‹ Lectures historiquesChapitre 2 sur 17 · UN PARTISAN · texte numérisé non relu

UN PARTISAN

Louis de Frotté avait vingt-trois ans lorsque l'Assemblée nationale, le 4 août 1789, supprima les privilèges de la noblesse. Sa famille, originaire du Bourbonnais, s'était établie dans le pays d'Alençon au quinzième

(I) J'ai emprunté ton* les traits «le cette étude à un ouvrage considérable de M. de La Sicotière : Louis de Frotté et les Insurrections »iormandes, 1793-1832 (3 vol. Paris, Pion, 1889). C'est un livre digne non seulement d'estime, mais de respect. L'auteur y a consacré une vie de collectionneur, d'investigateur, de savant. Il a voulu tout savoir, tout voir et tout tirer à clair dans cet inextricable fouillis de la chouannerie uormande. Il a voulu aussi tout dire, et il la dit. L'immensité des détails en cache la valeur. Cette valeur est inestimable. Il y a des noms de villages perdus, des noms de chouans ignorés ou de républicains inconnus qui ont coûté des semaines de recherches. M. de La Sicotière a ouvert aux historiens et aux romanciers, il a disposé et aménagé une mine inépuisable. Le livre est plein d'aventures et de caractères. L'auteur, très érudit, y a semé la poésie dans les épisode» et répandu partout un noble sentiment d'humanité. J'ai suivi la vie du personnage autour duquel il a groupé les hommes et les événements. Je ne juge point les geus et les choses tout à fait comme lui ; je les considère d'un autre point de vue, sous un autre augle, à une autre heure aussi et dans

î LECTURES HISTORIQUES

siècle. Fils d'un officier, il était « bouillant, indiscipliné, opiniâtre, fier, sensible » . Il bataillait avec les polisson» du pays. Dès qu'il fut hors des lisières, il rêva les aventures et voua aux Anglais une haine qui était dans sa race, mais qui, malheureusement pour sa destinée, ne fut point éternelle. Duguesclin était son héros. La gloire de ce fameux partisan échauffa toujours son imagination. Les temps étaient bien changés : en croyant ressusciter Duguesclin, Frotté prit à rebours son siècle et l'histoire de France que Duguesclin avait prise dans le bon sens.

Frotté reçut l'éducation des gentilshommes de son temps : peu de latin, de l'allemand, quelques mathématiques, de l'histoire. Il affectionnait les romans de chevalerie, et c'est ainsi que, dès son adolescence, commença l'anachronisme de sa carrière. On l'envoya compléter à Versailles, chez Gorsas, le futur conventionnel, ses études commencées dans la famille. Il entra très vite dans l'armée et fut, à quinze ans, placé comme souslieutenant sous le commandement du prince du Gondé. Il se dissipa quelque peu dans une société très frivole ; cette dissipation précoce n'altéra en rien son bon cœur. Il n'y eut jamais en lui rien du roué ni du libertin : la fond demeura simple et sain. Il étudiait encore plu» qu'il ne se distrayait, lisant beaucoup, Rousseau en particulier, qui lui donna de la rhétorique, mais ne le

une autre lumière. M. de La Sicotière tient à honneur et i conscience d'être impartial entre les blancs et les bleus; mais il les traite comme des belligérants, entre lesquels la neutralité est possible à l'arbitre. Je ne saurais lui faire cette concession. Quelques excès que les révolutionnaires aient commis, dans cette guerre, au nom de la patrie et au nom de l'Etat, la République reste l'État même et la patrie; quelques nobles motifs qu'aient pu invoquer les chefs des chouans, ils restent les meneurs d'une faction alliée à l'étranger.

rendit nullement républicain. C'est qu'il avait appris la fidélité dans sa famille, et à une rude école.

Cette famille avait embrassé la Réforme, et la plupart y avaient persisté. Le père de Louis de Frotté était de la branche catholique, encore épousa-t-il en secondes noces une protestante. Lorsque Louis eut l'âge d'homme, il alla voir son cousin, le chef de la famille, M. de Couterne. Il le trouva vivant dans la retraite; M. de Couterne lui en donna les raisons. « Depuis près de cent cinquante ans, dit-il à Louis de Frotté, notre religion nous a malheureusement exclus des bontés du monarque... Le grand-oncle de votre père, qui avait bien tait la guerre, fut obligé de quitter le service pour s'enfuir en Irlande. Votre grand-père et vos grands-oncles ont été enfermés après avoir été enlevés des bras de leur mère. Mon grand-père et mon père l'ont été également. Pour éviter de l'être, j'ai été habillé en fille et caché jusqu'à quatorze ans... Repoussés par notre famille, humiliés par des défiances injustes, nous aurions pu, comme tant d'autres familles, chercher un refuge à l'étranger ou quitter notre religion pour prendre celle du prince; mais nous étions trop attachés à notre pays et à nos principes pour en changer. » Lorsque le dévouement survit à de telles épreuves, il entre dans les moelles. C'est ainsi que Louis de Frotté fut conduit à prendre les armes pour défendre cet ancien régime qui avait « persécuté à outrance >» ses ancêtres et qui leur barrait jusqu'au chemin de l'armée. Il ne comprit point l'enseignement profond et admirable que renfermaient ces paroles de son cousin : a Vous verrez que, sans emploi dans l'État, on peut encore servir utilement sa famille et sa patrie. Je l'ai peut-être mieux servie en souffrant ici en silence et en donnant les conseils et l'exemple de la sou-

