inondation des petites. Il est loin de s'accorder avec l'ambassadeur. Leur correspondance découvre en eux deux figures très différentes de la politique française sous le second empire. Ces divergences essentielles entre deux hommes, réunis par une estime réciproque et par leur commun dévouement au souverain qu'ils servent, contribuent à expliquer l'empêchement continu et l'échec final de la politique de ce souverain. Le duc de Gramont est un grand seigneur rallié à l'empire et un diplomate de naissance, sinon de tradition, jeté dans la politique napoléonienne.

Il y apporte toutes les ressources d'un esprit fertile en accommodements, mais il reste un certain fonds sur quoi U n'y aura jamais de compromis possible. La « peau de chagrin» va toujours se rétrécissant; on sent fort bien que le duc ne la laissera point s'user jusqu'au bout et qu'il risquera, auparavant, pour se ressaisir lui-même et ressaisir sa politique, quelque énorme et désespéré coup de partie. Il cède à la politique révolutionnaire, comme on disait, à la politique des nationalités, comme il est plus juste de dire; il y cède sans y consentir, sans y croire, avec un continuel propos de revanche.

C'est ainsi qu'il négocie, habilement et heureusement, l'évacuation de Rome. Sans l'aventure de Garibaldi, c'était chose faite, le 12 avril 1860. Le duc tient au pouvoir temporel : « Je crois le principe du pouvoir temporel du Pape nécessaire au catholicisme, dont il fait pour ainsi dire partie. Je le crois nécessaire à la France, qui ne peut l'abandonner ni transiger à cet égard sans manquer à des engagements connus et à des traditions nationales. » En fait, M. de Gramont accorde que le patrimoine de saint Pierre suffirait, à la rigueur, au principe et aux traditions, u Un Pape content n'est pas nécessaire à la France, c'est un Pape libre qu'il lui faut. »

Il ne se fait d'illusions ni sur le gouvernement pontifical, ni sur la personne du Saint-Père. Il en parle en grand seigneur catholique, et tout à fait dans le style des anciennes ambassades, celle de Bernis, par exemple (1). La prosternation dans la poussière du Vatican est le fait du pèlerin bourgeois ou du curé de village. L'homme

(1) Voir Frédéric Masioh, Le cardinal de Bernis depuis son ministère, I vol. in-8°. Pari», Pion, 1885. Cf., pour le dix-septième tiècle : comte de Moct, L'ambassade du duc de Créqui, 2 vol. in-8«. Pari», Hachette,

de qualité ne s'éblouit d'aucune lumière, il se sent avec ses proches chez tous les grands de la terre et en familiarité dans toutes les cours, même celle du ciel. Relisez les lettres de Bernis sur Pie VI et comparez celles du duc de Gramont sur Pie IX : « C'est dans le Pape que réside l'opiniâtreté et l'aveuglement. . . Les saintes vertus ne suffisent pas pour régner ! »

Le pontife que l'Église déclarera infaillible quand il stipulera pour l'éternité, paraît à notre ambassadeur le plus inconsidéré des princes dans les affaires de ce monde. Il vieillit, dès 1860; ses facultés s'amoindrissent, dix ans avant le concile qui lui attribuera plus que le génie ! « La mobilité de son esprit est extrême, sa loquacité devient fâcheuse et son indiscrétion n'a plus de borne. » « Heureusement que la réputation du Saint-Père, sous ce rapport, est telle depuis quelque temps qu'il discrédite lui-même toutes les nouvelles qu'il annonce. » Tel souverain, tel gouvernement. Celui-là est détestable, sans commentaire. «Jamais je n'ai vu des symptômes de décadence aussi nettement dessinés que dans ce momentci. » Cette cour, qui est l'autorité même et qui possède le grand secret d'État de la Providence, est remplie de gens qui cabalent contre l'autorité et intriguent contre la Providence. Un rapprochement s'impose et il s'échappe de la plume du duc de Gramont : « Consultez vos souvenirs de Constantinople. Tout cela inspire de la pitié et un certain dégoût, comme vous avez dû souvent en éprouver sur les rives du Bosphore. » « À Rome même, il n'y a pas de peuple ; c'est-à-dire que la population de la ville est une agglomération de clients qui se tient hiérarchiquement par une espèce de communisme dans les abus, les vols administratifs, les subventions cléricales, les pensions, les aumônes, la charité, l'usure et la simo-

nie. Tout cela, plus ou moins, a besoin d'un voile pour cacher ses turpitudes et d'un gouvernement sui generis pour les autoriser (1). »

