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UN ÉMIGRÉ

Parmi tant de mémoires publiés dans ces derniers temps, j'en connais peu qui, par l'intérêt des aventures et la sincérité du récit, surpassent ceux du comte de Rochechouart. Aide de camp du duc de Richelieu à Odessa, aide de camp d'Alexandre I" dans la campagne de 1812-1814, commandant de la place de Paris sous Louis XVIII, Rochechouart a vu de près plusieurs des premiers personnages et observé, dans la mêlée même, quelques-uns des grands événements de son temps. Le volume de souvenirs que publie son fils a un double objet. Cette complexité nuit un peu à l'enchaînement de l'ouvrage; elle n'en diminue pas le prix. Rochechouart retrace ses souvenirs personnels, qu'il a, dès sa première jeunesse, pris le soin de noter. Il ajoute à ses propres souvenirs les renseignements qu'il a recueillis sur son protecteur, maître et ami, le duc de Richelieu. C'est un juste tribut de reconnaissance et d'admiration pour ce grand homme de bien dans les affaires d'État; c'est aussi pour la biographie du duc de Richelieu un document de première main et de premier ordre.

(1) Le comte de Rochechouart, Souvenirs sur la Révolution, l'Empire et la Restauration. 1 vol. Taris, Pion, 1889

Rochechouart écrit comme il a dû parler, d'instinct; il avait le bon français dans les moelles, car il n'a guère eu occasion de l'apprendre au collège. L'éducation de ce gentilhomme de haute souche a été aussi décousue, hasardeuse, improvisée que celle des illustres soldats de fortune, ses contemporains. On s'étonne parfois à voir ces héros, les Hoche, les Marceau, les Gouvion, arriver comme d'eux-mêmes et par le flux du génie à penser avec tant de largeur, à écrire avec tant de style, sans avoir eu d'autre précepteur que la vie, d'autre guide que des livres dépareillés, parcourus dans les heures dérobées au sommeil. Voici un enfant perdu de l'ancien monde, réduit par cette révolution qui mit la société sens dessus dessous, à faire dans l'Europe carrière de parvenu. Son éducation s'est faite au cours de la traversée, pendant les accalmies. C'était alors l'école de tout le monde. II ne faut pas être surpris que, dans cette extraordinaire génération, il y eût si peu de disparates entre des hommes venus de points si éloignés. Dans les états-majors de Napoléon, dans ceux des coalisés, plus tard dans la Chambre des pairs de la Restauration, des hommes qui auraient été, en d'autres temps, étrangers, presque impénétrables les uns aux autres, possédaient un fonds commun d'expérience, une sorte d'identité de tempérament acquis : c'est qu'ils avaient, comme les marins, grandi dans la tempête et pris cette affinité singulière qui donne à tous, du mousse, fils de pêcheur, à l'amiral, fils d'officier de vaisseau, un air de famille — l'air de la mer.

Louis-Victor de Rochechouart naquit en 1788, le cinquième, du mariage de Louis de Rochechouart avec Elisabeth de Morsan. Ménage plus fécond que tendre, mais plutôt divisé de goûts que désuni, ainsi que cela se voyait

fréquemment alors dans le grand monde. Il n'en aurait peut-être rien paru sans la Révolution, qui, en secouant le sol, ouvrit, en déchirures profondes, les lézardes des vieilles demeures. Le comte de Rochechouart se retira dans son château : sa famille s'était fait vénérer, sa personne était aimée; il vécut en repos. Se souoia-t-il beaucoup de ses enfants? Les Souvenirs ne le disent point. L'ainé des fils servait à l'armée des princes; les autres restèrent à la garde de leur mère, qui les entraîna dans son tourbillon. Elle avait été une des femmes les plus brillantes et les plus fêtées de l'ancienne cour; elle se jeta passionnément dans les agitations politiques. Elle y apportait tout ce qu'il fallait pour s'y perdre et y perdre les siens avec elle, du dévouement, de l'intrigue et de la témérité.