mission aux protestants qui sont restés dans le pays, où je suis le seul gentilhomme un peu marquant qui ait persévéré dans leur religion. » Loin de moi de rabaisser les batailleurs, Jean Cavalier, pas plus que Louis de Frotté, son émule catholique ! Mais de ces illustres partisans qui ont dissipé tant d'intelligence dans les complots et tant de sang dans les guerres civiles, qui ont égaré tant d'ardeurs dans les alliances étrangères ; de ces partisans, ou de l'austère gentilhomme qui conserve, au désert, sa foi religieuse et sa foi politique, qui reste fidèle à l'État et soumis jusque dans la persécution, lequel est le vrai chrétien et lequel, pour la force et la moralité de la patrie, le vrai citoyen?

La Révolution trouva Louis de Frotté violemment hostile. L'amour chez lui passionna la politique. Il était reçu à Lille, chez une Anglaise, madame Atkyns, qu'il appelle son « héroïque amie » . Elle méritait ce nom : elle tenta de délivrer Marie-Antoinette, et c'est elle qui conçut l'audacieux projet d'évasion dont Alexandre Dumas a tiré une des scènes les plus dramatiques de son Chevalier de Maison-Rouge. Frotté émigra et passa à l'armée des princes. Après la dispersion de cette armée, à la fin de 1792, il commença sa vie de chevalier errant du trône et de l'autel. Dès qu'il entendit parler de la Vendée, il s'y sentit attiré. Il s'embarqua sur la flotte anglaise qui devait porter à l'armée « catholique et royale » le secours d'un corps d'émigrés, des armes, des munitions et de l'argent. Les Vendéens furent battus à Granville; les Anglais arrivèrent trop tard. Frotté se rendit à Londres. Il y retrouva madame Atkyns ; n'ayant pu sauver la reine, elle entraîna son ami à tenter la délivrance du dauphin. Frotté se jeta de tout son cœur et de toute son imagination dans cette entreprise.

Elle était noble, elle élait poétique, et c'est, au fond, le moins romane&que des desseins qu'il a formés. Mais ce ne fut, dans sa pensée même, qu'un épisode. Son grand dessein, celui auquel il consacra et sacrifia sa vie, se précisait alors dans son esprit. Il cherchait une œuvre à accomplir et un rôle à jouer. Il se trompa sur l'œuvre et sur le rôle. Le rôle ne pouvait être que celui d'un aventurier, ou d'un partisan; l'œuvre, une œuvre de conjurations, de sang, de guerre civile, insensée dans son objet, qui était le rétablissement de l'ancien régime, condamnable dans ses moyens, qui étaient l'alliance étrangère, funeste dans ses effets et, qui plus est, contradictoire dans ses données essentielles.

L'éminent biographe de Frotté résume ainsi ses vues : « Des troupes étrangères menaçant les frontières, une flotte anglaise jetant sur les côtes de Bretagne ou de Normandie des hommes, des canons et des approvisionnements de toute sorte, seconderaient les mouvements de l'intérieur ; la présence d'un prince du sang royal en assurerait le succès. Mais le rétablissement delà royauté des Bourbons, le respect absolu des anciennes frontières et de l'ancienne puissance de la France devaient être le mot d'ordre des gouvernements alliés, aussi bien que des royalistes eux-mêmes. Tous les plans, toutes les correspondances de Frotté révèlent chez lui cette pensée dominante. » Ge n'était qu'une immense illusion : les alliés de Frotté conjuraient le démembrement et la ruine de l'ancienne France. Frotté fit la connaissance de Puisaye qui, sans le goûter beaucoup, — il y eut toujours entre eux de la rivalité, — le mit en rapport avec le ministre anglais, Windham, et avec le comte d'Artois. Chez les agents du prétendant, Frotté trouva, dès l'abord, une méfiance dont il eut à souffrir jusqu'à la

fin. On jugea qu'il faisait trop de zèle; on le tenait pour indiscret et gênant, sinon pour intrus. Ses parentés protestantes, d'ailleurs, le rendaient suspect. Les émigrés recevaient volontiers des roubles schismatiques , des guinées anglicanes et des thalers luthériens; mais l'épée d'un petit-fils des huguenots français, encore qu'il fût bon catholique lui-même, ne semblait pas aux augustes byzantins de l'émigration d'une trempe assez pure.