Leur système politique, c'est l'excès du mal. La tâche la plus épineuse de l'ambassadeur est de les obliger à recevoir de bonne grâce les secours que Napoléon III leur accorde de mauvais cœur. « Mgr Chigi, écrit M. Thouvenel en septembre 1862, est venu me déclarer qu'il faisait des vœux pour Garibaldi, le triomphe de la révolution en Italie lui semblant le meilleur moyen d'y rétablir l'ordre par une combinaison de baïonnettes françaises et autrichiennes. » Lorsque le pontife est en belle humeur et que l'ambassadeur lui signale les manèges de la politique pontificale et le charlatanisme de la politique italienne, il lui répond : « Buffoni, buffoni, tutti buffoni, buffoni di quà, buffoni di là, noi siamo tutti buffoni! »

L'ambassadeur conclut : « Nous ne sauvons pas le gouvernement pontifical pour lui-même... nous le sauvons malgré ses défauts, malgré son ingratitude et malgré les fautes de sa politique égoïste, parce que nous avons besoin de la souveraineté temporelle du Pape et que, si cette souveraineté temporelle doit s'éteindre, il est nécessaire qu'elle ne s'éteigne pas dans nos bras et qu'on ne puisse pas nous accuser d'avoir devancé les décrets de la Providence. » Voilà de ces traits qui donnaient, dans

(1) Comparer avec les lettres et les rapports de Stendhal, au temps de Grégoire XVI : • L'extrême désordre, la vénalité et la méfiance sont partout. » « Le Pape est un philosophe à la vénitienne, vivant absolument au jour le jour, et n'ayant aucune répugnance à laisser faire, par qui veut bien en prendre la peine, les affaires qui n'intéressent pas son bien-être physique. > « Chaque famille à Rome jouit d'un petit abus

qui grève le Trésor Personne, en général, n'obéissant à un chef

pour les choses du personnel. ■ Manque d'autorité, indiscipline générale, etc. Louis Farces, StendTiat diplomate, p. 03, 130, H2-173, 182

« la carrière » , au duc de Gramont, la réputation d'un diplomate de haute allure.

Était-ce la diplomatie qui convenait en 1860 et 1862? Napoléon III, parvenu à l'empire par un coup d'État, avait en même temps gagné et effrayé les souverains du continent. Il les avait gagnés en écrasant la République; il les avait effrayés par son nom, par ses écrits révolutionnaires, par la nécessité où il était d'étourdir les Français au moyen d'une diversion glorieuse au dehors. Les circonstances lui offrirent l'occasion d'un coup de maître. Il entreprit la guerre de Grimée, qui releva le prestige du drapeau français et rassura toute l'Europe, en faisant delà France la gardienne de l'équilibre européen. Le congrès de Paris porta la France à un degré de prestige et d'influence qu'elle n'avait pas connu depuis la paix d'Amiens. Par un comble de fortune, encore plus que de politique, la France sortait de ce congrès, presque réconciliée avec la puissance qu'elle avait combattue. Les relations de Napoléon III avec Alexandre II, après 1856, étaient infiniment plus cordiales que ne le furent jamais celles de Louis-Philippe et de Nicolas. Un champ de très grande politique s'ouvrait devant l'empereur; mais ce n'était pas sa politique. Cette politique, il l'avait annoncée dans les Idées napoléoniennes.

On ne peut refuser à ce dessein de remaniement de l'Europe, non seulement la générosité, mais la grandeur. Conduit à ses fins, il aurait procuré à la France un

accroissement de force et une extension de territoire. Mais on peut penser, et je n'hésite pas à penser pour ma part, que l'autre dessein, le modéré, le modérateur et le pacifique, valait mieux : il était plus dans la nature des choses et dans le bon sens de l'histoire de France. Quoi qu'il en soit, Napoléon III n'avait suivi la première voie que pour entrer dans la seconde. Il fallait passer de l'une à l'autre sans heurt et sans déraillement; il fallait opérer ce changement de ligue avec les mêmes voitures, les mêmes mécaniciens, les mêmes conducteurs, les mêmes voyageurs aussi. Il fallait faire accepter ce dessein de guerre, de conquête et de révolution européenne à une coalition de réactionnaires et de cléricaux, force effective de l'empire, mais force éminemment inerte et rebelle aux aventures. Il fallait, pour gagner la France à la cause italienne, que l'alliance italienne fût assurée à la France ; il fallait, pour s'assurer cette alliance, accomplir les vœux des Italiens; il fallait, en même temps, pour ne point aliéner les conservateurs français, garantir le pouvoir temporel du Pape; il fallait enfin contenir les passions nationales des Italiens après les avoir déchaînées et violenter les sentiments des catholiques français sans perdre cependant leurs suffrages. C'était prétendre l'impossible. Cette entreprise n'aurait pu réussir que par de grands coups et de grands effets d'opinion, tant en France qu'en Italie. Napoléon III se trouva condamné par les nécessités de son gouvernement intérieur, par son caractère, par les résistances de quelques-uns de ses meilleurs conseillers et de presque tous ses diplomates, à atermoyer sans cesse, à louvoyer, à opérer par les dessous, à se faire opposer à lui-même des faits accomplis. Cela, en présence d'un homme d'État de premier ordre, Cavour, qui excellait à s'approprier la force des