Louis-Victor fut mis en nourrice et resta chez des paysans jusqu'à sa sixième année. Ce séjour à la campagne contribua à lui donner la merveilleuse santé dont il jouit et qui le servit mieux, dans ses aventures, que n'eussent fait tous les enseignements des pédagogues. En 1793, sa mère le rappela près d'elle. Elle habitait Passy et conspirait, avec le baron de Batz, la délivrance de Marie- Antoinette. Louis-Victor trouva chez elle son frère Louis, qui avait douze ans, et sa sœur Gornélie, qui en avait dix. Le complot fut découvert. On vint arrêter la comtesse. Le sang-froid de Louis la sauva. Elle s'enfuit à Caen avec ses deux fils. La petite Cornélie resta dans une pension à Passy. La pension fut licenciée. L'enfant essaya de rejoindre sa grand'mère, qui vivait à Grosbois, dans son château. Elle ne gagna cet asile que pour y expirer : « La peur, la faim, la fatigue l'avaient frappée à mort. »

Les frères n'échappèrent au même sort que grâce à la

vigueur de leur complexion et au ressort extraordinaire de leur caractère. Dénoncée de nouveau, la comtesse quitta précipitamment Caen, laissant les deux enfants chez un baigneur qui les logeait. Le baigneur les garda et les employa au service de ses bains. Il confisqua leur linge, les relégua dans un grenier et les laissa au lit toute la matinée pour éviter de les nourrir. Vint une inondation : le baigneur déserta, abandonnant les malheureux enfants dans leur grenier. Il y laissait, par fortune, une provision de pommes. Les enfants en vécurent, et dans les loisirs qui leur étaient faits, l'aîné apprit au cadet ce qu'il savait de lecture, de calcul, de grammaire et d'histoire. Leur père, averti de leur détresse, les délivra. L'ainéfut gardé par la grand'mère, à Grosbois, le cadet par le père, à Montigny. Il y rencontra le bien-être, de l'affection, des soins. Ces deux demeures comptaient parmi les rares oasis qui subsistèrent pendant la Terreur. Mais l'humeur inquiète de madame de Rochechouart n'y laissa point longtemps ses fils. Elle leur donna rendez-vous en Suisse. Ils l'y attendirent longtemps ; heureusement, ils y trouvèrent de bonnes parentes et un excellent prêtre qui les recueillit et leur donna des leçons.

Ils traversent la France en 1 798, vont en Angleterre et y arrivent pour en voir expulser la comtesse : ses indiscrétions avaient irrité le ministère anglais. Elle s'en alla chercher un asile en Pologne, et les deux garçons recommencèrent à errer sur les chemins. L'aîné de la famille avait passé de l'armée des princes au service de l'Espagne. Il engagea Louis- Victor à le rejoindre, et voilà notre héros soldat à douze ans et demi! « Ma vie, déjà si mouvementée, avait eu pour résultat de vieillir ma figure, et ma taille dépassait cinq pieds. » A treize ans, il voit le feu et le soutient vaillamment j à treize ans et

deux mois, il est distingué par une jeune religieuse portugaise qui lui lance un billet doux, à travers la grille de la chapelle, pendant la messe. Le soir, avec un camarade, il pénètre dans le couvent. L'aimable nonne avait une compagne. L'une et l'autre étaient lasses du monastère et voulaient se faire enlever. « Convaincues qu'aucun Portugais n'oserait les secourir, elles m'avaient choisi comme le plus jeune officier étranger qu'elles voyaient à la messe. » Mais nos deux pages jugèrent plus pratique de visiter les belles au couvent; les belles se montrèrent d'ailleurs accommodantes, et les couples s'égaraient dans les bosquets du jardin. « Nous étions au comble du bonheur. » Une nuit, quelqu'un vint; nos héros, pris de panique, s'enfuirent à toutes jambes, sans se soucier des pauvres nonnes, et ils ne revinrent plus. L'aventure, dit Louis- Victor, me laissait « un violent chagrin, des regrets infinis et des remords cuisants m . Mais sa vie l'emporta à l'autre bout de l'Europe, et d'autres aventures lui firent oublier celle-là.

Un voyage plein de péripéties le conduisit à Odessa, où le duc de Richelieu, allié aux Rochechouart par sa femme, l'attacha à sa personne et l'associa à son gouvernement. C'était en 1805. Louis- Victor apprit que sa mère était à Cherson. Il essaya de la rejoindre. Il la trouva morte dans un misérable cabaret juif, surprise en route par une fièvre putride, achevant, dans la misère et l'abandon, son existence déroutée. Son fils, qui l'admirait, la plaignait et l'aimait, s'était flatté de la recueillir auprès de lui. « Mon affliction fut profonde, ditil, quoique j'eusse passé peu de temps auprès d'elle, les événements nous séparant à chaque instant. »