Frotté obtint cependant une commission de lieutenant-colonel, débarqua à Saint-Brieuc au commencement de février 1 795 et se rendit près des chefs vendéens. Il arriva au moment où l'insurrection s'usait sous la main de Hoche, et il assista, dans la coulisse, aux conférences de la pacification. Il vit de près le jeune général républicain et le jugea bien : « Je lui trouvai de l'élévation dans l'âme, un grand amour de la gloire, de la pénétration et de la fierté. » Les républicains discernèrent en Frotté un vrai soldat et un Français de race. Ils lui offrirent d'aller servir aux frontières. Il répondit qu'il serait fier de servir sous un nouveau et plus glorieux Monk. Ce propos s'adressait à Hoche, et Hoche était le dernier homme du monde à qui l'on dût adresser ce propos. Hoche et Frotté se quittèrent avec estime, déplorant de combattre dans des rangs opposés. La guerre de Vendée était suspendue jusqu'à ce que les secours de l'Angleterre permissent de la reprendre et que les fautes de la République y rejetassent les populations. Frotté se rendit en Basse-Normandie. Son objet était de soulever cette province, ou plutôt d'organiser l'insurrection qui y couvait depuis plusieurs mois.

Elle avait pour théâtre le Bocage, et pour acteurs les chouans. M. de La Sicotière fait du Bocage une description pleine de couleur, et des habitants du pays une

étude pleine de pénétration. « Sol schisteux ou granitique, onduleux comme des values, hérissé d'âpres monticules » , morcelé en prairies « baignées de rosées éternelles » , séparées par des haies de grands arbres qui, de loin, forment « une immense nappe de verdure, tachetée, çà et là, par l'or des blés, l'éclatante blancheur des sarrasins en fleur, les tuiles rougeâtres d'une chaumière » . « Peu de grandes routes, et ces routes mal entretenues ; en revanche, un labyrinthe véritable de chemins creusés souvent à la profondeur de trois ou quatre mètres, resserrés entre de hauts talus, recouverts comme d'un berceau par les branches des arbres et des haies, boueux en hiver, et gardant même en été des fondrières d'eau croupissante et verdàtre. » Pays d'embuscade, où habite un peuple qui tient de son origine normande l'art de «• masquer les mouvements » à la guerre, d'attaquer par surprise et de se dérober dans la retraite. Ces Normands ne sont point belliqueux ; ils ne résisteront à la République que par haine de la conscription et par hoireur de la guerre. Ils n'ont point de fanatisme. Ils tiennent à la religion et aux prêtres, mais d'un attachement moins naïf que les Vendéens et les Bretons. Le Normand veut que les choses soient faites avec ordre et selon la loi, dans ce monde comme dans l'autre. Il lui faut de vrais notaires, de vrais juges, de vrais prêtres. De plus, il déteste l'injustice et la persécution; il les déteste d'instinct, comme une gêne au labeur, et de réflexion, comme le pire des désordres. Il a le sentiment du droit et de l'autorité. Ce sont ses belles facultés civiques et politiques. Elles sont froissées, en même temps que ses intérêts, par le gouverment révolutionnaire. De là, non pas précisément sa révolte, mais sa complaisance aux insurges, bien que ces insurgés combattent pour une

cause qu'il déteste, l'ancien régime, et par des moyens qu'il abhorre, le vol, l'incendie, le guet-apens, le pillage. En définitive, un peuple impatient de voir finir la Révolution, exécrant les révolutionnaires, sans attachement aux royalistes, et qui se soumit dès qu'on voulut bien, en le laissant libre de travailler, lui garantir la sécurité des personnes et des biens.

Quant aux chouans qui mènent sourdement la guerre civile en ces contrées, M. de La Sicotière, sans dissimuler ni pallier aucun de leurs actes, cherche à en atténuer la couleur par le reflet constant des excès des révolutionnaires. Je ne nie en aucune façon ni ne prétends justifier ces excès; mais si les terroristes de Casse-Normandie, leurs chefs et leurs suppôts, demeurent, en ce livre, ce que l'histoire les a faits, c'est-à-dire des terroristes, les chouans gardent aussi leur caractère consacré par l'histoire : ce sont d'horribles bandits, — des brigands, — ■ comme disait le peuple. Quelques-uns de leurs chefs apportent dans la guerre civile une certaine poésie d'aventures et de costumes, à la Rob-Roy et à la Cari Moor ; leurs soldats y apportent l'esprit des brigands de tous les temps et de tous les pays, l'esprit des révoltés parmi lesquels ils se recrutent : réfractaires, déserteurs, faux sauniers, braconniers et rôdeurs de grand chemin.