choses, prenait toujours les devants sur ses partenaires et les réduisait à la carte forcée. Napoléon III s'usa et usa ses ministres à trouver, comme le dit Thouvenel, « des tempéraments à une situation amenée par la logique des faits » . La vérité est qu'il n'y avait point de tempéraments.

Avant 1859, on pouvait discuter la question de savoii si l'affranchissement de l'Italie était dans les intérêts de la France. Après 1860, il fallait se dire que l'unité de l'Italie était désormais un événement inévitable, qu'il convenait de s'en assurer au moins les avantages, et que l'alliance de l'Italie serait acquise, non à celui qui aurait commencé l'œuvre, mais à celui qui la consommerait. « Ils ne peuvent se dissimuler, écrivait Talleyrand, en 1797, à propos des Américains, que, sans la France, ils n'auraient pas réussi à secouer le joug...; mais, malheureusement, ils pensent que les services des nations ne sont que des calculs et non de l'attachement. » Les politiques de Turin calculaient, ceux de Paris calculaient aussi, mais les calculs ne se rencontraient pas.

Le duc de Gramont voyait le danger : « Jamais, écrivait-il en 1860, jamais ce grand royaume d'Italie, s'il doit vivre un jour de la vie politique, n'oubliera les retards que la France a créés à l'encontre de sa formation... Le souvenir des obstacles,... des empêchements prolongés, des réserves proclamées en faveur du pouvoir temporel de la papauté, couvrira celui des anciens services... » Mais convaincu que « l'Italie une est une chose détestable pour la France » , il ajoute : « L'existence du Pape à Rome comme pouvoir temporel empêche l'unité de l'Italie, donc il faut l'y soutenir quand bien même nous n'y aurions pas d'autre intérêt. » Politique de paradoxes s'il en fut jamais. Combien plus judicieuse, directe et

efficace est celle que Thouvenel s'efforçait de faire prévaloir et dont l'effort incessant occupa tout son ministère :

« Je n'étais pas ministre lorsque l'expédition d'Italie a été décidée; il se peut qu'elle ait été une faute, mais, au point où en sont les choses, on ne l'effacerait pas avec une inconséquence. . . » Voilà qui est parlé en homme d'État; considérez qu'il parle aussi en excellent serviteur de son maître : « Je n'ai eu à faire qu'un relevé des conséquences d'une conduite cléricale ou d'une conduite libérale, et, sans méconnaître les inconvénients de la seconde solution, je les crois moindres que les dangers de la première pour l'empereur personnellement, pour la dynastie et pour la France. Il m'a semblé que, lorsqu'un problème était aussi ardu, aussi redoutable que la question romaine, le plus simple était encore, pour l'examiner, de prendre pour règle les principes de son origine. Napoléon III, poussé au pied du mur, doit-il agir comme le ferait Henri V? »

Le mot portait, et même très loin. Pour le duc de Gramont, pour les hommes du parti dont il était et qui s'étaient ralliés à l'empire, Napoléon III était sinon un Henri V réalisé au moins un « en-cas providentiel » , comme avait dit à Pétersbourg le patriarche de la légitimité : tout leur zèle, sincèrement, tendait à opérer une sorte de transmutation des dynasties et à préparer doucement, pour le jour de la mort de Napoléon III, le grand mystère monarchique qui absorbe dans le fait de l'hérédité d'un homme les droits d'une nation (1). Pour

(1) ■ C'était une nécessité de travailler au rétablissement de la monarchie, sans s'occuper de la maison de Bourbon, que le temps pourrait ramener, s'ilarrivait que celui qui aurait occupé le trône s'en montrât indigne et méritât de le perdre II fallait faire un souverain temporaire, qui pût devenir souverain à vie et enfin monarque héréditaire. • Tallktra.id, Mémoires, t. I, p. 276.