A partir d'ici les souvenirs de Rochechouart bifurquent, en quelque sorte : Richelieu, son caractère, son

œuvre, ses campagnes contre les Turcs et les Cosaques empiètent partout, et Rocliechouart s'efface devant son bienfaiteur. Il se reprend en 1812. Richelieu est alors retenu à Odessa par la peste qui y sévit furieusement : ce fléau lui procure l'occasion de déployer ses vertus civiques et le dispense de porter les armes contre la France. Rocliechouart va servir dans l'armée russe. Son livre se rencontre avec ceux de Ségur, de Fezensac et de Marbot. Il soutient le rapprochement; mais, pour le lire comme il convient et l'apprécier à son prix, il faut oublier que l'auteur est dans les rangs ennemis. Rocliechouart y aide le lecteur par la parfaite simplicité de ses idées. Le lecteur le doit prendre comme il se donne et se placer dans son état d'esprit, qui est fort différent du nôtre. Rochechouart a fait, dans l'Europe de la Révolution, carrière d'ancien régime. L'armée française était, sous ce régime, remplie d'Allemands ; Louis XIV, en proscrivant les Réformés, avait peuplé de Français les armées d'Allemagne et de Hollande. Ainsi Rochechouart sert dans l'armée russe, sans réfléchir le moins du monde, sans soupçonner même que les temps changent et que, pas plus que sa patrie, l'homme n'emporte son devoir avec son épée et son armure. Chevaliers errants et condottieri, ils sont encore légion en 1812. C'est le pêlemêle des peuples, l'histoire à rebours, le Midi heureux et civilisé qui se rue vers le Nord barbare et glacé. Autour de l'empereur, ce ne sont que Polonais, Allemands, Italiens; les Français se parent de noms sonores, ramassés sur tous les champs de bataille de l'Europe; à côté des parvenus de la Révolution, chamarrés de cordons et encombrés de titres, on reconnaît d'anciens nobles, rentrés de l'émigration et rebaptisés selon la formule napoléonienne.

Dans l'autre camp, autour d'Alexandre, d'autres émigrés et de toute provenance : des gentilshommes irréconciliables, comme Rocheehouart ou Langeron ; auprès d'eux, des proscrits de la République et des transfuges. Il y a un Rapatel, qui a un frère dans les rangs français, tout comme s'il était noble. L'ancien ministre de la guerre de Louis XVI, un noble et un homme de cour, Narbonne, sert dans l'armée de Napoléon ; l'ancien ministre de la guerre du Directoire, un roturier et un officier de fortune, Rernadotte, commande un corps de l'armée des rois. Le héros de Hohenlinden, le républicain de 1804, Moreau, est frappé par un boulet français au milieu des souverains coalisés. On se succède dans les gîtes. Langeron couche dans le lit de l'empereur et Rocheehouart occupe celui de son cousin, le duc de Mortemart, aide de camp de Napoléon, comme lui l'est d'Alexandre. Jomini, Suisse au service de Napoléon, passe aux alliés parce qu'il n'avance pas assez vite et se croit victime d'injustices, Moreau parce qu'il n'est paa devenu président de la République, Rernadotte parce qu'il est devenu prince royal et prétend être roi. A Stargard, Rocheehouart rencontre un major de place au service de la Prusse, Dumoulin, qui refuse de laisser débarquer le comte d'Artois, se vengeant du traitement que les Rourbons ont infligé aux Réformés ses ancêtres.

Rocheehouart admire Napoléon, « le plus grand capitaine des temps modernes » . Il loue ses combinaisons, toujours supérieures : « Le plan de Napoléon était digne de son génie... Il était admirable et la réussite certaine selon toute probabilité humaine. » Il vante l'armée française, « la plus belle et la plus vaillante armée du monde » . Il la combat sans doute, mais il n'admet pas qu'on la trahisse. C'est ici qu'il faut voir la nuance signi-

ficative et discerner le touinant des idées. Rochechouart s'en tient, comme beaucoup de contemporains de sa caste, à l'honneur féodal. Avoué par le roi, le gentilhomme peut s'engager où il veut, mais une fois engagé, il n'est plus maître de reprendre sa parole. Il n'y a point de casuistique qui tourne les serments militaires. Rochechouart ne comprend point le patriotisme moderne, cet honneur populaire qui tient dans nos démocraties la place que l'honneur chevaleresque occupait dans les sociétés aristocratiques; il est peu sensible à l'exaltation de l'esprit national ; il est impitoyable au fanatisme de la nationalité.