Les plus fréquents et les moins criminels de leurs exploits sont d'arrêter les diligences, de détrousser les courriers, de faire main basse sur les fonds publics, d'abattre les arbres de la Liberté, de brûler les archives, de tondre les municipaux, d'enlever les armes des gardes nationales. Le pillage s'ensuit vite, et souvent il est l'objet direct de l'expédition. Les chouans s'adressent de préférence aux patriotes; mais ils ne s'adressent qu'aux patriotes riches, et ils se donnent pour prétexte de chà-

tier les acquéreurs de biens nationaux. Ils mettent leurs logis à sac, tuent les habitants et brûlent la maison. Ils arrivent le visage barbouillé de suie, exigent l'argent, et, s'ils ne trouvent pas la cachette, ils a chauffent » , jusqu'à ce que la cachette se découvre ou que mort s'ensuive. Les « chauffeurs « ont le dos large : à entendre les avocats des chouans, ils portent seuls la responsabilité des méfaits de la chouannerie. Entre chauffeurs et chouans la limite est malaisée à marquer, je ne la discerne nulle part. Pendant la guerre de 1870, quand on se plaignait à certains Allemands de leurs violences, ils répondaient invariablement : « Ce sont des Allemands d'à côté. » Pour les Bavarois, c'étaient les Prussiens; pour les gens du Nord, ceux du Sud; pour les Saxons, les Badois, et ainsi de suite. Je ne connais que les Hessois sur lesquels tout le monde fût d'accord; cependant ces Hessois mêmes ne se rendaient point au suffrage unanime de leurs compatriotes. Ainsi des chouans et des chauffeurs : le chouan, c'est le chauffeur qui se bat; le chauffeur, c'est le chouan qui réquisitionne.

Encore chouans et chauffeurs ne s'en tiennent-ils pas aux seuls bourgeois patriotes. La naissance n'est point une protection contre ces sauvages séides de la noblesse, plus pillards au fond que fanatiques. Il y a tel manoir, comme celui de la Haye, où une famille de gentilshommes fut traitée en famille bourgeoise, parce que le père, un peu médecin, était suspect de philosophie. Les prêtres insermentés sont les victimes habituelles. On les tue où on les prend, même à l'autel, au milieu de leurs ouailles. Quand les chouans ont besoin d'argent, ils frappent une « contribution » sur les acquéreurs de biens nationaux; au lieu d'infliger des garnisaires au « contribuable a , ils l'enlèvent en personne « pour assu-

10 LKCTURES HISTORIQUES.

rer le recouvrement n . Le prisonnier, les yeux bandés, est emmené, par de longs détours, dans les caves d'un château abandonné, dans quelque carrière, dans les « souterrains » . On l'attache à un pieu avec une chaîne un peu longue pour qu'il puisse se mouvoir; il a un lit, une bonne nourriture, de quoi écrire surtout, et il demeure là jusqu'à ce que la famille et les amis aient répondu à son appel et payé la rançon. « Nous eûmes, dit Moulin, le chef d'état-major de Frotté, jusqu'à vingt prisonniers en même temps dans divers souterrains. Nous ne les arrêtions jamais sans leur avoir préalablement signifié de verser dans la caisse du Trésor la somme requise... » C'est Ducray-Duminil réalisé (1). On s'explique que le peuple de nos provinces s'intéresse encore à ces rapsodies : elles revivent pour lui confusément avec les souvenirs encore troublants des guerres civiles. Ainsi, quand le brigandage aura disparu des Deux-Siciles, le peuple lira longtemps encore les hauts faits des brigands ; il y mêlera les noms d'illustres gentilshommes, il y soupçonnera la complicité du clergé et y découvrira de noirs secrets d'État. Peut-être n'aura-t-il pas tort?

Lorsque Frotté arriva en Normandie, rien n'y était organisé. Des bandes disséminées battaient le pays. Frotté réussit à leur donner de la cohésion et à faire marcher de concert jusqu'à cinq mille hommes. Il y déploya une rare fécondité de ressources; hardi, prudent, facile,

(1) C'est aussi et surtout, pour nous, Balzac prouvé et commenté. Balzac, dans ses courts séjours à Alençon et dans le Cotent in, a recueilli les lambeaux de cette histoire. Son génie a ressuscité l'époque et le milieu avec une puissance d'évocation et une profondeur d'intelligence qu'aucun historien n'a égalées. Voir Les Chouans, Une ténébreuse affaire, C Envers de l'histoire contemporaine. Pour l'épisode qui a fourni à Balzac l'Histoire de madame de La C hunier ie, voir La Sicotière, t. II, p. 669

Cl SUIT

LOUIS DE FROTTÉ. Il

généreux, prodigue même, il avait tous les dons d'un chef de partisans. Il avait davantage. Intelligence, valeur, ténacité, invention, il déploya dans cette lutte de surprises les qualités d'un grand aventurier, de ceux qui dans l'autre hémisphère ont conquis des empires. Il était très supérieur, par l'esprit, à la politique qu'il servait, et par le caractère, aux gens qu'il avait à conduire. Il se présenta dans le pays en redresseur de torts, et il y répandit la terreur. Il trouva les traces toutes sanglantes de la Révolution, il y marcha de plain-pied et provoqua d'épouvantables représailles. Cette guerre est toute en épisodes. Les épisodes sont sinistres. A peine si, çà et là, quelque aventure galante, quelque trait héroïque en relève la monotone horreur.