Thouvenel et ses amis, Napoléon III était le continuateur bien plutôt que le successeur légitime de Napoléon I". Son règne devait être à la fois le complément, la rectification, l'accomplissement pratique et modéré des desseins excessifs, à la vérité, mais si souvent profonds en leur conception première, que le grand empereur avait reçus de la République et rompus en les accomplissant. Napoléon III restait pour eux l'instrument de la démocratie en France et des nationalités en Europe, deux formes parallèles du grand œuvre de la Révolution française : la souveraineté du peuple. Voilà pourquoi, malgré leur confiance mutuelle et leur amitié, le duc de Gramont et Thouvenel ne pouvaient s'accorder, comment leurs partis ne pouvaient travailler au même édifice et comment une politique tramée dans ces tiraillements contraires ne pouvait produire qu'un déchirement.

Thouvenel cherchait à gagner du temps et des occasions. Il prépara, pour évacuer Rome, l'expédient qui devint la convention du 15 septembre 1864. Il discerna l'issue : « La clef de la solution est à Venise, écrit-il en 1861, mais cette clef ne servira que lorsque les événements, encore assez obscurs, qui se préparent du côté du Danube, nous permettront d'en tirer parti pour négocier avec l'Autriche. »> Venise fera prendre patience aux Italiens, et Rome, le jour venu, tombera à l'Italie, comme Venise, par le contre-coup de quelque crise européenne. Ce n'était point l'imagination d'un rêveur, c'était la prévision d'un politique. Les événements se sont accomplis : l'impéritie des hommes a fait qu'ils se sont accomplis contre la France, mais le contraire était possible, et Thouvenel en était persuadé. La chute de Rome s'opérant ainsi, la France, comme l'Europe et avec l'Eu-

rope, aurait constaté l'événement et, plus aisément que d'autres cours catholiques, l'Autriche par exemple, à meilleur titre que d'autres cours soi-disant légitimistes, par exemple la Prusse, elle en aurait recueilli le bénéfice, c'est-à-dire l'alliance italienne (1).

Il fallait commencer par Venise et intéresser l'Autriche à la combinaison. Ne trouvant pas l'Autriche en Orient, où les crises se faisaient attendre, Napoléon III la chercha au Mexique. C'est encore l'Italie qu'il poursuivait dans cette décevante chimère de l'Empire latin d'Amérique. Tous ces projets s'enchevêtrèrent parce que la main qui tenait les fils les laissait flotter, se mêler, se nouer au hasard, et n'osait ni serrer ni trancher aucun nœud. « C'est vraiment trop à la fois ! » s'écriait Thouvenel en 1862. « Il ne suffit pas malheureusement de dire : Qu'allions-nous faire dans cette galère! Il nous faut faire voguer la galère ou nous sauver à la nage. » Il s'y épuisa.

D'ailleurs, il s'était trop hautement déclaré pour que les expédients dilatoires parussent plausibles entre ses mains. L'empereur le remercia. Il appela aux affaires M. Drouyn de Lhuys, qui se disait de l'autre école diplomatique, passait pour traditionnel, conservateur, ménager de Rome, ainsi que de l'Autriche, sans complaisance pour l'Italie. M. Drouyn de Lhuys fit la convention de Septembre, négocia la cession de Venise et procura l'alliance de la Prusse et de l'Italie qui décida la victoire

il) « Nous ne pouvons pas exposer le Saint-Père à la protection inefficace de ses propres troupes. Le jour où les Français sortiront des Etats pontificaux, il faudrait que les Italiens pussent y entrer de plein droit et de l'assentiment de l'Autriche et de la France. Jamais nous n'aurons les Italiens avec nous de cœur et d'âme si nous ne leur retironi |>as leur épine romaine. » (Le comte de Beustaa prince de Metternich, 20 juillet 1870.)

de Sadowa. C'était le système de Napoléon III de faire exécuter ses plans par des hommes qui ne les approuvaient pas. Il eut des serviteurs capables et dévoués, il fut cependant un des princes les plus mal servis, et jamais politique ne fut à la fois plus incertaine et plus contrariée que la sienne. Après avoir tant conspué la bascule parlementaire de Louis-Philippe, il la reproduisait, mais à l'envers et toute gauchie, sans autre centre de gravité que son génie nébuleux, sans autre pivot que sa volonté vacillante.