Ce Français au service russe est parfaitement logique et conséquent avec ses principes lorsqu'il flétrit la défection des Bavarois, Wurtembergeois, Saxons auxiliaires de Napoléon, « défection qu'on peut qualifier d'infâme trahison, d'action indigne, san» précédent dans les annales militaires des armées des temps modernes » . Il ne parle point de la fameuse défection du général York; on peut être sûr qu'il l'aurait qualifiée de félonie et qu'il a jugé ce Prussien tout aussi sévèrement qu'il se serait jugé lui-même, s'il avait quitté l'armée d'Alexandre pour passer dans les rangs de l'armée française.

Il rend hommage au patriotisme des [lusses; mais pour combattre avec eux, il ne se ferme point les yeux sur les horreurs de la guerre qu'ils font. Il ajoute, s'il est possible, quelques traits effroyables à la chronique de Ségur. A Oschmia, « j'aperçus deux hommes d'une maigreur incompréhensible, ayant pour tous vêtements un caleçon, des bas déchirés, pas de chaussures, un mauvais gilet, pas de chemise et pour coiffure un bas de soie noire dont le pied pendait négligemment derrière la tête. » C'étaient deux gentilshommes portugais; les

Cosaques les avaient dépouillés. Rochechouart les rhabille et les sauve. Il sauve des blessés français qu'on jetait par les fenêtres d'un hôpital pour faire place aux blessés russes. Une fois, « un squelette habillé en femme se présenta à nos yeux, nous demandant à manger ; après avoir dévoré tout ce qu'on put lui donner, elle s'écria : ■ Messieurs, prenez-moi, je suis jeune et belle, je ferai « ce que vous voudrez. » Ils se contentèrent de lui rendre la vie. Balzac a eu la vision de cet enfer de boue glacée, de ce marécage sinistre de la Bérésina, qui fut la vallée de Josaphat de la Grande Armée. Mais il n'y a pas dans Adieu de tableau plus poignant que celui-ci : « Des richesses immenses gisaient éparses sur cette plage de mort; les paysans, les Cosaques rôdaient autour de ces monceaux de cadavres, enlevant les objets les plus précieux. Je trouvai mon domestique fouillant les coffres d'une calèche: il cherchait, me dit-il, à remonter ma garde-robe. Je vis sur le pont une malheureuse femme assise, ses jambes pendaient en dehors du pont, prises dans la glace, elle tenait collé à son sein un enfant gelé depuis vingt-quatre heures; elle me supplia de sauver cet enfant, ne s'apercevant pas qu'elle me présentait un cadavre! Elle-même ne pouvait mourir malgré ses souffrances; un Cosaque lui rendit le service de lui tirer un coup de pistolet dans l'oreille pour faire cesser cette déchirante agonie. »

La guerre d'Allemagne fournit à l'auteur des souvenirs moins tragiques, mais non moins intéressants. Il est envoyé par le tsar auprès de Bernadotte : les alliés jugent que ce républicain couronné ménage trop ses Suédois. Rochechouart a pour mission de l'amener à se compromettre et à s'engager davantage. Madame de Staël, à qui sa haine pour Napoléon faisait trouver de la

grandeur à tous les adversaires de son persécuteur, rencontra Bernadotte à la même époque, s'éprit pour lui d'enthousiasme et le peignit en grand homme. Rochechouart, pur légitimiste, de sens rassis et de sang-froid, sans inimitié personnelle d'ailleurs contre l'empereur, ne découvre dans l'ancien ministre du Directoire qu'un soldat parvenu, mais un soldat d'élite et un parvenu de large envergure. Bernadotte a quarante-neuf ans. Il est grand, élancé; une figure d'aigle qui rappelle les traits du grand Gondé ; une chevelure épaisse et noire ; le teint mat des Béarnais; de la chamarrure et des colifichets à la Murât : une pelisse de velours violet chargée de brandebourgs d'or, un chapeau à plumes blanches avec un immense panache; un bâton à couronne royale dans la main; superbe à cheval; un vrai tableau vivant d'histoire, et nulle part mieux dans son cadre qu'au milieu du feu : il y est admirable de valeur, de présence d'esprit, de conception, de connaissance des choses. Quand il cause, il a du charme, des expressions choisies, un léger accent de Gascogne.