Pour sortir de la « chouannerie » et de son équivoque, transformer les brigands de Basse-Normandie en « l'armée catholique et royale »> naguère dispersée en Vendée, pour y attirer les gentilshommes et pour entraîner la masse du peuple autour de « sa grande compagnie » , le Duguesclin de l'émigration avait besoin d'argent, surtout d'un prince. L'argent, Frotté le demanda aux Anglais; il en obtint 1,000 livres par mois, qu'il toucha peu à peu et très difficilement. Le prince, il ne l'obtint jamais : a Depuis quatre ans, écrivait-il en 1796, parlant de ses compagnons, ils combattent, et pas un seul fils de Henry n'a paru à leur tête!... Une poignée de Fiançais combattent pour un roi, n'ont-ils pas le droit de demander où est leur maître? » Le maître était en Allemagne, où il conservait la dignité du trône. Le comte d'Artois, qui s'était attribué le domaine de la gloire et de la chevalerie, séjournait dans l'Ecosse, qui est, en effet, un pays plein de légendes chevaleresques. Il s'en pénétrait sur place. «Us ont soif d'un Bourbon! » s'écriait

Frotté, au milieu de ces chouans déguenillés, hâves, éreintés. — Bois ton sang, Beaumanoir! — Ses appels de combat ne furent jamais entendus. Soyons justes : le comte d'Artois daigna le nommer... colonel... à la suite de l'infanterie française. Il s'agit, bien entendu, de la suite macabre de l'infanterie que le prince commandait à Edimbourg (1).

Cependant les bandes normandes se dispersaient. Les paysans avaient assez de la chouannerie, qui terrorisait le pays sous prétexte d'anéantir une république qui ne terrorisait plus. Frotté lui-même, réduit aux extrémités, fuyait. Un jour, il se coucha dans un fossé, exténué, un fusil d'une main, un pistolet de l'autre : le fusil pour tuer le premier assaillant qui se présenterait, le pistolet pour se tuer ensuite. Il se sauva. Ses lieutenants se soumirent. Réfugié en Angleterre, il connut qu'une chose est plus ardue que de mener la guerre civile, c'est d'y intéresser ceux pour qui on la mène. Après s'être plus fatigué à piétiner dans les antichambres des ministres anglais, et dans celles du comte d'Artois, qu'à courir la nuit dans les chemins creux et les genêts du Bocage; après avoir perdu son temps et son encre pour attirer

(I) Vaudreuil, dans le même temps, perdait ses illusions non seulement sur la politique, mais sur l'intrépidité même de ce prince. 11 l'avait adjuré souvent de se montrer héroïque; il l'avait supplié maintes fois d'éloigner madame de Polastron ou de ne la point appeler auprès de lui. Le prince répétait toujours la même phrase : « Mous sommes deux : l'aîué sera au parti de décence et de convenance... le cadet doit être à celui d'attente, pour arriver promptement à celui de l'activité et du danger. » Et il attendait en compagnie de sa maîtresse. Cette veillée des armes n'était pas celle que lui souhaitait Vaudreuil, qui finit par se lasser. « Il me mande, écrit-il en octobre 1T93 : Dans peu de temps tu seras content de moi. Mais il s'est tant bercé, il m'a tant bercé d'illusions que j'ai perdu une grande partie de ma confiance... » Correspondance intime du comte de Vaudreuil et du comte d'Artois, publiée par M. Léonce Pingaud, 2 vol. Paris, Pion, 1889.

Hoche dans une défection analogue à celle où Roques de Montgaillard et Condé avaient entraîné Pichegru, il obtint une nouvelle commission. Il repart pour Paris et y arrive au moment où se prépare le coup d'État de Fructidor. Il compte bien, avec ses chouans, pêcher pour le roi, en cette eau trouble directoriale. Le 17 fructidor, il dîne dans un cabaret, au coin de la rue du Bac et du quai d'Orsay, avec plusieurs chefs royalistes, et ils y conspirent le renversement de la République par les discordes des républicains. Au-dessus d'eux, un général, qui arrive d'Italie, dîne avec son état-major : c'est Augereau, et le lendemain il accomplit le coup d'État qui proscrit quelques-uns des meilleurs citoyens français, entame la Constitution, ébranle la République, mais contraint les royalistes à la retraite et rompt encore une fois leurs complots. Frotté retourne en Angleterre.