Avant de quitter le ministère, Thouvenel releva le duc de Gramont de son poste de Rome, où les alternatives trop répétées de la politique impériale l'avaient entièrement usé. Les lettres du duc trahissent, sans amertume, mais par des touches souvent douloureuses, les triples humiliations de sa politique, de sa dignité, de son orgueil. « Vous ne pouvez pas vous imaginer, écrivait-il dès 1860, à propos du roi de Naples et du siège de Gaëte, tout ce qu'il y a de pénible à se voir, bon gré, mal gré, mêlé aux souffrances de cette agonie, refusant un bout de corde au noyé qui s'enfonce sous l'eau, ou plutôt la balançant au-dessus de sa tête, trop courte pour qu'il puisse la saisir. » Si l'on songe à la race dont sortait le duc de Gramont, au nom qu'il portait, au génie qu'il croyait posséder, à la conception qu'il se faisait de l'empire et de la politique française en Europe sous Napoléon III, on se rend compte de l'impatience avec laquelle

il attendit son heure et saisit l'occasion de réaliser, à son tour, sa diplomatie et son empire.

Il crut trouver cette occasion à Vienne, où il arriva vers la fin de 1861. Il laissait en Italie Gavour, qu'il tenait seulement pour un homme heureux ; il rencontra sur son chemin, en Allemagne, M. de Bismarck, qu'il paraît avoir tenu, jusqu'à la fin, pour un simple aventurier gâté par la fortune (1).

Ce n'est pas à Vienne qu'il pouvait apprendre à le connaître. M. de Bismarck a fait des victimes; il a fait encore plus de dupes. Il faut avouer que ces dupes y ont mis une obligeance extraordinaire, mais une obligeance grave, superbe, dédaigneuse, obligeance de diplomates qui se laissent bien mettre en échec, mais qui ne comprendront jamais ni comment ni pourquoi.

M. de Rechberg, ministre des affaires étrangères d'Autriche, avait été le collègue de M. de Bismarck à Francfort et l'avait « observé » ; il causait un jour de lui avec le duc de Gramont : « Si, dit-il avec cette pompe de fatuité qu'on acquiert en se mirant dans le miroir de Metternich, si M. de Bismarck avait eu une éducation diplomatique complète, il serait un des premiers hommes d'État d'Allemagne, si ce n'est le premier; il est courageux, ferme, exalté, plein d'ardeur, mais incapable de sacrifier une idée préconçue, un préjugé, une idée de parti à n'importe quelle raison d'ordre supérieur : il n'a pas le sens pratique de la politique ! » L'homme qui, ayant l'idée préconçue de la légitimité, le préjugé de l'aristocratie et toutes les passions du parti le plus aveuglément réactionnaire de l'Europe, le parti

(I) Thouvenel, dans cette correspondance, n'a dit qu'an mot sur M. de Bismarck, mais c'est un mot juste : • S'il acquiert l'art de s* modérer, il jouera un rôle important. » (25 septembre 1862.)

des hobereaux prussiens, a détrôné un roi, exproprié on ne sait plus combien de princes, proscrit des dynasties, introduit le suffrage universel, c'est-à-dire le ferment de la démocratie en Allemagne ; combattu tour à tour et caressé l'Église, afin de la soumettre ou de la gagner à l'empire; l'homme du socialisme de gouvernement, celui qui s'est fait battre par le parti catholique en Allemagne et qui est allé à Canossa pour s'y faire livrer le parti catholique par le Pape ; l'homme qui n'a jamais eu d'autres raisons que la raison d'État, en tout et partout, le réaliste par excellence dans le siècle des réalités, cet homme-là, selon M. de Rechberg, manque de sens pratique ! 0 abîme de la niaiserie! subtilité du jeu de l'oie diplomatique ! Le « sens pratique » selon les snobs de cour et d'État, voulez-vous le connaître? C'est de croire que les snobs de cour et d'État sont quelque chose, que les propos qu'ils se tiennent entre eux font marcher le monde, et que le monde, hors de leurs propos, ne se permet point de marcher. Les chimères pour eux, ce sont les peuples, avec leurs passions. C'est par là que M. de Bismarck a attaqué et culbuté les prétendus praticiens de son tempf», sauf à être culbuté lui-même, comme de plus grands encore que lui l'ont été, par le simple reflux des passions nationales qu'ils ont déchaînées dans leur peuple et soulevées chez autrui.

LA

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