Il n'en a pas seulement l'accent. Il en a tout l'esprit, un des plus politiques du monde et qui ne se pipe point à son propre appât. « Entendez-vous, mon ami, dit-il à Rochechouart, qui est-ce qui aurait dit, il y a vingt ans, au pauvre sergent Bernadotte : Tu seras traité de Monsieur mon frère et ami par l'empereur de Russie, l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse? » Rochechouart lui remet l'ordre de Saint-Georges, qu'on ne donne qu'aux plus illustres généraux vainqueurs. L'ancien sergent perce alors une minute : « Gela m'honore infiniment, je suis à la vie à la mort avec l'empereur Alexandre. » Mais le Gascon devenu prince reprend aussitôt le dessus. Rochechouart le presse d'agir : « Ah ! entendez-vous

bien, mon ami, il faut beaucoup de prudence dans ma position, elle est si délicate, si difficile; outre la répugnance bien naturelle que j'ai à verser le sang français, j'ai ma réputation à soutenir. Je ne m'abuse pas : mon sort tient à une bataille; si je la perds, je demanderai un écu de six francs à l'Europe, personne ne me le prêtera. » Murât eut moins qu'un écu : il eut des balles. Bernadotte nourrit un autre rêve, et il finit par s'en ouvrir : « Si je ne pouvais m'en prendre qu'à Napoléon, cela serait bientôt fait. Bonaparte est un coquin, il faut le tuer; tant qu'il vivra, il sera le fléau du monde; il ne faut plus d'empereur, ce titre n'est pas français ; il faut à la France un roi, mais un roi soldat; la race des Bourbons est une race usée qui ne remuntera jamais sur l'eau. Quel est l'homme qui convient mieux que moi aux Français? »

Ce n'était point l'avis de Rochechouart. Dès qu'il put travailler pour les Bourbons, il le fit, et ce sont encore là des pages fort curieuses dans ses souvenirs. A le lire, on croirait que ses amis et lui ont tout fait. Il ne dit pas un mot de Vitrolles. Vitrolles, de son côté, donne à entendre qu'il fut seul à concevoir le plan et à l'exécuter. D'autres attribuent la Restauration à la magnanimité d'Alexandre, d'autres au machiavélisme de Talleyrand. L'observateur superficiel s'arrête aux anecdoctes et conclut de la petite mécanique de chacun à l'intrigue de tous. Il se trompe. Les grands jeux de scène, les intrigues qui se croisent ne sont que le spectacle de l'événement. Quand une révolution est aussi inattendue, aussi peu concertée, aussi peu désirée de ceux qui la subissent, je veux dire les Français, aussi peu voulue par ceux qui la disposent, je veux dire les alliés, c'est qu'elle a des causes profondes qui échappent aux hommes

mêmes qui l'accomplissent. Tous les acteurs qui s'y empressent, même les plus fastueux, ne sont que les comparses de la force des choses. « Plus on prouvera, a dit Guizot, qu'aucune volonté générale, aucune grande force, intérieure ou extérieure, n'appelait ou n'a fait la Restauration, plus on mettra en lumière sa force propre et intime et cette nécessité supérieure qui détermina l'événement. » Voilà le jugement de l'historien, et c'est à titre de commentaires qu'il faut recevoir ces témoignages comme ceux de Vitrolles et de Rochechouart.

Rochechouart, revenu en France, entra aussitôt au service du roi. Il avait vu mourir Moreau, d'un boulet perdu; il vit mourir le maréchal Ney sous des balles commandées. Il présida même à l'exécution. Je le trouve trop indifférent, pour ne pas dire plus, dans toute cette dernière partie de ses récits. Il me semblait, si je puis parler ainsi, plus Français, plus avec nous de cœur quand il était au milieu de nos ennemis. Ce n'est pas un proscrit qui rentre dans sa patrie, c'est un vainqueur qui occupe une place conquise. Au fond l'auteur s'efface. Rochechouart n'est pas, comme Hyde de Neuville, un personnage de drame et un caractère. Son originalité propre est de n'être ni l'un ni l'autre. Il est un témoin. Il y a roman et roman d'ailleurs, et si Hyde de Neuville a ses parentés dans Walter Scott, Rochechouart a ses liens aussi dans la littérature romanesque. Stendhal l'aurait goûté et Mérimée l'aurait lu avec un plaisir ineffable. Ils n'ont pas fait leurs héros aussi naturels que lui. Il n'affecte rien, pas même l'ironie ou l'impassibilité.

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