Alors le découragement le prit : découragement poignant, celui de l'homme d'action à qui l'action échappe, celui du serviteur à qui son maître manque : trahison de la cause, bien pire aux cœurs vaillants que celle de la fortune. Il rencontre Sydney-Smith, échappé de la prison du Temple, qui lui rend quelque confiance, le met à la mode à Londres et lui propose d'aller en Orient. Frotté refuse. La terre promise n'était pour lui qu'en Normandie. « Il faut, écri\-ait-il, que j'avale le calice d'amertume jusqu'à la lie. Tout le bonheur de ma vie s'est épuisé dans la guerre que j'ai faite. — Je sens mon âme qui se pétrifie pour tout... » Il y restait encore de la flamme, et il suffit, hélas! d'une étincelle jetée par les Anglais, d'un seul geste d'une main royale pour ranimer toute la chaleur du partisan. La seconde coalition se nouait. La France était en grand péril, en péril plus grand peut-être qu'en 1793. « Jamais, écrit Frotté,

nous n'avons eu de plus belles chances. » Le cabinet anglais décida une diversion, et le comte d'Artois prit un conseil digne de son caractère : il rassembla les chefs royalistes à Edimbourg, leur assigna à chacun son poste de combat, et leur déclara qu'il aurait le courage, difficile pour un prince de son sang, de demeurer à son poste d'Ecosse jusqu'à ce que les événements de France fussent assez mûrs pour mériter sa présence. Frotté avait le commandement supérieur de l'insurrection de Normandie.

Il débarqua, le 23 septembre 1799, près de Bayeux, fit une proclamation, rassembla ses chouans, recommença la guerre et annonça que le comte d'Artois viendrait aussitôt que l'on aurait conquis un port où le faire débarquer. « Henri IV, écrivait naguère Frotté à un confident des princes, a conquis une couronne à la pointe de l'épée. » La couronne, en effet, appartenait à l'épée; mais ce ne fut point l'épée du comte d'Artois qui la conquit. Le général Bonaparte n'avait pas mis à prendre la mer et à traverser les croisières anglaises autant de façons que le comte d'Artois à affronter les corsaires républicains. Frotté n'était pas en France depuis quinze jours que Bonaparte débarquait à Fréjus, et que tout changeait. Le 18 brumaire ruina les combinaisons des royalistes et enleva toute cause à la guerre civile de l'Ouest. Les gens de ce pays n'attendaient qu'un gouvernement qui leur assurât la sécurité, la liberté religieuse et la liberté civile. Bonaparte les promit, ses actes confirmèrent ses promesses. Le pays passa à la Bépublique. La chouannerie désormais n'était plus qu'un brigandage démasqué. Les chefs royalistes n'avaient plus d'autres ressources que les complots contre le Premier Consul

Bonaparte les traita en conséquence. Il les mit en demeure de se soumettre et prit ses mesures pour les écraser s'ils ne se soumettaient pas. La première condition de la paix qu'il leur offrit était le désarmement de leurs bandes. « L'indulgence, dit-il, sera entière et absolue ; mais le gouvernement frappera quiconque, après cette déclaration, oserait résister à la souveraineté nationale. » Le discours est du 28 décembre 1799. Les chefs loyalistes eurent huit jours pour désarmer. Des commissions prévôtales se formèrent pour juger, sans appel, les rebelles, et Lefebvre, soldat républicain, soudard autant que soldat, et encore plus directement ennemi des nobles que partisan de la République, reçut le commandement en chef des départements de l'Ouest. Les principaux royalistes se soumirent : Bourmont pour entrer dans d'équivoques intrigues de police avec Fouché, Gadoudal, pour nouer de nouvelles conjurations. Frotté refusa des capitulations que sa loyauté réprouvait et repoussa des arrière -pensées d'assassinat que son honneur ne tolérait pas. 11 resta seul à continuer la guerre. Il se trouva bientôt sans ressources, au milieu d'une troupe découragée et de populations hostiles, en face d'un gouvernement capable de grandes mesures et sachant frapper.

La première préoccupation de Bonaparte était d'en finir très vite, la seconde de n'être point dupe des prétextes que prendraient les royalistes pour se dérober au désarmement. « Hâtez-vous, écrit-il au général Gardanne, de porter la terreur et la mort dans les rangs de ces brigands. » Le 8 janvier 1800, il se flatte que Frotté, poursuivi par Ghambarlhac, va être pris d'un instant à l'autre. « Il faut, mande-t-il, le 10, à Lefebvre, détruire enfin Frotté et ses bandes. »» Le 11, à Gardanne • « Vous

pouvez promettre 1,000 louis à ceux qui tueront ou prendront Frotté... Il faut qu'au plus tard, le 10 ventôse (l,r mars), aucun de ces hommes n'existe plus. »

Frotté était aux abois. Dans la première semaine de février, il écrivit au général Guidai, le plus proche de ses ennemis, puis, le 8, à Hédouville, pour demander une suspension d'armes. « Je fais, disait-il, abnégation de toute prétention personnelle. » Il réclamait le pardon pour ses hommes : « C'est moi qui leur ai mis les armes à la main. » Mais il refusait d'opérer le désarmement : « Je n'aurais ni la volonté ni le pouvoir de le faire faire. » Hédouville répond que les armes doivent être rendues dans les trois jours qui suivront le licenciement. Guidai, qui a pris les ordres de Gardanne, est autorisé à recevoir « provisoirement » la soumission de Frotté. Ckambarlhac écrit directement au chef royaliste : « Des ordres de mon gouvernement me défendent de correspondre avec vous. Cependant, rendez d'abord vos armes, et je solliciterai pour vous. » Puis, tous ces généraux en réfèrent à Paris. Bonaparte n'admet point que l'on parlemente. « Frotté, écrit-il, le 10 février, a demandé à se soumettre : ma seule réponse a été qu'il eût à se rendre à discrétion. » Le 14, il fait mander à Guidai de « mettre de bons espions en campagne et de marcher sur le lieu où Frotté et ses principaux officiers pourraient se réfugier, à moins que ce chef de rebelles ne consente au désarmement absolu de ses bandes » . « Qu'il se rende à discrétion ; il peut alors compter sur la générosité du gouvernement. »

Frotté, le 12 février, n'avait point encore reçu de réponse à ses lettres. Il s'attend à des conditions rigoureuses ; mais il est toujours résolu à refuser le désarmement. Il l'écrit à un de ses lieutenants, Hugon : « Il faut

bien souscrire à tout, mais jamais au désarmement. . du moins ce ne sera jamais sur mon ordre. » Le 14, trois de ses officiers ont à Alençon une entrevue avec Guidai et Chambarlhac. Ces généraux répètent, vraisemblablement, ce que Chambarlhac écrit : « Déposez vos armes, rendez votre personne à discrétion et nous solliciterons pour vous. » Les instructions de Frotté étant contraires, l'accord ne peut s'établir. Alors les généraux offrent aux officiers royalistes de faire venir Frotté en personne; ils leur remettent un sauf-conduit valable pour trois jours. Les généraux crurent- ils réellement que Frotté se soumettrait aux conditions qu'ils avaient ordre de lui imposer? Chambarlhac l'écrivit à Paris : il n'avait aucun intérêt à tromper, sur ce point, le ministre de la guerre, et l'on peut présumer qu'il ne le trompa point. Guidai au contraire — tout le dénonce — ne donna le sauf-conduit qu'avec une arrière-pensée de guet-apens. Ce Guidai, qui finit en 1812, dans la plaine de Grenelle, comme complice de Mallet, était alors fort suspect de trahison et d'espionnage, tant avec les Anglais lors du siège de Toulon qu'avec les royalistes, en Normandie même. Il sent le soupçon sur sa tête, il devine qu'avec le nouveau maître il faut s'en laver très vite et très à fond : ces lavages ne s'opèrent que dans le sang. Le Premier Consul veut la soumission ou l'anéantissement de Frotté. Guidai se dit que si Frotté ne se soumet pas, celui qui l'anéantira s'acquerra des titres. Le tout est de le prendre. Le sauf-conduit servira aux deux fins.

Frotté se méfiait. « Ils m'auront! » dit-il à ses amis. Cependant il décida d'aller à l'entrevue, afin de sauver ses hommes. Il savait que les généraux exigeraient de lui qu'il opérât le désarmement, et il n'y consentait pas. « L'humanité, écrit-il à un ami, réclame le comble du

dévouement... En proposant des ouvertures... mon devoir sera, je crois, rempli. Je sais qu'étant le dernier, on peut me préparer un sort plus rigoureux. Je me repose alors sur mon sauf-conduit. . . — Je ne m'abuse pas, dit-il en partant. Je sais que je vais à la mort, niais je me sacrifie de bon cœur... » Il arriva à Alençon le 15 février à dix heures du soir, avec six de ses officiers, entre autres Hugon.

Guidai et Chambarlhac avaient reçu les ordres du Premier Consul, du 13 février : il fallait que Frotté se rendit à discrétion. Gardanne avait d'ailleurs écrit à Guidai de l'avoir mort ou vif. Guidai n'hésita plus, et Chambarlhac le laissa faire. Conduit chez Guidai, Frotté y eut avec ce général une courte discussion sur l'affaire du désarmement ; puis Guidai se retira. Il avait pris toutes ses mesures. Des soldats se saisirent de Frotté et de ses compagnons. On les fouilla. On trouva sur Hugon les lettres où Frotté déclarait qu'il ne consentirait jamais à désarmer ses troupes. On avait non seulement des accusés, mais une pièce à conviction. Chambarlhac emmena les prisonniers, le 16, vers Paris. Le 18 ils arrivèrent à Verneuil. Ils y furent rejoints par un aide de camp deLefebvre, apportant l'ordre déjuger immédiatement Frotté et ses compagnons. Bonaparte commandait un exemple terrible et décisif. «• Ce misérable Frotté, écrivait-il ce jour-là même, a préféré se faire prendre à rendre les armes. » — « Frotté a été pris avec tout son état-major, je m'étais refusé à aucun traité. Dans le moment actuel il doit être fusillé. »

Un conseil de guerre se réunit et, « sans désemparer » , comme plus tard celui de Vincennes, jugea et condamna les chefs royalistes. Ils furent exécutés le soir même. Les dossiers du procès ont disparu : ils sont

inutiles. L'arrêt était tracé d'avance par le Premier Consul. Deux jours après, le 20, Bonaparte savait que ses ordres étaient accomplis, et il manda au ministre de la guerre : « Je vous prie d'écrire aux généraux Chambarlhac et Guidai une lettre de satisfaction sur la conduite qu'ils ont tenue dans la XIV* division militaire. »

Ainsi périt Frotté, l'un des plus vaillants, l'un des plus malheureux et l'un des plus sympathiques parmi les émigrés français. C'était sa destinée; il l'eût subie de tout temps et en tout lieu. La Révolution ne lui fournit que les épisodes et ne dessina que le cadre de la tragédie. L'esprit de Frotté le poussait aux aventures; son caractère le vouait aux déceptions ; la disproportion de ses entreprises et de ses moyens le destinait aux catastrophes. On a cherché souvent à se représenter ce que seraient devenus, sans la Révolution, les hommes que la Révolution a jetés busquement dans l'histoire. On se figure Robespierre composant des petits vers pour les femmes sensibles et les beaux esprits d'Arras; Danton présidant un dîner de disciples de Diderot; Hoche mourant obscurément de phtisie à l'hôpital de Versailles ; Bonaparte entrant au service turc pour régénérer l'empire ottoman. Je m'imagine Frotté, las du vide des garnisons, plus las encore des intrigues des bureaux et des cabales de cour, partant pour les Indes, y poursuivre les Anglais et rêvant d'y fonder un empire pour son roi. Les intrigues l'y eussent suivi, les cabales l'y eussent paralysé. Il eût fini, s'il avait vraiment du génie, par l'indigence désespérée de Dupleix, sinon, s'il n'avait que de l'aventure, par l'échafaud de Lally.

J'achève avec amertume cette esquisse d'une vie que je n'ai pu étudier sans émotion. Je ne crois pas, dans ce que je vais dire, rabaisser le chef de la chouannerie nor-

mande ; je crois au contraire le placer dans soft propre idéal. En suivant Frotté dans le poignant contresens de sa carrière, j'ai pensé, malgré moi et continuellement, à l'immortel patron des illusionnés de tous les mondes. Je me représente le chevalier de la Manche enrôlant, au lieu de les délivrer, « les malheureux que l'on conduisait, contre leur gré, où ils eussent été bien aises de ne point aller » ; je l'entends tenant à ces malandrins, batteurs d'estrade et soldats libres de la grande cause des vagabonds, ce langage magnifique : « Il n'y a que quatre choses pour lesquelles les républiques bien gouvernées et les hommes prudents doivent prendre les armes... La première, c'est la défense de la foi catholique ; la seconde, la défense de leur vie, qui est de droit naturel et divin ; la troisième, la défense de leur honneur, de leur famille et de leur fortune; la quatrième, le service de leur roi dans une guerre juste... » Ainsi parle don Quichotte. Les Ginès de Passamont et autres gentilshommes d'embuscade qui l'écoutent, l'applaudissent, le suivent et recommencent leurs exploits. Ces exploits conduisent le chevalier dans une cage de bois où on l'enferme comme un malfaiteur. Il proteste de sa qualité chevaleresque. — « Seigneur, lui répond le gardien, les chevaliers errants doivent entreprendre les aventures qui offrent quelque chance de succès, mais non celles qui ôtent toute espérance. » Le chevalier s'obstine, il s'attaque à un lion qui le déchire de sa griffe, et on l'emmène en captivité : « 0 chevalier! n'éprouve aucun déconfort de la prison où l'on t'emporte ; il doit en être ainsi pour que tu achèves promptement l'aventure que ton grand cœur t'a fait entreprendre (1) ! »

(1) Don Quichotte, 1™ partie, ch. xxn, xlvi; 2« paille, ch. xxvii.

Page 1